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mercredi 15 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (septième partie) (Humour et parodie).



  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, son sens de l’humour et de la parodie excellent à décrire des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  HUMOUR ET PARODIE

Manchette s’est expliqué à ce sujet. De propos délibéré, il a choisi le roman policier pour pouvoir faire passer son message de critique sociale et contourner les défenses de la bourgeoisie. Cependant, son propos risquait vite de devenir austère pour le lecteur moyen, surtout, comme nous l’avons vu, du fait de l’utilisation d’un style impassible et sans rhétorique. Manchette emploie donc une arme universelle, ce qui n’a pas toujours été assez souligné, l’humour ! 

Pour cela, il s’attaque d’abord à des valeurs fortes, l’Art, les sphères du pouvoir, la police, pour montrer le ridicule de leur idéologie ou leur univers pitoyable. Il pratique un humour froid et décalé par rapport à sa propre narration et aux codes du roman policier, codes que le lecteur amateur connaît parfaitement. Cela crée entre l’auteur et celui-ci un esprit de connivence, une complicité, sorte de jeu intellectuel qui fait partie du plaisir de la lecture dans l’œuvre de Manchette.


Le ridicule : jeu de massacre sur les valeurs établies

Dès Laissez bronzer les cadavres !, Manchette s’en prend par le biais de l’humour à tout ce qui est considéré comme sacré ou intouchable dans la société.

D’abord l’Art. Luce, artiste-peintre sur le retour, a des théories complètement abracadabrantes sur la création et la peinture qui font sourire le lecteur. Celles-ci sont une dégénérescence des principes de l’art abstrait. Ainsi quand Gros réalise un tableau en tirant au pistolet, Luce lui dit:
« C’est la spontanéité qui fait la valeur d’une création.
— Quoi? demanda Gros.
— Tire, tire ; t’occupe pas de ce que je raconte. Tire. » (p. 8)

Les intellectuels, d’une façon générale, sont tournés en dérision à la fois du fait de leur prétention et du vide de leur pensée :
« S’il avait été intelligent, il aurait eu quelque chose de stirnerien, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était pas intelligent. » (L’Affaire N’Gustro, p. 7)
« L’homme, dit le colonel Jumbo qui a étudié Hegel quand il allait à la Sorbonne ; l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il détruit l’être. » (L’Affaire N’Gustro, p. 63)
Théories fumeuses, verbiages, citations plaquées dans la conversation, stéréotypes mentaux, tel est le lot de l’intelligentsia dans la plupart des romans.

De même Manchette se moque des hautes sphères du pouvoir, de la bourgeoisie et de sa prétention ennuyeuse dans Nada en la personne de la femme de l’ambassadeur Pointdexter.
« [...] on s’accordait à la trouver belle et racée dans le milieu des peine-à-jouir. Elle s’ennuyait beaucoup tout le temps depuis plus de quarante ans. Ils formaient un couple distingué. Ils faisaient chambre à part. Ils faisaient caca deux fois par jour. » (chap. 11)

La police aussi est allègrement ridiculisée par l’humour corrosif de l’auteur. La sagacité du gendarme Roux lui fait dire au sujet des hommes qui ont commis le hold-up:
« Ils sont loin, si vous voulez mon avis, conclut-il. » (p. 56)

Seul l’idiot du village est un admirateur des gendarmes :
« La profusion des uniformes le ravissait. Il bavait de plaisir. » (p. 248)

Même les truands sont mis à mal en des passages hilarants. Luce demande à Rhino si le métier de gangster est d’un bon rapport:
« Combien gagnez-vous par an ? demanda Luce.
— Il y a des frais, dit sèchement Rhino. » (p. 238)

Un humour décalé

Si l’humour de Manchette fonctionne si bien, c’est aussi qu’il est employé de façon imperturbable (sans commentaires comme le reste) et de façon décalée. L’auteur se moque de lui-même, de son propre roman, du genre qu’il investit, de ses scènes et de ses personnages stéréotypés.

Laissez bronzer les cadavres ! est bourré de ces clins d’œil narratifs. Ainsi la chemise de Gros est tachée par le sang d’un animal et il a droit à cette fine remarque (alors qu’il vient d’assassiner des gens dans un hold-up) :
« Cela vous va bien, dit Luce. » (p. 35)

De même quand il s’agit de tuer un animal:
« Je ne saurais pas les tuer, dit Luce.
— Moi, je saurais.
— J’imagine. Cela vous irait très bien. » (p. 36)

Cette forme d’humour culmine dans La Position du tireur couché, le dernier roman policier de Manchette, sans doute aussi le plus décalé et le plus parodique. Le titre même est un clin d’œil. Terrier, devenu minable serveur de brasserie, abandonné par celle qu’il a toujours aimée, Anne Freux, harcelé par les jeunes gens du village quand il s’adonne à l’alcool, ne trouve la paix que dans le sommeil quand il prend inconsciemment « la position du tireur couché ». Cette scène finale, qui donne son titre au livre, procédé qu’appréciait particulièrement Chandler (cf. Le Grand sommeil), est aussi un aboutissement dans l’art du clin d’œil au lecteur.

Tout au long du roman des indices avaient été donnés de cette autodérision, de cette distance par rapport au genre lui-même :

« Vous lisez trop de romans policiers, dit Terrier en riant. » (à un chauffeur de taxi qui lui dit qu’on les suit.) (chap. 13)

Distance vis-à-vis des personnages également, comme dans la superbe scène avec le réceptionniste où celui-ci décrit à Terrier avec une précision clinique tout ce qu’il a vu sur vingt-cinq lignes à la fa¬çon d’un personnage de Conan Doyle et conclut ainsi :
« Je ne sais pas quoi dire. [...]
Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention. » (chap. 9)

Jeux sur les mots

Il y a parfois dans les romans de Manchette de superbes calembours qui, noyés dans le roman, pourraient passer inaperçus (« La nuit blanche a fourbu le nègre. » L’Affaire N’Gustro, p. 205) ou alors des comparaisons hilarantes (« Il avait l’air aussi artiste qu’un régiment étranger de parachutistes. » Morgue pleine, chap. 19).

L’auteur sait aussi user à la perfection du comique de répétition et certaines scènes ne sont pas sans rappeler Molière. Ainsi, Gérard Sergent, qui est au courant des activités de semi-prostitution de sa sœur répète à plusieurs reprises cette réplique à Tarpon : « elle est restée pure. » (Morgue pleine, chap. 9)

Tous ces procédés font naître chez le lecteur attentif une jubilation encore accrue par la découverte qu’il fait d’un monde totalement personnel.»


   

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


samedi 11 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (deuxième partie).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.

« Manchette lui-même s'est interrogé dans ses chroniques pour Charlie mensuel et Polar sur la genèse de ce nouveau courant policier. Reprenant les arguments développés par les marxistes, il considère que, dans toute société, la superstructure (production littéraire, idéologie, religion, etc.) est déterminée par l'infrastructure (conditions de production et de vie matérielle). Le roman noir exprime le désarroi du peuple des Etats-Unis face à la corruption et à l'échec de toutes les tentatives révolutionnaires des années 20, donc au règne du capitalisme triomphant qui ne connaît aucun contrepoids à son pouvoir à la fois démesuré et pervers :

« Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. [...] Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.
Le polar est la grande littérature morale de notre époque. » (Charlie mensuel n°108, janvier 1978)

Le nouveau polar s’installe dans des conditions quelque peu identiques. La « Révolution » de mai 68 a échoué. Les forces capitalistes ont repris le dessus et ceux qui désiraient le grand chambardement en gardent la bouche amère. Les romans policiers noirs ne reflètent plus du tout l’état de cette société et les sentiments de la nouvelle génération; les histoires de truands et de combines louches du milieu parisien mille fois ressassées saturent le marché du polar et chloroforment le lecteur. 

Et puis,... en 1971 paraissent en Série Noire quatre livres totalement novateurs à la fois par leur écriture et par leurs thèmes : Laissez bronzer les cadavres ! et L’Affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette (dont ce sont les premiers romans policiers, Laissez bronzer les cadavres ! étant écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastide), La Divine surprise d’A.D.G. (là aussi une première œuvre en Série Noire) et Luj Inferman et la Cloducque de Pierre Siniac. Les caractéristiques communes à ces quatre livres sont d’abord une écriture très travaillée mais aussi tout à fait originale. Manchette, dans Laissez bronzer les cadavres !, joue sur les focalisations, faisant à plusieurs reprises percevoir la même scène par trois personnages différents. On y trouve des allusions à Baudelaire, Leiris, Reich ou Trotsky. 

De même L’Affaire N’Gustro est construite selon un schéma complexe, comprenant des extraits de jugements des différents protagonistes, des notes prises par une jeune femme qui a vécu avec le héros, Jacquie Gouin, et la transcription d’un enregistrement sur magnétophone des souvenirs de celui-ci écouté par celui qui l’a fait assassiner, le Maréchal George Clémenceau Oufiri. La confession du héros est régulièrement interrompue soit par la description d’un coït d’un subordonné du maréchal, le général Jumbo, soit par une bagarre stupide avec celui-ci, soit même par des conversations philosophiques sur Hegel ou l’état du monde. 

Les allusions littéraires pullulent, Sartre étant mis en scène de façon à la fois explicite et parodique, et le nom du héros de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo, apparaissant sur une boîte aux lettres ! Le style d’A.D.G. est très différent mais tout aussi inédit. Il utilise un argot fleuri et stylisé, proche de celui de Céline, beaucoup plus créatif et décapant que celui de ses prédécesseurs. Pierre Siniac, quant à lui, qui poursuit une œuvre déjà entamée depuis quelques années à la Série Noire, multiplie les jeux de mots et les références littéraires et cinématographiques.

Les thèmes aussi sont tout autres : en même temps que cette recherche sur le langage et ce goût du référentiel et de la parodie, il y a chez ces auteurs un désir violent de dénoncer une société qui est pour eux radicalement mauvaise et qui fait l’objet d’un consensus mou à la fois dans la littérature dite classique et dans le roman policier. A.D.G. porte un coup terrible à la vision respectable qu’avaient certains de ses devanciers du monde des truands et d’un prétendu code du milieu dans son roman La Divine Surprise. « J’ai approché des malfrats d’assez près... et je me suis rendu compte qu’il ne fallait surtout pas magnifier ces gens-là : ce sont pour la plupart de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs — comme Auguste Le Breton et José Giovanni — leur ont créée. » Ces propos tenus par l’auteur dans une interview au Journal de la Sologne sont très révélateurs de la mentalité nouvelle, à la fois volonté de rupture avec les institutionnels de la Série Noire et désir de coller à la réalité pour la dénoncer de manière plus pertinente. A.D.G. (dont le vrai nom est Alain Fournier) a par la suite révélé qu’il avait eu recours pour la première fois à ce pseudonyme, ayant écrit un roman et des poèmes sous d’autres noms, par mesure de prudence parce que « l’action se passait dans un milieu marseillais avec des gens qui existaient ».

De la même façon, L’Affaire N’Gustro de Manchette fait ouvertement référence à l’affaire Ben Barka. Une critique sociale virulente sous-tend donc ce réalisme exacerbé. Pour Manchette, il y a collusion entre les sphères du pouvoir, du journalisme et de la politique, les services secrets et la police. L’individu devient un pion manipulé dans un monde dont il a perdu les clés, un monde violent et sans pitié. D’ailleurs, les héros ne sont plus seulement des gangsters, mais aussi des citoyens ordinaires, paumés dans cet univers absurde : artistes déchus, jeunes sans repères, bourgeois sans moralité, paysans criminels et calculateurs, tous minables, tous au bout du rouleau. Manchette définira lui-même le polar comme un « roman d’intervention sociale très violent ».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (première partie).



Mon livre sur Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


Introduction

EFFERVESCENCE ÉDITORIALE ET HOMMAGES POSTHUMES

L’œuvre de Jean-Patrick Manchette, que la critique avait baptisé « le père du néo-polar », a fait l’objet d’une intense activité éditoriale ces dernières années, depuis sa mort prématurée à l’âge de 52 ans le 3 juin 1995. La Série Noire, qui avait déjà publié l’ensemble de ses romans noirs du vivant de l’auteur, a réédité en 1996 quatre de ceux-ci: L’Affaire N’GustroO dingos, ô châteaux!Morgue pleine et Fatale. En 1997, elle a fait paraître un coffret « spécial Manchette » de trois livres qui comporte NadaLe Petit Bleu de la côte ouestLa Position du tireur couché. Gallimard, dont dépend la Série Noire, réédite en outre dans sa collection « Folio policier » plusieurs romans de l’auteur. 

Les éditions Rivages, quant à elles, sous l’impulsion de François Guérif et du fils de l’écrivain, Doug Headline, ont fait paraître en 1996 dans un volume intitulé Chroniques l’ensemble de ses articles sur la littérature policière ainsi qu’un roman inachevé, La Princesse du sang. Puis vint en 1997 la publication de l’ensemble des chroniques sur le cinéma écrites pour Charlie Hebdo, Les Yeux de la momie, toujours aux Editions Rivages et en 1999 d’un volume réunissant des nouvelles, certaines inédites, la pièce Cache ta joie ! et le roman de science-fiction que l’auteur écrivit pour les enfants, Mélanie White. Le même éditeur annonce la prochaine parution d’un recueil de correspondances et peut-être du journal intime que Manchette avait tenu à partir de l’année 1963 !

Du côté des revues, l’activité n’est pas moins intense. En avril 1997, un hors série de Polar lui est consacré avec des interviews d’auteurs policiers, de cinéastes, des extraits d’un roman inédit, des articles critiques, une bibliographie, une filmographie. La célèbre publication créée par Sartre et Simone de Beauvoir, Les Temps modernes, prend pour thème de son numéro 595 le roman policier noir et l’intitule « Pas d’orchidées pour les T.M ». avec notamment une nouvelle de Jean-Hugues Oppel, L’imposition du cireur Touchet (Hommage à J.-P. Manchette), parodie transparente de La Position du tireur couché, dernier roman publié du vivant de l’auteur. Dans sa revue L’Œuf, Laurent Greusard propose en 1997 à la fois une interview de Patrick Raynal, le directeur de la Série Noire, sur sa perception de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et la retranscription d’un ancien entretien télévisuel avec l’auteur lui-même. 

De nombreux écrivains dédient un livre au défunt : Blocus solus de Bertrand Delcour, où il est question de Guy Debord et de l’Internationale Situationniste qui avaient tant influencé Manchette dans sa jeunesse, et La Crème du crime de Michel Lebrun et Claude Mesplède, superbe anthologie de nouvelles noires et policières françaises. Le Polar français, dossier constitué par Robert Deleuse pour une publication du Ministère des Affaires Etrangères, débute par ces mots : « A Jean-Patrick Manchette, in memoriam. » 

Le summum est atteint quand notre auteur vient s’insérer à l’intérieur d’un texte fictionnel comme référence culturelle dans la nouvelle policière de Jean-Hugues Oppel « Tout le monde sait où c’est, Alésia » parue dans le recueil Paris, rive glauque des éditions Autrement : 

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons — qui a dit ça ?
Un auteur de polars, Joseph se rappelle. Jean-Patrick Manchette. Il avait raison, ô combien ! Il faut toujours écouter les auteurs de romans noirs plutôt que les néophilosophes en chemise blanche.
Et se débrouiller pour ne pas faire partie des cons. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.