mercredi 15 avril 2020

Une routine de mentalisme par Eric Bertrand, coauteur de l'ouvrage « Douceurs Mentales 2 ».









Le mentaliste Eric Bertrand.





Selon moi, « Douceurs mentales 2 » de Fabien ARCOLE et Eric BERTRAND est un des meilleurs ouvrages écrits sur le mentalisme (techniques, tours et réflexions) par des mentalistes de langue française.

Voici un effet de mentalisme proposé par Eric Bertrand à la suite de sa prestation en live sur le site « Virtual Magie ». 



ARTISTE MENTAL


" Cette routine, très simple dans sa structure, constitue une démonstration élémentaire de pouvoir télépathique. Elle est pratiquement impromptue et peut être exécutée devant un participant unique, un petit groupe ou même sur scène. C’est le b.a.-ba du mentalisme.

Techniquement, elle repose sur deux changes de billets et un « peek », ce dernier étant particulièrement facile à réaliser secrètement, comme on le verra plus loin.


EFFET

Le mentaliste propose de réaliser une expérience de transmission de pensée faisant appel à la capacité artistique d’un membre de l’audience (ou du groupe, s’il s’agit d’une prestation impromptue devant un groupe d’amis par exemple).

Un volontaire se présente. Le mentaliste lui tend un morceau de papier pré plié en quatre et un stylo et lui explique : « Dans un instant, je vais vous demander de concevoir mentalement un dessin assez simple et de le dessiner sur ce morceau de papier. Le dessin peut être n’importe quoi. Quelque chose d’abstrait, ou au contraire de concret. Un simple symbole ou quelque chose de représentatif. Vraiment ce que vous voulez. Vous pouvez faire preuve de créativité, mais limitez-vous à quelque chose de simple s’il vous plaît. Vous avez quelque chose en tête ? Parfait. Retournez-vous, que je ne puisse rien voir de ce que vous dessinez, faites votre dessin puis repliez le papier et revenez vers moi. Merci. »

Pendant que le participant s’exécute (le dos tourné), le mentaliste explique : « Si je vous demande de dessiner quelque chose sur ce papier, c’est pour deux raisons. D’abord, cela vous oblige à vous concentrer sur ce que vous avez en tête, à focaliser vos pensées précisément sur la forme que vous dessinez. Ensuite, parce que ce papier nous servira de preuve en fin d’expérience, pour juger du degré de réussite de cette dernière. »

Pendant qu’il délivre cette courte explication, le mentaliste sort de sa poche un autre stylo doté d’un capuchon avec un clip. Il le tient en main gauche.

Quand le participant refait face au mentaliste, ce dernier s’empare du papier du volontaire et le coince très ouvertement sous le clip du stylo qu’il tient à la main. Il peut ensuite montrer l’ensemble « stylo + papier coincé sous le clip » à l’ensemble de l’audience, et ce, sous tous les angles. De toute évidence, le papier est toujours plié et l’information qu’il contient est parfaitement inaccessible.

Le mentaliste dépose le tout sur la table. Il explique : « Pour réussir cette petite expérience, je vais devoir m’appuyer sur la psychologie. Rassurez-vous, rien de bien compliqué. Je vais simplement vous demander de m’indiquer votre chiffre préféré, entre 1 et 9 ?

n  Le 6, répond le participant.
n  Et maintenant, votre couleur préférée ?
n  Le bleu. »

Le mentaliste se concentre quelques instants, puis annonce quelque chose du genre : « Très bien, merci. Voilà ce que vous allez faire. Je vais me retourner et placer mon dos face à vous. Vous allez vous approcher de moi, en restant dans mon dos et vous allez reproduire dans mon dos, sans le toucher, le dessin que vous avez en tête. J’insiste : vous ne devez pas toucher mon dos, mais imaginer qu’il s’agit d’un chevalet et que vous allez peindre un tableau dessus. Du bout de l’index, vous reproduisez votre dessin, en grande taille, sur la surface de mon dos, mais encore une fois, sans jamais toucher mon dos. Vous avez bien compris ? »

Le mentaliste se retourne et baisse la tête. Il demande au participant de commencer la reproduction de son dessin. Au bout de quelques secondes, il demande : « Vous avez terminé, je crois ? » Quand le volontaire confirme avoir terminé, le mentaliste lui demande : « Recommencez le dessin, s’il vous plaît. Je crois que j’ai l’idée générale, mais il me manque des détails, il me semble. »

Le volontaire s’exécute et le mentaliste le remercie. Ce dernier se retourne et fait de nouveau face à son audience. Il explique :

« Comme je vous le disais tout à l’heure, pour cette expérience je m’appuie sur des données d’ordre psychologique. Laissez-moi vous dire comment je vous perçois, sur la base de vos choix. Le 6, c’est le chiffre de l’Adulte et de l’Harmonie. Vous devez être quelqu’un d’assez équilibré, qui sait donner confiance à son entourage. Vous êtes probablement prêt à mettre de l’eau dans votre vin afin de préserver des conditions de vie harmonieuses autour de vous.  Et vous avez choisi le Bleu, la couleur de l’eau. Un choix qui dénote probablement une certaine intuition, une ouverture aux autres au plan émotionnel… Globalement, je pense donc que votre dessin doit être plutôt rond, avec de nombreuses lignes courbes. Un dessin plutôt sympathique, qui reflète votre nature cordiale. Je dirais… Probablement un chat, assez stylisé. Laissez-moi vérifier. »

Sur ce, le mentaliste reprend le stylo qui était resté visible sur la table à ses côtés. Il retire le papier du clip et l’ouvre. Il sourit. Il le tend à un spectateur et lui demande de vérifier ce que le volontaire a dessiné. Ce dernier confirme qu’il s’agit bien d’un chat !
  

MODUS OPERANDI

Comme indiqué en introduction, cette routine simple et directe repose sur l’utilisation de deux changes de papier et d’un peek.

Le premier change est effectué au moment de la récupération du papier rempli par le participant. Ce papier est changé contre un « dummy » (un papier vierge, plié de la même manière, que le mentaliste avait en sa possession dès le départ).

Le « Microphone switch » de Bob Cassidy est particulièrement pratique pour réaliser ce change. Ce change est explicité entre autres dans Black Box Cinema (vidéo de Bob Cassidy), dans The Natural Billet Switch de Richard Osterlind (que l’on trouve dans son fameux opuscule The Perfected Center Tear) ou bien encore dans la routine B2 de Philipp Gangelberger). Ce change particulier est justifié par le fait que l’on va coincer le billet du volontaire sous le clip du stylo. Tout est donc parfaitement naturel dans ce mouvement.

Le mentaliste avait le « dummy » dans sa poche gauche, accompagné du second stylo. Quand il sort le stylo de sa poche, en main gauche, il sort en réalité le « dummy », placé à l’empalmage des doigts gauches, et le stylo tenu le capuchon vers le haut. Evidemment, seul le stylo est visible. Le papier du volontaire est récupéré en main droite, le change a lieu dans le mouvement de placer le papier sous le clip. En réalité, c’est le « dummy » qui finit sous le clip et le billet contenant le dessin est secrètement conservé en main droite. La consultation des sources indiquées dans le paragraphe précédent devrait rendre tout ceci clair comme de l’eau de roche…

Comme le lecteur l’aura certainement compris, la lecture du papier – et donc la prise de connaissance du dessin – se fait pendant que le mentaliste a le dos tourné (ce qui est parfaitement justifié par la chorégraphie de l’effet). Les coudes bien conservés contre les côtés du corps, il est facile d’ouvrir le papier, de prendre connaissance du dessin, puis de replier le billet. C’est là l’affaire de quelques secondes seulement, et c’est parfaitement indétectable.

Quand le mentaliste refait face à l’audience, le papier du volontaire est de nouveau à l’empalmage des doigts droits et donc invisible.

On notera que ce n’est qu’à ce moment-là que le mentaliste délivre son court « cold reading ». Bien évidemment, comme il connaît alors le dessin, il est facile de produire un reading qui correspond, au moins partiellement, au style du dessin… Et donc d’apparaître particulièrement intuitif !

Le second change est effectué sous le prétexte de vérifier le dessin effectué par le participant. Plusieurs possibilités s’offrent au mentaliste. Par exemple :

Ø  Effectuer le change en faisant glisser le papier (« dummy ») conservé sous le clip. A la fin du mouvement, c’est le vrai papier (avec le dessin) qui est ouvert, puis rendu (ceci peut être vu comme une adaptation du CT Billet Switch de Christopher Taylor dans The Poor Mage’s Billet System) ;
Ø  Dégager le « dummy » du clip et effectuer le change dans l’action de tendre le papier à l’audience pour vérification. Là encore, il n’y a aucune difficulté (n’importe quel change, à une ou deux mains, pourra être utilisé).

Dans les deux cas, le « dummy » finit en main droite, empalmé, et il est déposé dans la poche avec le stylo. Ni vu, ni connu… Le mentaliste finit les mains vides et peut recevoir librement les applaudissements de l’audience.

Une routine simple et directe, avec un peu de « cold reading » pour justifier ou au moins vaguement expliquer la performance de l’artiste. Et rien de compliqué. Deux changes de base et une lecture secrète qui ne peut être repérée, puisqu’effectuée le dos tourné."

Cet article peut être considéré comme la suite de celui-ci de ce blog.

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (septième partie) (Humour et parodie).



  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, son sens de l’humour et de la parodie excellent à décrire des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  HUMOUR ET PARODIE

Manchette s’est expliqué à ce sujet. De propos délibéré, il a choisi le roman policier pour pouvoir faire passer son message de critique sociale et contourner les défenses de la bourgeoisie. Cependant, son propos risquait vite de devenir austère pour le lecteur moyen, surtout, comme nous l’avons vu, du fait de l’utilisation d’un style impassible et sans rhétorique. Manchette emploie donc une arme universelle, ce qui n’a pas toujours été assez souligné, l’humour ! 

Pour cela, il s’attaque d’abord à des valeurs fortes, l’Art, les sphères du pouvoir, la police, pour montrer le ridicule de leur idéologie ou leur univers pitoyable. Il pratique un humour froid et décalé par rapport à sa propre narration et aux codes du roman policier, codes que le lecteur amateur connaît parfaitement. Cela crée entre l’auteur et celui-ci un esprit de connivence, une complicité, sorte de jeu intellectuel qui fait partie du plaisir de la lecture dans l’œuvre de Manchette.


Le ridicule : jeu de massacre sur les valeurs établies

Dès Laissez bronzer les cadavres !, Manchette s’en prend par le biais de l’humour à tout ce qui est considéré comme sacré ou intouchable dans la société.

D’abord l’Art. Luce, artiste-peintre sur le retour, a des théories complètement abracadabrantes sur la création et la peinture qui font sourire le lecteur. Celles-ci sont une dégénérescence des principes de l’art abstrait. Ainsi quand Gros réalise un tableau en tirant au pistolet, Luce lui dit:
« C’est la spontanéité qui fait la valeur d’une création.
— Quoi? demanda Gros.
— Tire, tire ; t’occupe pas de ce que je raconte. Tire. » (p. 8)

Les intellectuels, d’une façon générale, sont tournés en dérision à la fois du fait de leur prétention et du vide de leur pensée :
« S’il avait été intelligent, il aurait eu quelque chose de stirnerien, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était pas intelligent. » (L’Affaire N’Gustro, p. 7)
« L’homme, dit le colonel Jumbo qui a étudié Hegel quand il allait à la Sorbonne ; l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il détruit l’être. » (L’Affaire N’Gustro, p. 63)
Théories fumeuses, verbiages, citations plaquées dans la conversation, stéréotypes mentaux, tel est le lot de l’intelligentsia dans la plupart des romans.

De même Manchette se moque des hautes sphères du pouvoir, de la bourgeoisie et de sa prétention ennuyeuse dans Nada en la personne de la femme de l’ambassadeur Pointdexter.
« [...] on s’accordait à la trouver belle et racée dans le milieu des peine-à-jouir. Elle s’ennuyait beaucoup tout le temps depuis plus de quarante ans. Ils formaient un couple distingué. Ils faisaient chambre à part. Ils faisaient caca deux fois par jour. » (chap. 11)

La police aussi est allègrement ridiculisée par l’humour corrosif de l’auteur. La sagacité du gendarme Roux lui fait dire au sujet des hommes qui ont commis le hold-up:
« Ils sont loin, si vous voulez mon avis, conclut-il. » (p. 56)

Seul l’idiot du village est un admirateur des gendarmes :
« La profusion des uniformes le ravissait. Il bavait de plaisir. » (p. 248)

Même les truands sont mis à mal en des passages hilarants. Luce demande à Rhino si le métier de gangster est d’un bon rapport:
« Combien gagnez-vous par an ? demanda Luce.
— Il y a des frais, dit sèchement Rhino. » (p. 238)

Un humour décalé

Si l’humour de Manchette fonctionne si bien, c’est aussi qu’il est employé de façon imperturbable (sans commentaires comme le reste) et de façon décalée. L’auteur se moque de lui-même, de son propre roman, du genre qu’il investit, de ses scènes et de ses personnages stéréotypés.

Laissez bronzer les cadavres ! est bourré de ces clins d’œil narratifs. Ainsi la chemise de Gros est tachée par le sang d’un animal et il a droit à cette fine remarque (alors qu’il vient d’assassiner des gens dans un hold-up) :
« Cela vous va bien, dit Luce. » (p. 35)

De même quand il s’agit de tuer un animal:
« Je ne saurais pas les tuer, dit Luce.
— Moi, je saurais.
— J’imagine. Cela vous irait très bien. » (p. 36)

Cette forme d’humour culmine dans La Position du tireur couché, le dernier roman policier de Manchette, sans doute aussi le plus décalé et le plus parodique. Le titre même est un clin d’œil. Terrier, devenu minable serveur de brasserie, abandonné par celle qu’il a toujours aimée, Anne Freux, harcelé par les jeunes gens du village quand il s’adonne à l’alcool, ne trouve la paix que dans le sommeil quand il prend inconsciemment « la position du tireur couché ». Cette scène finale, qui donne son titre au livre, procédé qu’appréciait particulièrement Chandler (cf. Le Grand sommeil), est aussi un aboutissement dans l’art du clin d’œil au lecteur.

Tout au long du roman des indices avaient été donnés de cette autodérision, de cette distance par rapport au genre lui-même :

« Vous lisez trop de romans policiers, dit Terrier en riant. » (à un chauffeur de taxi qui lui dit qu’on les suit.) (chap. 13)

Distance vis-à-vis des personnages également, comme dans la superbe scène avec le réceptionniste où celui-ci décrit à Terrier avec une précision clinique tout ce qu’il a vu sur vingt-cinq lignes à la fa¬çon d’un personnage de Conan Doyle et conclut ainsi :
« Je ne sais pas quoi dire. [...]
Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention. » (chap. 9)

Jeux sur les mots

Il y a parfois dans les romans de Manchette de superbes calembours qui, noyés dans le roman, pourraient passer inaperçus (« La nuit blanche a fourbu le nègre. » L’Affaire N’Gustro, p. 205) ou alors des comparaisons hilarantes (« Il avait l’air aussi artiste qu’un régiment étranger de parachutistes. » Morgue pleine, chap. 19).

L’auteur sait aussi user à la perfection du comique de répétition et certaines scènes ne sont pas sans rappeler Molière. Ainsi, Gérard Sergent, qui est au courant des activités de semi-prostitution de sa sœur répète à plusieurs reprises cette réplique à Tarpon : « elle est restée pure. » (Morgue pleine, chap. 9)

Tous ces procédés font naître chez le lecteur attentif une jubilation encore accrue par la découverte qu’il fait d’un monde totalement personnel.»


   

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


mardi 14 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (sixième partie) (La folie comme ultime refuge).



   

Un oman de Jean-Patrick Manchette sur la folie. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la folie comme ultime refuge est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA FOLIE COMME ULTIME REFUGE

Les critiques ne l’ont pas assez souligné, il est un thème omniprésent dans l’œuvre de Manchette, c’est celui de la folie. On le retrouve largement développé ou parfois abordé de façon allusive dans l’ensemble des romans policiers qu’il écrivit de 1971 à 1982. Elle apparaît comme l’ultime refuge face à la société impitoyable et corrompue que nous décrit l’auteur. 

Et parfois les fous sont plus sensés et plus efficaces que les personnages vivant dans un monde dit normal, comme la Julie Ballanger de O dingos, ô châteaux ! Dans L’Année du polar, interviewé par Michel Lebrun, Manchette avouera que le défaut pour lequel il a le plus d’indulgence est le délire !

Cependant, rétrospectivement, cette thématique récurrente prend une autre dimension quand on sait qu’à partir de 1977, Manchette commence à connaître différents troubles mentaux. Ce sera d’abord l’agoraphobie, puis à partir de 1982, conséquence ou cause de sa panne d’inspiration romanesque, une sorte de dépression généralisée. Finalement Manchette souffrira de phobies aiguës. 

Le cancer dont il est atteint à partir de 1989 finira de le déstabiliser mentalement et il fera plusieurs séjours comme interné volontaire dans un service psychiatrique. On peut alors se demander si cette thématique, partout présente dans ses romans, n’était pas représentative de la crainte qu’il avait lui-même de sombrer un jour dans cette folie qu’il décrit avec un réalisme si criant, dernière porte de sortie pour tout individu normalement constitué dans notre société d’aliénation généralisée.

Dès son premier roman Laissez bronzer les cadavres !, pourtant un exercice de style pas véritablement personnel écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid, apparaît un personnage de fou : l’idiot du village. Arrivant après le carnage, il est fasciné par les uniformes des policiers ! Mais ce n’est pour l’instant qu’une apparition dans une scène anecdotique. De même dans L’Affaire N’Gustro, Butron n’est pas un dément mais seulement un homme révolté, n’ayant plus de limites morales. Un seul passage évoque une sorte de folie meurtrière, lorsqu’il se jette avec une incroyable violence sur un homme qui a agressé N’Gustro et lui casse le nez à coups de crosse de revolver.

Le thème, qui n’est donc apparu qu’en filigrane dans les deux premiers romans, devient sujet central dans O dingos, ô châteaux ! Julie Ballanger a passé cinq ans dans un asile psychiatrique. Du fait de son habitude des médicaments calmants, les truands, qui veulent enlever le garçon dont elle a la garde, le pupille du milliardaire Michel Hartog, ne parviennent pas à l’endormir avec des somnifères. De même son comportement hors normes, différent, lui permettra d’échapper à ses poursuivants.

Mais à partir de Nada, les personnages de fous deviendront totalement négatifs et surtout destructeurs pour leur entourage. Dans ce roman, il ne nous est pas dit ce qui a fait basculer la femme de Meyer, le serveur de café membre du commando, dans la maladie mentale. C’est plus que vraisemblablement une des raisons de l’engagement de celui-ci dans le mouvement anarchiste et la violence révolutionnaire : échapper à un enfer conjugal. Les faits et les propos rapportés par Manchette sont particulièrement épouvantables, d’autant que comme d’habitude, selon la méthode béhavioriste, l’auteur s’abstient de tout commentaire.

«Après le déjeuner, Meyer eut une discussion avec sa femme, qui se termina comme d’habitude : Annie essaya de l’étrangler. » (chap. 4)

« Tu peux crever, ordure, lui répondit Annie. Sale Juif, ajouta-t-elle. Je te déteste. Je vais aller à Belleville me faire foutre par des Africains. Je vais me faire baiser insista-t-elle assez violemment. » (chap. 4)

« Son dessin représentait deux bâtiments situés dans le désert, mais séparés l’un de l’autre par un torrent de boue et de merde qui coulait épouvantablement. » (chap. 26)

Morgue pleine aussi nous présente un personnage de dément. Gérard Sergent, le frère de la victime, est en réalité l’assassin. Il déteste la société car sa mère était une femme facile qui trompait son mari et vivait de prostitution. Sa sœur est la fille d’un soldat américain. Il n’a pas supporté de la voir partir à Paris pour tourner des films érotiques et elle aussi vendre ses charmes. Il l’aimait et la désirait en même temps. Venu lui rendre visite, il s’est jeté sur elle pour la violer et, pris d’un accès d’impuissance, l’a tuée.

Ce thème hyperpessimiste est encore accentué par une notion de fatalité sociale dans deux des derniers romans de Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest et La Position du tireur couché. La folie est vécue comme irrémédiable: déterminée par le milieu de l’individu et son hérédité, elle réapparaît immanquablement même, si le temps d’une aventure, elle avait paru totalement éradiquée. Gerfaut, le jeune cadre dynamique du Petit Bleu de la côte ouest, connaît une grave crise de dépression. La scène du début nous le montre dans un de ces accès de spleen, de folie passagère, où il fonce à toute allure, saoul et gavé de barbituriques, sur le boulevard périphérique. Mais ce qui est grave, c’est que cette scène de début est aussi scène de fin. 

Bien qu’ayant vécu de nombreuses aventures, assassiné deux hommes, connu une autre femme que son épouse, Gerfaut est toujours aussi mal dans sa peau et son esprit est toujours aussi confus. La scène décrite est symbolique : il tourne en rond sur le périphérique comme il tourne en rond dans sa tête et dans le temps.

La Position du tireur couché nous fait revivre le même type de situation et de structure. Terrier, parti de rien, est devenu tueur international et a connu de nombreuses aventures pour pouvoir retrouver sa bien-aimée. A la fin du livre, il redevient médiocre et abandonné. Surtout, en une sorte de boucle démente, il reprend le métier de serveur qui avait été celui de son père et vit les mêmes crises de folie que celui-ci, à cause d’une balle qu’il a reçue comme lui dans la tête et des brimades des jeunes gens de la ville.

Mentionnons aussi pour mémoire le personnage de Bachhaufer dans Que d’os !, l’ancien compagnon de Fanch Tanguy, un chimiste nazi qui fabrique l’héroïne pour les truands et vit dans un monde à la limite de la schizophrénie. »



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


lundi 13 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (cinquième partie) (La désinformation).




Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la désinformation est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA DÉSINFORMATION

Toutes ces magouilles, ces lacunes de la police sont rendues possibles par une désinformation générale contre laquelle peu de gens protestent. 

Dès L’Affaire N’Gustro, Manchette s’en prend violemment à la presse, notamment celle de gauche, qu’il accuse implicitement de complaisance. Jacquie Gouin, la maîtresse de Butron, est journaliste et écrit pour Le Nouvel informateur (allusion évidente au Nouvel observateur). Elle entreprend toute une série d’articles sur Butron afin d’expliquer comment un jeune homme de bonne famille en est arrivé là et a rejoint les rangs de l’extrême droite. 

Mais en fait son unique but est de vendre du papier et de se faire connaître. Les lecteurs, quant à eux, ne désirent qu’une seule chose, frissonner à la pensée de la brutalité de Butron au lieu de réfléchir et d’agir pour changer la société. Sartre, lui-même, qui est dépeint de façon transparente comme directeur de la revue Contemporanéité (Les Temps modernes) sous le nom de Hourgnon, est assimilé à un intellectuel méprisable et sans intérêt !

Dans Nada, les journaux de toute tendance sont affiliés au pouvoir et ne rendent compte que de façon déformée de l’enlèvement de l’ambassadeur. La radio transmet un communiqué du Ministère de l’Intérieur où il est question d’« acte révoltant », « châtiment exemplaire », « réprobation et mépris du peuple français ». « [...] cet attentat était l’œuvre de ceux qui, par folie et par calcul, ont décidé coûte que coûte de provoquer le désordre », telle est la conclusion du message radiophonique qui naturellement n’est ni commenté, ni critiqué par les journalistes. A la fin du roman, pour déjouer cette mécanique de censure, Treuffais, le seul survivant, téléphone à une agence de presse étrangère à laquelle il raconte sans la déformer la véritable histoire du groupe « Nada ».

Cette presse complaisante, lorsqu’elle n’est pas censurée, devient en définitive d’une qualité déplorable et Manchette se plaît à plusieurs reprises à parodier son style stéréotypé, son absence de pensée et son goût de l’extraordinaire aux dépens de la vérité de l’information, notamment dans les deux aventures d’Eugène Tarpon et plus particulièrement dans Morgue pleine :

« Starlette assassinée, disait le titre, le meurtrier pourrait être un cambrioleur (page 5). Pourquoi pas, en effet ? ai-je pensé. Un cambrioleur, ou bien le Nonce Apostolique, ou bien un familier de la victime. Ou bien Lee Harvey Oswald. Quelqu’un comme ça. » (chap. 7)

« [...] mes ravisseurs pouvaient être des sous-prolétaires maoïstes avides de se faire justice eux-mêmes (Le Parisien Libéré). » (chap. 16)

« extrait de l’hebdomadaire Détection, Le fratricide dément voulait châtrer tous ceux qui avaient obtenu les faveurs de sa sœur. » (chap. 24)

Le goût du sensationnel et du macabre aboutit à une absence de hiérarchie dans l’information. L’individu moyen n’arrive plus à savoir ce qui est véritablement important dans la société et mérite d’être retenu et analysé.

« La une était partout consacrée au champion de boxe décédé dans l’accident d’avion, ou bien à des événements politiques. » (Que d’os ! chap. 11)

Naturellement, il n’est question dans aucune revue de ce qui arrive à Tarpon et des malfrats qu’il tente de débusquer! Aucune révélation non plus sur les compromissions de la police dans l’affaire de trafic d’héroïne.

Le pastiche des articles de presse culmine en une sorte de feu d’artifice humoristique dans Le Petit Bleu de la côte ouest. Manchette énumère d’une façon imperturbable les sujets incohérents abordés dans France-soir, qui devient le symbole de la sorte de poubelle à informations que sont devenus les journaux : tiercé, détournement d’avion, disparition d’un chalutier breton, une centenaire qui vote à gauche, chien enlevé par des extraterrestres (sic !), etc. Naturellement, dans cette logorrhée, se glisse et se dissimule la nouvelle importante : « le gouvernement s’apprête à prendre des mesures brutales ».

Dans ce jeu de massacre seul est épargné le quotidien Le Monde auquel il est fait référence de manière allusive dans presque tous les romans de Manchette et dont il était lui-même un fidèle lecteur. »


  

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.