samedi 11 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (deuxième partie).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.

« Manchette lui-même s'est interrogé dans ses chroniques pour Charlie mensuel et Polar sur la genèse de ce nouveau courant policier. Reprenant les arguments développés par les marxistes, il considère que, dans toute société, la superstructure (production littéraire, idéologie, religion, etc.) est déterminée par l'infrastructure (conditions de production et de vie matérielle). Le roman noir exprime le désarroi du peuple des Etats-Unis face à la corruption et à l'échec de toutes les tentatives révolutionnaires des années 20, donc au règne du capitalisme triomphant qui ne connaît aucun contrepoids à son pouvoir à la fois démesuré et pervers :

« Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. [...] Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.
Le polar est la grande littérature morale de notre époque. » (Charlie mensuel n°108, janvier 1978)

Le nouveau polar s’installe dans des conditions quelque peu identiques. La « Révolution » de mai 68 a échoué. Les forces capitalistes ont repris le dessus et ceux qui désiraient le grand chambardement en gardent la bouche amère. Les romans policiers noirs ne reflètent plus du tout l’état de cette société et les sentiments de la nouvelle génération; les histoires de truands et de combines louches du milieu parisien mille fois ressassées saturent le marché du polar et chloroforment le lecteur. 

Et puis,... en 1971 paraissent en Série Noire quatre livres totalement novateurs à la fois par leur écriture et par leurs thèmes : Laissez bronzer les cadavres ! et L’Affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette (dont ce sont les premiers romans policiers, Laissez bronzer les cadavres ! étant écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastide), La Divine surprise d’A.D.G. (là aussi une première œuvre en Série Noire) et Luj Inferman et la Cloducque de Pierre Siniac. Les caractéristiques communes à ces quatre livres sont d’abord une écriture très travaillée mais aussi tout à fait originale. Manchette, dans Laissez bronzer les cadavres !, joue sur les focalisations, faisant à plusieurs reprises percevoir la même scène par trois personnages différents. On y trouve des allusions à Baudelaire, Leiris, Reich ou Trotsky. 

De même L’Affaire N’Gustro est construite selon un schéma complexe, comprenant des extraits de jugements des différents protagonistes, des notes prises par une jeune femme qui a vécu avec le héros, Jacquie Gouin, et la transcription d’un enregistrement sur magnétophone des souvenirs de celui-ci écouté par celui qui l’a fait assassiner, le Maréchal George Clémenceau Oufiri. La confession du héros est régulièrement interrompue soit par la description d’un coït d’un subordonné du maréchal, le général Jumbo, soit par une bagarre stupide avec celui-ci, soit même par des conversations philosophiques sur Hegel ou l’état du monde. 

Les allusions littéraires pullulent, Sartre étant mis en scène de façon à la fois explicite et parodique, et le nom du héros de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo, apparaissant sur une boîte aux lettres ! Le style d’A.D.G. est très différent mais tout aussi inédit. Il utilise un argot fleuri et stylisé, proche de celui de Céline, beaucoup plus créatif et décapant que celui de ses prédécesseurs. Pierre Siniac, quant à lui, qui poursuit une œuvre déjà entamée depuis quelques années à la Série Noire, multiplie les jeux de mots et les références littéraires et cinématographiques.

Les thèmes aussi sont tout autres : en même temps que cette recherche sur le langage et ce goût du référentiel et de la parodie, il y a chez ces auteurs un désir violent de dénoncer une société qui est pour eux radicalement mauvaise et qui fait l’objet d’un consensus mou à la fois dans la littérature dite classique et dans le roman policier. A.D.G. porte un coup terrible à la vision respectable qu’avaient certains de ses devanciers du monde des truands et d’un prétendu code du milieu dans son roman La Divine Surprise. « J’ai approché des malfrats d’assez près... et je me suis rendu compte qu’il ne fallait surtout pas magnifier ces gens-là : ce sont pour la plupart de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs — comme Auguste Le Breton et José Giovanni — leur ont créée. » Ces propos tenus par l’auteur dans une interview au Journal de la Sologne sont très révélateurs de la mentalité nouvelle, à la fois volonté de rupture avec les institutionnels de la Série Noire et désir de coller à la réalité pour la dénoncer de manière plus pertinente. A.D.G. (dont le vrai nom est Alain Fournier) a par la suite révélé qu’il avait eu recours pour la première fois à ce pseudonyme, ayant écrit un roman et des poèmes sous d’autres noms, par mesure de prudence parce que « l’action se passait dans un milieu marseillais avec des gens qui existaient ».

De la même façon, L’Affaire N’Gustro de Manchette fait ouvertement référence à l’affaire Ben Barka. Une critique sociale virulente sous-tend donc ce réalisme exacerbé. Pour Manchette, il y a collusion entre les sphères du pouvoir, du journalisme et de la politique, les services secrets et la police. L’individu devient un pion manipulé dans un monde dont il a perdu les clés, un monde violent et sans pitié. D’ailleurs, les héros ne sont plus seulement des gangsters, mais aussi des citoyens ordinaires, paumés dans cet univers absurde : artistes déchus, jeunes sans repères, bourgeois sans moralité, paysans criminels et calculateurs, tous minables, tous au bout du rouleau. Manchette définira lui-même le polar comme un « roman d’intervention sociale très violent ».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (première partie).



Mon livre sur Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


Introduction

EFFERVESCENCE ÉDITORIALE ET HOMMAGES POSTHUMES

L’œuvre de Jean-Patrick Manchette, que la critique avait baptisé « le père du néo-polar », a fait l’objet d’une intense activité éditoriale ces dernières années, depuis sa mort prématurée à l’âge de 52 ans le 3 juin 1995. La Série Noire, qui avait déjà publié l’ensemble de ses romans noirs du vivant de l’auteur, a réédité en 1996 quatre de ceux-ci: L’Affaire N’GustroO dingos, ô châteaux!Morgue pleine et Fatale. En 1997, elle a fait paraître un coffret « spécial Manchette » de trois livres qui comporte NadaLe Petit Bleu de la côte ouestLa Position du tireur couché. Gallimard, dont dépend la Série Noire, réédite en outre dans sa collection « Folio policier » plusieurs romans de l’auteur. 

Les éditions Rivages, quant à elles, sous l’impulsion de François Guérif et du fils de l’écrivain, Doug Headline, ont fait paraître en 1996 dans un volume intitulé Chroniques l’ensemble de ses articles sur la littérature policière ainsi qu’un roman inachevé, La Princesse du sang. Puis vint en 1997 la publication de l’ensemble des chroniques sur le cinéma écrites pour Charlie Hebdo, Les Yeux de la momie, toujours aux Editions Rivages et en 1999 d’un volume réunissant des nouvelles, certaines inédites, la pièce Cache ta joie ! et le roman de science-fiction que l’auteur écrivit pour les enfants, Mélanie White. Le même éditeur annonce la prochaine parution d’un recueil de correspondances et peut-être du journal intime que Manchette avait tenu à partir de l’année 1963 !

Du côté des revues, l’activité n’est pas moins intense. En avril 1997, un hors série de Polar lui est consacré avec des interviews d’auteurs policiers, de cinéastes, des extraits d’un roman inédit, des articles critiques, une bibliographie, une filmographie. La célèbre publication créée par Sartre et Simone de Beauvoir, Les Temps modernes, prend pour thème de son numéro 595 le roman policier noir et l’intitule « Pas d’orchidées pour les T.M ». avec notamment une nouvelle de Jean-Hugues Oppel, L’imposition du cireur Touchet (Hommage à J.-P. Manchette), parodie transparente de La Position du tireur couché, dernier roman publié du vivant de l’auteur. Dans sa revue L’Œuf, Laurent Greusard propose en 1997 à la fois une interview de Patrick Raynal, le directeur de la Série Noire, sur sa perception de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et la retranscription d’un ancien entretien télévisuel avec l’auteur lui-même. 

De nombreux écrivains dédient un livre au défunt : Blocus solus de Bertrand Delcour, où il est question de Guy Debord et de l’Internationale Situationniste qui avaient tant influencé Manchette dans sa jeunesse, et La Crème du crime de Michel Lebrun et Claude Mesplède, superbe anthologie de nouvelles noires et policières françaises. Le Polar français, dossier constitué par Robert Deleuse pour une publication du Ministère des Affaires Etrangères, débute par ces mots : « A Jean-Patrick Manchette, in memoriam. » 

Le summum est atteint quand notre auteur vient s’insérer à l’intérieur d’un texte fictionnel comme référence culturelle dans la nouvelle policière de Jean-Hugues Oppel « Tout le monde sait où c’est, Alésia » parue dans le recueil Paris, rive glauque des éditions Autrement : 

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons — qui a dit ça ?
Un auteur de polars, Joseph se rappelle. Jean-Patrick Manchette. Il avait raison, ô combien ! Il faut toujours écouter les auteurs de romans noirs plutôt que les néophilosophes en chemise blanche.
Et se débrouiller pour ne pas faire partie des cons. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (quatrième partie).




Un autre ouvrage de Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici un extrait du livre :

« Connaissance d'une autre face de la réalité

Un second résultat majeur, que rapportent les mystiques de tous lieux et de tous temps, et auquel tend l'entraînement de toutes les écoles mystiques, est la connaissance d'une face différente de la réalité. J'utilise ici le terme « connaissance » pour indiquer une compréhension émotionnelle aussi bien qu'intellectuelle du nouvel aspect des choses, et une participation à celui-ci.

Voici une prétention étrange et difficile à soutenir. Que veut dire le mystique lorsqu'il se réfère à une autre face de la réalité ? La réalité, n'est-ce pas ce qui est « dehors », et notre tâche n'est-elle pas de « la » comprendre ? Et, s'il est deux visions différentes, l'une ne doit-elle pas être « juste » et l'autre « fausse » ? Si le mystique déclare qu'il existe deux visions également valides, ne s'enferme-t-il pas dans une contradiction fondamentale ?

C'est là un véritable problème. D'un côté, nous savons que notre vision habituelle de la réalité est essentiellement correcte. Non seulement nous la « sentons » juste, mais nous opérons en toute efficacité à l'intérieur de cette vision, et, de la sorte, il est évident que nos jugements sur la nature de la réalité (sur lesquels nous fondons nos actions) doivent être justes.

Mais, d'un autre côté, un bon nombre de gens sérieux — parmi lesquels beaucoup des êtres que l’humanité admire profondément — ont déclaré qu'ils fondaient leur action sur une vision tout à fait différente de la façon dont marche le monde. Eux aussi disent qu'ils « savent » que cette autre vision est valide. Et, pour tout arranger, il semble qu'eux aussi atteignent leurs objectifs, et qu'ils opèrent efficacement dans le monde, sur lequel il leur arrive souvent d'exercer une forte influence. Ils déclarent, également, que leur vie est emplie de sérénité et de joie, et les observateurs extérieurs rapportent que leur comportement semble confirmer ces propos.

Le mystique ne prétend pas qu'une façon de connaître la réalité, d'être chez soi dans l'univers, est supérieure à l'autre. Il dit plutôt que pour pleinement réaliser son humanité une personne a besoin des deux  visions. Le mystique latin Plotin dit que l'homme est semblable à une créature amphibie, qui a besoin à la fois de la vie terrestre et de la vie aquatique pour réaliser pleinement son « amphibianité ». De même, le développement intégral de l'humanité exige que la personne ait deux façons d'être chez elle dans le monde — qu'on parle de « différents états de conscience » ou de « l'emploi de systèmes métaphysiques différents ». De façon curieusement similaire, le mystique indien Ramakrishna comparait l'homme à une grenouille, qui, dans son premier âge, vit, comme un têtard, dans un seul milieu. « Plus tard, cependant, écrit-il, lorsque tombe la queue de l'ignorance », il a besoin, dans son âge adulte, à la fois de la terre et des eaux pour réaliser pleinement ses potentialités.

Cette seconde façon de percevoir la réalité constitue l'un des objectifs de la méditation. Et, il est sûr que ceux qui l'ont atteinte, et qui ont travaillé à fondre les deux visions, de telle sorte que l'une soit la musique de fond de l'autre, et vice versa, peuvent déclarer que leur vie est beaucoup plus pleine et plus riche qu'auparavant, et que celle menée par la grande majorité de leurs contemporains. A coup sûr, aussi, c'est un plaisir de cohabiter sur la planète avec de tels gens.

Tels sont donc les buts de la méditation. Il s'agit bien, en quelque sorte, de « rentrer chez soi ».


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


vendredi 10 avril 2020

Une quatrième manipulation de cartes : l’empalmage du dessus.




  
    

Un des livres où j'ai commencé à apprendre la magie des cartes.



Cet article est la suite de celui-ci .


Je trouve que l’empalmage du dessus est bien expliqué, dans un livre pour les tricheurs et les cartomanes qui s’intitule « L’expert aux cartes » publié en 1902, sous le nom d’« échange ». Curieusement, on n’en connaît pas l’auteur qui l’a signé sous le pseudonyme de S.W. Erdnase (sans doute une anagramme d’Andrews). Ce qui est certain, c’est qu’il était certainement à la fois un tricheur et un magicien. Voici donc un extrait de cet ouvrage expliquant comment effectuer un empalmage du dessus :


« Le système d'empalmage Erdnase

L'art de l'empalmage des cartes peut être maitrisé à un degré de perfection qui frise le miracle. Il est très simple de mettre une ou plusieurs cartes dans la paume de la main et de les cacher en fermant et en tournant la paume vers le bas ou vers l'intérieur. Mais ce n'est pas la même chose de les empalmer du jeu de telle façon que même le plus critique des observateurs ne pourrait remarquer, ni même soupçonner l'action. Je suis l'auteur des méthodes suivantes, et je crois bien que ce sont les méthodes les plus rapides et les plus subtiles jamais créées.

1. Empalmage du Dessus — Première Méthode

Tenir le jeu en main gauche de sorte que la première articulation du majeur et de l'annulaire se trouvent contre le milieu du grand bord extérieur, le pouce contre le milieu du grand bord opposé, la première articulation de l'auriculaire contre le milieu du petit bord intérieur, et l'index courbé contre le dessous du jeu. Amener la main droite par-dessus le jeu, avec le majeur, l'annulaire et l'auriculaire proches les uns des autres, la première articulation de l'auriculaire posé contre le coin du petit bord extérieur, l'index courbé sur le dessus, et le bout du pouce posé sur le petit bord intérieur, par-dessus l'auriculaire gauche. Pour empalmer, appuyer l'auriculaire droit —précisément à la première articulation — fermement contre les cartes du dessus du jeu, tirer les cartes vers le haut d'un centimètre au coin, ce qui les libèrent du majeur et de l'annulaire gauche, tout en gardant le majeur, l'annulaire et l'auriculaire de la main droite parfaitement droits. Les cartes à empalmer sont maintenant fermement tenues entre l'auriculaire droit et l'auriculaire gauche. Tendre l'index droit et faire pivoter l'auriculaire gauche, ce qui libère les cartes à empalmer du petit bord intérieur du jeu, et appuyer les cartes contre la paume droite avec le bout de l'annulaire gauche. Déplacer le jeu vers la gauche de façon à ce qu'il échappe de moitié à la main droite, et relâcher le jeu de la main gauche.  La main droite laisse alors tomber le jeu sur la table, prêt pour la coupe. Une fois que les mains sont en position, le processus entier ne prend qu'une demi-seconde. Pour autant qu'il soit possible, il faut laisser le jeu en pleine vue pendant toute l'opération, et l'index droit reste courbé sur le dessus pour cette raison jusqu'à ce que l'on réalise l'empalmage. L'action qui consiste à déplacer le jeu vers la gauche au moment de l'empalmage pour le rendre visible fait partie du mouvement. »



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


jeudi 9 avril 2020

Une troisième manipulation de cartes : le filage ou échange.



   

Un des livres où j'ai commencé à apprendre la magie des cartes.



Cet article est la suite de celui-ci.

Robert-Houdin a écrit dans  « Comment on devient sorcier, les secrets de la prestidigitation et de la magie » : « Je ne connais rien d’aussi surprenant que l’effet d’une carte bien filée ». Une très bonne définition en a été donnée par Camille Gaultier dans « La Prestidigitation sans appareils » : « Filer la carte, d’après la théorie classique, c’est échanger, à l’insu du spectateur, la carte que l’on tient, seule dans la main droite, avec la première carte du jeu conservé dans la main gauche. »

Je trouve que le filage d’une carte est bien expliqué, dans un livre pour les tricheurs et les cartomanes qui s’intitule « L’expert aux cartes » publié en 1902, sous le nom d’« échange ». Curieusement, on n’en connaît pas l’auteur qui l’a signé sous le pseudonyme de S.W. Erdnase (sans doute une anagramme d’Andrews). Ce qui est certain, c’est qu’il était certainement à la fois un tricheur et un magicien. Voici donc un extrait de cet ouvrage expliquant comment effectuer échange ou filage :

« Les échanges

Sous cet en-tête général, je vais décrire plusieurs des meilleures méthodes pour échanger secrètement une ou plusieurs cartes séparées du jeu, par d'autres qui sont dans le jeu ou tenues dans l'autre main.

1. L'échange du dessus

Tenir le jeu dans la main gauche, face vers le bas, le pouce posé sur le dessus. Tenir la carte à échanger dans la main droite entre le bout du pouce et celui de l'index, le pouce sur le dessus, l'index sur le dessous. Rapprocher les deux mains pendant un instant d'un geste souple, les deux mains se déplaçant dans la même direction, mais une main plus rapide que l'autre. Dès qu'elles se rencontrent, le pouce gauche pousse la carte du dessus un peu vers le côté, la main droite place sa carte sur le dessus, et coince la carte saillante entre les bouts de l'index et du majeur. Le pouce gauche retient la carte qui se trouve maintenant sur le dessus, et la glisse en position sur le jeu.

En théorie, il semblerait que cette action soit très facile à détecter. En pratique, si l'artifice est bien réalisé, il s'avère presque impossible à voir. Le mouvement général des deux mains ne s'arrête pas dès que l'échange est fini, mais continue jusqu'à ce qu'elles soient de nouveau un peu séparées. Le mouvement doit être naturel, sous un prétexte quelconque, comme celui de poser la carte sur la table, ou de la donner à quelqu'un. On peut aussi masquer l'action en tournant un peu le corps pour que les mains se rejoignent naturellement. Le mouvement peut se faire dans la direction que l'on souhaite, vers l'intérieur ou vers l'extérieur, vers le haut ou le bas, vers la gauche ou la droite, une main suivant ou dépassant l'autre, mais elles ne doivent pas s'immobiliser tant qu'elles ne sont pas de nouveau séparées. »


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (troisième partie).








Un autre ouvrage de Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici des extraits du début du livre :

« Une efficience accrue dans la vie quotidienne

Les idées reçues ne sont nulle part aussi fausses que dans le domaine du mysticisme. On considère souvent le mystique comme un être rêveur coupé de ce monde-ci. C'est là une notion bien étrange, un peu comme si l'on trouvait qu'un athlète bien exercé dans un gymnase manquait de coordination psychomotrice. Dans toute forme de méditation, une bonne part du travail consiste à apprendre à faire une chose à la fois. Si l'on pense à quelque chose, y penser, sans être distrait par autre chose ; si l'on danse, simplement danser, sans y penser. Il est hors de doute que ce genre d'exercice élève le degré d'efficience de nos actions plutôt qu'il ne le diminue.

Accorder et entraîner l'esprit comme un athlète accorde et entraîne son corps est l'un des principaux objectifs de toutes les formes de méditation. C'est l'une des raisons fondamentales pour lesquelles cette discipline est un facteur d'efficience dans la vie quotidienne.

Il y a encore d'autres raisons. L'une d'elles repose sur une théorie de la réorganisation thérapeutique de la structure personnelle. « Si nous regardons profondément des modes de vie comme le bouddhisme ou le taoïsme, le vedanta ou le yoga, écrit Alan Watts, nous ne trouvons ni la philosophie ni la religion telles qu'on les entend en Occident. Nous trouvons quelque chose qui ressemble beaucoup plus à une psychothérapie. » A cet égard, le mysticisme et la psychothérapie occidentale atteignent le même but en suivant différents chemins. Si, atteint d'une sévère attaque d'anxiété, je vais chercher secours chez un psychothérapeute, celui-ci tentera d'abord de m'aider en explorant le contenu du problème : ce dont il s'agit, et le sens symbolique que cela prend à différents niveaux de la personnalité. Il travaillera sur la base de la théorie selon laquelle, dès lors que le contenu est réorganisé, et les éléments troublants portés à la conscience, ma structure personnelle se réorganisera de même, de façon plus saine et positive.

Mais, si la même crise anxieuse m'envoie consulter un spécialiste de la méditation, celui-ci tentera au premier chef de m'aider à renforcer et réorganiser la structure de mon organisation personnelle et sa capacité de fonctionner. Il me prescrira divers exercices à pratiquer en vue de renforcer la structure d'ensemble de cette organisation. Il travaillera sur la base de la théorie selon laquelle, dès lors que ces exercices rendent la structure plus forte et plus cohérente, le contenu gisant à un niveau non mental (c'est-à-dire le matériau réprimé, qui cause les symptômes) se déplace vers des niveaux adaptés et sera correctement réorganisé.

Les deux théories sont valables, et les deux approches « marchent ». Toutes deux sont sous-jacentes, aussi, à la pratique artistique, et il y a une bonne dose de non-sens à l'œuvre dans les pratiques mystique et thérapeutique. Peut-être pouvons-nous, en dernier recours, souhaiter une synthèse de ces deux disciplines, combinant les meilleurs traits de chacune, et écartant le raisonnement matérialiste et la superstition qu'on peut encore y trouver de nos jours. Une telle synthèse conduirait certainement à une méthode beaucoup plus efficace, mais, malheureusement, il y a aujourd'hui fort peu de recherches dans cette direction. Quelques psychologues et psychiatres, comme Arthur Deikman, ont mené leurs expériences en ce sens et accompli un excellent travail. On en est au stade du tout début. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


mercredi 8 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (deuxième partie).








Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).
Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.
Voici des extraits du début du livre :
« Les techniques de méditation ont été originellement développées par des individus qualifiés, en règle générale, de « mystiques », et au sein d'écoles spécifiques d'entraînement mystique, ou de traditions, dans lesquelles se rassemblent les personnes qui souhaitent étudier et pratiquer ensemble ces techniques. On a longtemps gravement mal compris le terme « mystique » dans la culture occidentale. On y associait la notion d'une personne qui a des croyances incompréhensibles au reste des hommes, qui se retire du monde et se mêle peu des activités ordinaires, qui parle ou écrit en termes vides de sens. S'il est impossible de prouver qu'un tel individu est fou, celui-ci s'écarte tellement du sens commun qu'il n'est pas non plus possible de le considérer comme sain d'esprit. (Il est hors de doute que ce point de vue a commencé à se modifier dans notre pays durant les toutes dernières années, mais il y a longtemps prévalu tel que nous venons de l'exposer. Les développements récents de la culture occidentale affectent ce stéréotype.)
Il est bien sûr que nombre de personnes qui se qualifient elles-mêmes de mystiques s'accordent avec notre portrait. Toutefois, si nous examinons attentivement la plus grande masse de ceux qui se considèrent, ou sont considérés, comme mystiques, le tableau change curieusement. Nous voyons que les deux caractéristiques majeures des membres de ce groupe sont le haut niveau d'efficience de leurs actes (on a remarqué que les mystiques occidentaux étaient particulièrement doués pour les affaires), et la sérénité, l'harmonie dans les rapports humains, la paix et la joie qui emplissent leur vie. Bien plus, quelles que soient l'époque et la culture au sein desquelles ils vivent, ils apparaissent tout à fait d'accord sur les questions primordiales : nature de l'homme et de l'univers, normes éthiques, etc. Tous les mystiques, dit L.C. de Saint-Martin, « viennent du même pays et parlent le même langage ». Et voici ce qu'écrit à ce sujet le philosophe anglais C.D. Broad :
« L'occurrence de l'expérience mystique en tous lieux et temps, et les ressemblances entre les déclarations d'un si grand nombre de mystiques sur toute la surface de la planète, me semble des faits réellement significatifs. Cela suggère, de prime abord, que ces personnes entrent en contact avec un certain aspect de la réalité, et échouent, dans une large mesure, à en rendre compte en langage quotidien. Je dirais qu'il nous faut accepter cette apparente objectivité pour ce qu'elle est, à moins que, ou jusqu'à ce que nous puissions donner quelque explication raisonnablement satisfaisante à l'unanimité constatée. »
Evelyn Underhill, qui est à la fois une véritable mystique et une spécialiste de la littérature du mysticisme, écrit quant à elle :
« Les rameaux les plus hautement développés de la famille humaine ont en commun une caractéristique spécifique. Ils tendent à produire — sporadiquement, il est vrai, et en dépit des conditions extérieures défavorables — un type de personnalité curieux et bien défini ; un type qui refuse d'être satisfait par ce que les autres hommes nomment expérience, et qui est enclin, pour employer les termes de ses adversaires, à  « nier le monde en vue de trouver la réalité ». Nous avons besoin de tels êtres, en Orient et en Occident, et aujourd'hui autant que jadis. Quels que soient le lieu et l'époque dans lesquels surgissent les mystiques, leurs buts, leurs doctrines et leurs méthodes ne diffèrent pas substantiellement. Leurs expériences, dès lors, deviennent évidences, curieusement pourvues d'une cohérence et d'une logique propres, et, souvent, s'éclairent l'une l'autre. Il nous faut prendre en compte cette expérience si nous voulons jauger les énergies et les potentialités de l'esprit humain, ou spéculer raisonnablement sur les relations qu'il entretient avec l'univers inconnu qui s'étend au-delà des limites de nos sens. »
D'un point de vue historique et psychologique, le mysticisme est la recherche et l'expérience de la relation unissant l'individu à la totalité qui forme l'univers. Cette connaissance est comme la musique de fond de l'expérience quotidienne du mystique, ou bien il travaille de façon constante en vue de l'atteindre.
L'atteinte de cette connaissance rend capable de transcender les aspects pénibles et négatifs de la vie quotidienne, et de vivre dans la sérénité, la paix intérieure, la joie et la capacité d'amour qui sont tellement caractéristiques de l'existence mystique. Dans ce qu'il a de meilleur, le mysticisme emplit aussi la vie de saveur, d'ardeur et de ferveur, sans compter l'accroissement de l'efficience dans les affaires quotidiennes.
Pour le mystique, cette recherche de la connaissance de sa relation avec l'univers (et, en un sens profond, de l'union de soi et du Tout) est la recherche d'une connaissance perdue et d'un état qui est l'état naturel de l'homme. La racine du mot « mystique » signifie fermer. La recherche mystique consiste à s'entraîner à se fermer à tous les stimuli artificiels qui nous écartent ordinairement de la connaissance, de l'héritage perdu.
Les mystiques sont des individus longuement et durement exercés à la méditation, leur travail a changé leur perception de la réalité et leur capacité d'y participer. Une bonne part des conceptions spécifiques de la réalité forgées dans chaque mystique est colorée par la culture qui l'a porté, mais la façade des différences formelles cache de vastes et profondes zones d'identité.
Les mystiques de la planète entière, et toutes les écoles d'entraînement mystique (comme le Yoga, le Zen, l'Hésychasme, le Soufisme, le mysticisme hindou, juif ou chrétien, etc.), ont en commun de viser deux résultats principaux : une efficience accrue dans la vie quotidienne, et une vision de la réalité différente de la vision ordinaire. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !