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mercredi 15 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (septième partie) (Humour et parodie).



  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, son sens de l’humour et de la parodie excellent à décrire des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  HUMOUR ET PARODIE

Manchette s’est expliqué à ce sujet. De propos délibéré, il a choisi le roman policier pour pouvoir faire passer son message de critique sociale et contourner les défenses de la bourgeoisie. Cependant, son propos risquait vite de devenir austère pour le lecteur moyen, surtout, comme nous l’avons vu, du fait de l’utilisation d’un style impassible et sans rhétorique. Manchette emploie donc une arme universelle, ce qui n’a pas toujours été assez souligné, l’humour ! 

Pour cela, il s’attaque d’abord à des valeurs fortes, l’Art, les sphères du pouvoir, la police, pour montrer le ridicule de leur idéologie ou leur univers pitoyable. Il pratique un humour froid et décalé par rapport à sa propre narration et aux codes du roman policier, codes que le lecteur amateur connaît parfaitement. Cela crée entre l’auteur et celui-ci un esprit de connivence, une complicité, sorte de jeu intellectuel qui fait partie du plaisir de la lecture dans l’œuvre de Manchette.


Le ridicule : jeu de massacre sur les valeurs établies

Dès Laissez bronzer les cadavres !, Manchette s’en prend par le biais de l’humour à tout ce qui est considéré comme sacré ou intouchable dans la société.

D’abord l’Art. Luce, artiste-peintre sur le retour, a des théories complètement abracadabrantes sur la création et la peinture qui font sourire le lecteur. Celles-ci sont une dégénérescence des principes de l’art abstrait. Ainsi quand Gros réalise un tableau en tirant au pistolet, Luce lui dit:
« C’est la spontanéité qui fait la valeur d’une création.
— Quoi? demanda Gros.
— Tire, tire ; t’occupe pas de ce que je raconte. Tire. » (p. 8)

Les intellectuels, d’une façon générale, sont tournés en dérision à la fois du fait de leur prétention et du vide de leur pensée :
« S’il avait été intelligent, il aurait eu quelque chose de stirnerien, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était pas intelligent. » (L’Affaire N’Gustro, p. 7)
« L’homme, dit le colonel Jumbo qui a étudié Hegel quand il allait à la Sorbonne ; l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il détruit l’être. » (L’Affaire N’Gustro, p. 63)
Théories fumeuses, verbiages, citations plaquées dans la conversation, stéréotypes mentaux, tel est le lot de l’intelligentsia dans la plupart des romans.

De même Manchette se moque des hautes sphères du pouvoir, de la bourgeoisie et de sa prétention ennuyeuse dans Nada en la personne de la femme de l’ambassadeur Pointdexter.
« [...] on s’accordait à la trouver belle et racée dans le milieu des peine-à-jouir. Elle s’ennuyait beaucoup tout le temps depuis plus de quarante ans. Ils formaient un couple distingué. Ils faisaient chambre à part. Ils faisaient caca deux fois par jour. » (chap. 11)

La police aussi est allègrement ridiculisée par l’humour corrosif de l’auteur. La sagacité du gendarme Roux lui fait dire au sujet des hommes qui ont commis le hold-up:
« Ils sont loin, si vous voulez mon avis, conclut-il. » (p. 56)

Seul l’idiot du village est un admirateur des gendarmes :
« La profusion des uniformes le ravissait. Il bavait de plaisir. » (p. 248)

Même les truands sont mis à mal en des passages hilarants. Luce demande à Rhino si le métier de gangster est d’un bon rapport:
« Combien gagnez-vous par an ? demanda Luce.
— Il y a des frais, dit sèchement Rhino. » (p. 238)

Un humour décalé

Si l’humour de Manchette fonctionne si bien, c’est aussi qu’il est employé de façon imperturbable (sans commentaires comme le reste) et de façon décalée. L’auteur se moque de lui-même, de son propre roman, du genre qu’il investit, de ses scènes et de ses personnages stéréotypés.

Laissez bronzer les cadavres ! est bourré de ces clins d’œil narratifs. Ainsi la chemise de Gros est tachée par le sang d’un animal et il a droit à cette fine remarque (alors qu’il vient d’assassiner des gens dans un hold-up) :
« Cela vous va bien, dit Luce. » (p. 35)

De même quand il s’agit de tuer un animal:
« Je ne saurais pas les tuer, dit Luce.
— Moi, je saurais.
— J’imagine. Cela vous irait très bien. » (p. 36)

Cette forme d’humour culmine dans La Position du tireur couché, le dernier roman policier de Manchette, sans doute aussi le plus décalé et le plus parodique. Le titre même est un clin d’œil. Terrier, devenu minable serveur de brasserie, abandonné par celle qu’il a toujours aimée, Anne Freux, harcelé par les jeunes gens du village quand il s’adonne à l’alcool, ne trouve la paix que dans le sommeil quand il prend inconsciemment « la position du tireur couché ». Cette scène finale, qui donne son titre au livre, procédé qu’appréciait particulièrement Chandler (cf. Le Grand sommeil), est aussi un aboutissement dans l’art du clin d’œil au lecteur.

Tout au long du roman des indices avaient été donnés de cette autodérision, de cette distance par rapport au genre lui-même :

« Vous lisez trop de romans policiers, dit Terrier en riant. » (à un chauffeur de taxi qui lui dit qu’on les suit.) (chap. 13)

Distance vis-à-vis des personnages également, comme dans la superbe scène avec le réceptionniste où celui-ci décrit à Terrier avec une précision clinique tout ce qu’il a vu sur vingt-cinq lignes à la fa¬çon d’un personnage de Conan Doyle et conclut ainsi :
« Je ne sais pas quoi dire. [...]
Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention. » (chap. 9)

Jeux sur les mots

Il y a parfois dans les romans de Manchette de superbes calembours qui, noyés dans le roman, pourraient passer inaperçus (« La nuit blanche a fourbu le nègre. » L’Affaire N’Gustro, p. 205) ou alors des comparaisons hilarantes (« Il avait l’air aussi artiste qu’un régiment étranger de parachutistes. » Morgue pleine, chap. 19).

L’auteur sait aussi user à la perfection du comique de répétition et certaines scènes ne sont pas sans rappeler Molière. Ainsi, Gérard Sergent, qui est au courant des activités de semi-prostitution de sa sœur répète à plusieurs reprises cette réplique à Tarpon : « elle est restée pure. » (Morgue pleine, chap. 9)

Tous ces procédés font naître chez le lecteur attentif une jubilation encore accrue par la découverte qu’il fait d’un monde totalement personnel.»


   

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


dimanche 12 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (quatrième partie) (Corruption de l'état).


 

  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la corruption de l'état est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  CORRUPTION DE L’ÉTAT

Cette thématique de la corruption de l’état et de son inféodation au grand capital a fait passer pendant des années Manchette aux yeux des journalistes pour un écrivain d’extrême gauche. Il s’en défendait lui-même, non pas que ses idées ne correspondent pas à celles de nombreux révolutionnaires, mais parce qu’il se voulait avant tout un observateur objectif et précis de la société de son époque (à la façon d’un Flaubert) ainsi qu’un styliste et un auteur référentiel. Certainement pas un écrivain politique ou engagé ! 

Ce parti pris pour une idéologie spécifique aurait risqué d’altérer ses capacités d’analyse. D’ailleurs, dès l’écriture de L’Affaire N’Gustro, il fait exprès de se distancier en narrant l’histoire à la première personne et en prenant le point de vue d’un jeune fasciste. De plus, dans ce récit, en dehors du nécessaire enrobage romanesque, tous les faits décrits sont historiques. Il suffit de remplacer les noms, codés (très légèrement), et le pays pour retrouver raconté par Manchette le récit d’un scandale qui a éclaboussé le régime gaulliste. Il s’agit de l’affaire Ben Barka

Al Mahdi Ben Barka est un leader tiers-mondiste qui a tout d’abord lutté pour l’indépendance de son pays, le Maroc, obtenue en 1956. Très vite, son parti, l’Istiqlal, se sépare en deux branches, l’une de conception aristocratique qui accepte des fonctions au pouvoir, l’autre plus démocratique qui refuse les postes ministériels. Ben Barka fait partie de cette deuxième faction. Il devient rapidement très populaire mais du fait même de cette popularité, il est accusé de complot contre le roi Hassan II et doit s’exiler. Il est enlevé le 29 octobre 1965 en plein Paris à l’instigation du Ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, par les services secrets de son pays grâce à des complices français et sans doute avec la bénédiction et l’aide du régime gaulliste.

On retrouve tous ces éléments dans L’Affaire N’Gustro. Celui-ci est un leader tiers-mondiste et le ministre de l’Intérieur du Zimbabwin qui le fait assassiner s’appelle Georges Clémenceau Oufiri. Il y a dans le parti du leader populaire deux branches rivales comme dans celui de Ben Barka. Butron, qui est au courant de l’affaire, est assassiné par les services secrets du Zimbabwin. La police française maquille son crime en suicide, récupère la confession qu’il avait enregistrée sur un petit magnétophone et la détruit ainsi que les photos qu’il avait prises lors de l’enlèvement.

La France, prétendue patrie des droits de l’homme, au nom d’intérêts internationaux et capitalistes, se trouve ainsi complice de l’enlèvement d’un leader charismatique du tiers-monde. Il faut faire plaisir à Hassan II, un puissant allié, mais surtout empêcher la diffusion d’une idéologie marxiste dans les pays pauvres, qui risquerait de faire passer ceux-ci dans l’autre camp ! Le plus honteux dans cette affaire a été sa dissimulation pendant très longtemps, aussi bien par les sphères du pouvoir que par les organes de presse français.

La réputation d’auteur politique de Manchette est également due à un deuxième livre qui vient enfoncer le clou sur la corruption et la brutalité du pouvoir français. Nada est l’histoire d’un commando anarchiste qui enlève l’ambassadeur des Etats-Unis en France. Bien sûr, il y a deux morts lors de cette opération mais cela ne peut justifier à la fois l’amoralité, la violence et le non-respect de la loi par les forces de l’ordre (qui sont censées l’assurer). Le Ministre de l’Intérieur donne toute liberté au commissaire Goémond qui massacre les membres du commando. 

Même si celui-ci est ensuite désavoué par ses supérieurs, le résultat est atteint : tous les groupuscules gauchistes et anarchistes sont mis sous surveillance, l’Etat donne de lui-même une image de fermeté face à des extrémistes qui seraient une menace pour la société. En fait tous ces gens, gouvernement, police, services secrets ont en commun une haine viscérale pour le marxisme et la contestation qui pourraient remettre en question les privilèges acquis soit par eux, soit par leurs amis. Tout est mis au service de l’argent et du grand capital. Cela aboutit aussi à d’autres compromissions honteuses. La scène de l’enlèvement a été photographiée par un malfrat, un indic du SDECE (collusion entre les services secrets et le grand banditisme) ; le gouvernement, pour récupérer la pellicule, n’hésite pas à faire, en toute illégalité et dans le plus grand secret, des concessions à une branche d’extrême droite de cette organisation.

Cette haine des contestataires et l’idée qu’il faut tout faire pour les exterminer même aux dépens de la loi, est viscéralement ancrée chez les fonctionnaires de police. Le commissaire Goémond, lâché par ses supérieurs (pas par moralité mais seulement parce qu’il est embarrassant), continuera de poursuivre, pour l’assassiner, Buenaventura, un des membres du commando qui a réussi à s’échapper, simplement par haine, parce qu’il n’admet pas qu’un opposant violent à l’ordre qu’il a toujours défendu puisse rester en vie. La morale sera sauve (si l’on peut s’exprimer ainsi) puisque Buenaventura avant de mourir parviendra à le tuer.

Manchette reviendra sur cette thématique en l’amplifiant dans La Position du tireur couché. Martin Terrier est tueur à gages pour une mystérieuse organisation. Alors qu’il décide de décrocher, elle le contraint à exécuter un dernier contrat : il doit assassiner Sheikh Hakim, un représentant de l’OPEP, avec l’aide d’un certain Maubert, qui le surveille et qui est en fait un homme infiltré de la DST. Celui-ci, dans le cadre de son travail de policier, fera semblant de surveiller le cortège dans une camionnette garée sur le passage comme le lui ont ordonné ses supérieurs, tandis que Terrier, planqué dans un double fond, pourra perpétrer sans risque son attentat. Finalement celui-ci s’y refuse et se débarrasse de Maubert. Mais là aussi quels liens peut exactement avoir cet homme, un membre des forces de l’ordre, avec une multinationale du crime organisé ?

Terrier est finalement rattrapé par deux séides de ses anciens employeurs. Il rencontre son supérieur, M. Cox, et un autre membre de l’Organisation qui veulent lui faire porter la responsabilité de tous les crimes qu’il a commis, en l’accusant d’être un espion russe. Mais le tueur propose à l’autre homme une manœuvre plus subtile, mettre en cause M. Cox lui-même. Celui-ci tire une balle dans la tête de Terrier mais il ne meurt pas. Il est ensuite soigné par l’Organisation qui a décidé de s’occuper de lui. L’homme qu’il avait déjà rencontré avec Cox lui propose d’écrire ses mémoires. Finalement, le projet est abandonné. Terrier est remis en circulation sous une fausse identité, accompagné d’Anne...

Il y a dans ce récit toute la problématique et toutes les angoisses de Manchette : magouilles policières et collusion des services secrets avec le crime organisé, manigances de hauts services de l’état contre un leader du tiers-monde, trucages de papiers (d’où viennent-ils et qui les a faits : des agents corrompus et complices des services administratifs ?), désinformation (Terrier qu’on veut faire passer pour un espion russe, mémoires bidonnés : là aussi, que sait-on véritablement de ce qui se passe dans les hautes sphères de l’Etat ?). 

Toutes ces manœuvres ont comme d’habitude pour but de discréditer les pays marxistes ou d’éliminer les leaders du tiers-monde et de se débarrasser ainsi par des manipulations de ce qui pourrait s’opposer à l’ordre capitaliste international. Et pour ce faire, les puissants travaillent la main dans la main, sans respect des lois et des règles élémentaires de la démocratie. La vision qui nous est d’habitude donnée du monde par le pouvoir et les médias semble donc complètement déformée !

Moins grave mais tout aussi malhonnête est le trafic découvert par le privé Eugène Tarpon dans Que d’os ! Un laboratoire de fabrication d’héroïne se dissimule dans les locaux d’une organisation bizarre à tendance sectaire, les Skoptsys Réformés. Ici les malfrats sont couverts par un homme politique, le député Mauchemps. Chauffard, le commissaire qui s’occupait initialement de l’affaire, en a été dessaisi sans raison au profit du commissaire Madrier, simplement parce qu’il progressait trop dans l’enquête. Ici ce sont des truands internationaux qui ont des protections à la fois policières et politiques.

La conclusion de Tarpon est ironique. Naturellement on reconnaît des culpabilités mais les véritables instigateurs plus haut placés ne seront jamais punis. Georges Rose, le responsable du laboratoire, est mis en prison ainsi que le député Mauchemps qui était son employeur et avait des appuis dans la police. Les enquêtes administratives piétinent.».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


samedi 11 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (deuxième partie).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.

« Manchette lui-même s'est interrogé dans ses chroniques pour Charlie mensuel et Polar sur la genèse de ce nouveau courant policier. Reprenant les arguments développés par les marxistes, il considère que, dans toute société, la superstructure (production littéraire, idéologie, religion, etc.) est déterminée par l'infrastructure (conditions de production et de vie matérielle). Le roman noir exprime le désarroi du peuple des Etats-Unis face à la corruption et à l'échec de toutes les tentatives révolutionnaires des années 20, donc au règne du capitalisme triomphant qui ne connaît aucun contrepoids à son pouvoir à la fois démesuré et pervers :

« Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. [...] Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.
Le polar est la grande littérature morale de notre époque. » (Charlie mensuel n°108, janvier 1978)

Le nouveau polar s’installe dans des conditions quelque peu identiques. La « Révolution » de mai 68 a échoué. Les forces capitalistes ont repris le dessus et ceux qui désiraient le grand chambardement en gardent la bouche amère. Les romans policiers noirs ne reflètent plus du tout l’état de cette société et les sentiments de la nouvelle génération; les histoires de truands et de combines louches du milieu parisien mille fois ressassées saturent le marché du polar et chloroforment le lecteur. 

Et puis,... en 1971 paraissent en Série Noire quatre livres totalement novateurs à la fois par leur écriture et par leurs thèmes : Laissez bronzer les cadavres ! et L’Affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette (dont ce sont les premiers romans policiers, Laissez bronzer les cadavres ! étant écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastide), La Divine surprise d’A.D.G. (là aussi une première œuvre en Série Noire) et Luj Inferman et la Cloducque de Pierre Siniac. Les caractéristiques communes à ces quatre livres sont d’abord une écriture très travaillée mais aussi tout à fait originale. Manchette, dans Laissez bronzer les cadavres !, joue sur les focalisations, faisant à plusieurs reprises percevoir la même scène par trois personnages différents. On y trouve des allusions à Baudelaire, Leiris, Reich ou Trotsky. 

De même L’Affaire N’Gustro est construite selon un schéma complexe, comprenant des extraits de jugements des différents protagonistes, des notes prises par une jeune femme qui a vécu avec le héros, Jacquie Gouin, et la transcription d’un enregistrement sur magnétophone des souvenirs de celui-ci écouté par celui qui l’a fait assassiner, le Maréchal George Clémenceau Oufiri. La confession du héros est régulièrement interrompue soit par la description d’un coït d’un subordonné du maréchal, le général Jumbo, soit par une bagarre stupide avec celui-ci, soit même par des conversations philosophiques sur Hegel ou l’état du monde. 

Les allusions littéraires pullulent, Sartre étant mis en scène de façon à la fois explicite et parodique, et le nom du héros de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo, apparaissant sur une boîte aux lettres ! Le style d’A.D.G. est très différent mais tout aussi inédit. Il utilise un argot fleuri et stylisé, proche de celui de Céline, beaucoup plus créatif et décapant que celui de ses prédécesseurs. Pierre Siniac, quant à lui, qui poursuit une œuvre déjà entamée depuis quelques années à la Série Noire, multiplie les jeux de mots et les références littéraires et cinématographiques.

Les thèmes aussi sont tout autres : en même temps que cette recherche sur le langage et ce goût du référentiel et de la parodie, il y a chez ces auteurs un désir violent de dénoncer une société qui est pour eux radicalement mauvaise et qui fait l’objet d’un consensus mou à la fois dans la littérature dite classique et dans le roman policier. A.D.G. porte un coup terrible à la vision respectable qu’avaient certains de ses devanciers du monde des truands et d’un prétendu code du milieu dans son roman La Divine Surprise. « J’ai approché des malfrats d’assez près... et je me suis rendu compte qu’il ne fallait surtout pas magnifier ces gens-là : ce sont pour la plupart de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs — comme Auguste Le Breton et José Giovanni — leur ont créée. » Ces propos tenus par l’auteur dans une interview au Journal de la Sologne sont très révélateurs de la mentalité nouvelle, à la fois volonté de rupture avec les institutionnels de la Série Noire et désir de coller à la réalité pour la dénoncer de manière plus pertinente. A.D.G. (dont le vrai nom est Alain Fournier) a par la suite révélé qu’il avait eu recours pour la première fois à ce pseudonyme, ayant écrit un roman et des poèmes sous d’autres noms, par mesure de prudence parce que « l’action se passait dans un milieu marseillais avec des gens qui existaient ».

De la même façon, L’Affaire N’Gustro de Manchette fait ouvertement référence à l’affaire Ben Barka. Une critique sociale virulente sous-tend donc ce réalisme exacerbé. Pour Manchette, il y a collusion entre les sphères du pouvoir, du journalisme et de la politique, les services secrets et la police. L’individu devient un pion manipulé dans un monde dont il a perdu les clés, un monde violent et sans pitié. D’ailleurs, les héros ne sont plus seulement des gangsters, mais aussi des citoyens ordinaires, paumés dans cet univers absurde : artistes déchus, jeunes sans repères, bourgeois sans moralité, paysans criminels et calculateurs, tous minables, tous au bout du rouleau. Manchette définira lui-même le polar comme un « roman d’intervention sociale très violent ».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (première partie).



Mon livre sur Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


Introduction

EFFERVESCENCE ÉDITORIALE ET HOMMAGES POSTHUMES

L’œuvre de Jean-Patrick Manchette, que la critique avait baptisé « le père du néo-polar », a fait l’objet d’une intense activité éditoriale ces dernières années, depuis sa mort prématurée à l’âge de 52 ans le 3 juin 1995. La Série Noire, qui avait déjà publié l’ensemble de ses romans noirs du vivant de l’auteur, a réédité en 1996 quatre de ceux-ci: L’Affaire N’GustroO dingos, ô châteaux!Morgue pleine et Fatale. En 1997, elle a fait paraître un coffret « spécial Manchette » de trois livres qui comporte NadaLe Petit Bleu de la côte ouestLa Position du tireur couché. Gallimard, dont dépend la Série Noire, réédite en outre dans sa collection « Folio policier » plusieurs romans de l’auteur. 

Les éditions Rivages, quant à elles, sous l’impulsion de François Guérif et du fils de l’écrivain, Doug Headline, ont fait paraître en 1996 dans un volume intitulé Chroniques l’ensemble de ses articles sur la littérature policière ainsi qu’un roman inachevé, La Princesse du sang. Puis vint en 1997 la publication de l’ensemble des chroniques sur le cinéma écrites pour Charlie Hebdo, Les Yeux de la momie, toujours aux Editions Rivages et en 1999 d’un volume réunissant des nouvelles, certaines inédites, la pièce Cache ta joie ! et le roman de science-fiction que l’auteur écrivit pour les enfants, Mélanie White. Le même éditeur annonce la prochaine parution d’un recueil de correspondances et peut-être du journal intime que Manchette avait tenu à partir de l’année 1963 !

Du côté des revues, l’activité n’est pas moins intense. En avril 1997, un hors série de Polar lui est consacré avec des interviews d’auteurs policiers, de cinéastes, des extraits d’un roman inédit, des articles critiques, une bibliographie, une filmographie. La célèbre publication créée par Sartre et Simone de Beauvoir, Les Temps modernes, prend pour thème de son numéro 595 le roman policier noir et l’intitule « Pas d’orchidées pour les T.M ». avec notamment une nouvelle de Jean-Hugues Oppel, L’imposition du cireur Touchet (Hommage à J.-P. Manchette), parodie transparente de La Position du tireur couché, dernier roman publié du vivant de l’auteur. Dans sa revue L’Œuf, Laurent Greusard propose en 1997 à la fois une interview de Patrick Raynal, le directeur de la Série Noire, sur sa perception de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et la retranscription d’un ancien entretien télévisuel avec l’auteur lui-même. 

De nombreux écrivains dédient un livre au défunt : Blocus solus de Bertrand Delcour, où il est question de Guy Debord et de l’Internationale Situationniste qui avaient tant influencé Manchette dans sa jeunesse, et La Crème du crime de Michel Lebrun et Claude Mesplède, superbe anthologie de nouvelles noires et policières françaises. Le Polar français, dossier constitué par Robert Deleuse pour une publication du Ministère des Affaires Etrangères, débute par ces mots : « A Jean-Patrick Manchette, in memoriam. » 

Le summum est atteint quand notre auteur vient s’insérer à l’intérieur d’un texte fictionnel comme référence culturelle dans la nouvelle policière de Jean-Hugues Oppel « Tout le monde sait où c’est, Alésia » parue dans le recueil Paris, rive glauque des éditions Autrement : 

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons — qui a dit ça ?
Un auteur de polars, Joseph se rappelle. Jean-Patrick Manchette. Il avait raison, ô combien ! Il faut toujours écouter les auteurs de romans noirs plutôt que les néophilosophes en chemise blanche.
Et se débrouiller pour ne pas faire partie des cons. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.