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samedi 18 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (neuvième partie) (Vulgarité, racisme, stupidité généralisés).




  
Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 



En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Il décrit des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment : nous connaissons une vulgarité, un racisme et une stupidité généralisés. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  Vulgarité, racisme, stupidité généralisés



La vulgarité et le racisme sont deux indicateurs de l’incapacité des personnages à communiquer entre eux et à accepter la différence. Chacun vit dans son monde en haïssant les autres.

Le champion toutes catégories de ce type de comportement est bien entendu Henri Butron dans L’Affaire N’Gustro. C’est au point que ce livre qui a été le premier roman policier écrit par Manchette a d’abord été refusé par Albin Michel puis par le comité de lecture de la Série Noire (en majorité de tendance gauchiste) qui a cru qu’il s’agissait d’un livre d’extrême droite. Ils lui ont demandé d’exécuter un petit exercice de style avec Jean-Pierre Bastid qui a donné Laissez bronzer les cadavres

Une anecdote croustillante : A.D.G., qui a maintenant exprimé ouvertement sa sympathie pour tout ce qui est partis et journaux fascisants, a adoré ce roman parce qu’il a cru lui aussi qu’il s’agissait d’un ouvrage de droite !

En fait l’auteur s’est exprimé plusieurs fois sur le sujet : il a voulu au maximum se distancier et il lui a paru intéressant d’exagérer (à peine) les propos et les actions d’un jeune homme affilié à l’OAS, de montrer son itinéraire qui passe d’abord par la délinquance et surtout son manque total de réflexion personnelle qui le fait adhérer à ces idéologies lui fournissant des schémas de pensée tout prêts et faciles à assimiler.

La vulgarité de Butron et son agressivité s’expriment d’abord par rapport à ses parents :

« ma maman, cette vieille conne. » (p. 14) ; « mon père, ce vieux con. » (p.15) ; « le vieux taré, le salaud. » (p. 30)

Il provoque délibérément l’assistance au moment de l’enterrement de sa mère, instant sacré par excellence :
« Au milieu de l’enterrement, pendant un silence, j’eus une impulsion et je fis un prout avec mon trou de balle, puis je souris largement aux gens furtifs, pour qu’on comprenne bien que j’étais l’auteur. Je venais ainsi de choisir mon camp. » (p. 26)

Quand son père meurt lui aussi, il veut tout détruire dans l’appartement dont il a hérité.
« Je suis dévoré par l’idée de chier partout sur les tapis. » (p. 54)

C’est une tête brûlée et il n’a peur de rien. Il est capable d’insulter n’importe qui. Le commissaire Goémond, pourtant représentant des forces de l’ordre dont il devrait redouter la réaction, s’en prend plein la figure :
« Diarrhée, dis-je. Merderie. Policier. Mal blanc. Chiotte. Goguenot.
Salope. Trouduc.
Il comprend que je lui suis plutôt hostile. » (p. 54)

Son racisme omniprésent s’exprime dans tout le roman d’une façon odieusement vulgaire :
« Elle doit se croire belle au second degré avec son nez bougnoul. C’est sûrement une juive sephardim. Je connais assez bien les juifs, j’ai enfilé plusieurs juives. » (p. 14)

Le deuxième accessit en ce qui concerne la xénophobie et la vulgarité peut revenir à Gérard Sergent, le frère de la victime dans Morgue pleine mais aussi son meurtrier. Voici quelques échantillons du discours de ce sympathique personnage:

« Je suis avec un ami à vous. Un Juif.
Il avait mis ses lèvres contre l’appareil pour chuchoter les deux derniers mots. Charmant garçon. » (chap. 7)
« Il faut vous dire, les gens de cinéma, c’est presque rien que des métèques. » (chap. 9)
« Sale Juif, m’a dit Gérard Sergent, ce qui était absurde car je suis de l’Allier. » (chap. 22)

Dans Le Petit Bleu de la côte ouest, Alonso Emerich y Emerich, le commanditaire de l’assassinat de Gerfaut, est lui aussi bêtement raciste. Il parle de la « pureté de son sang, indemne de tout croisement avec des races inférieures, indienne, juive, nègre ou autre ».

Mais le summum est atteint quand, en une parodie dont il a le secret, Manchette fait tenir aux Africains eux-mêmes de L’Affaire N’Gustro un discours xénophobe : « Sale nègre, pense le Maréchal Oufiri. » (p. 75)

Finalement on débouche sur une sorte de stupidité généralisée. Butron a des idées stéréotypées mais les exécutants de l’assassinat de N’Gustro sont eux-mêmes tout à fait ridicules, débitant des banalités pseudo-philosophiques sur Hegel pendant que le leader tiers-mondiste est suspendu par les pieds dans leur cave avant d’être finalement tué.

D’ailleurs dans la plupart des romans, conscients de leur propre médiocrité et de celle des autres, les personnages s’insultent vulgairement.
Ainsi Haymann demande à Tarpon dans Que d’os ! :
« Elle ne va pas se suicider, hein ? a-t-il demandé.
— Vous êtes vraiment con, ai-je dit.
— Excusez-moi. » (chap. 8)

Charlotte Malrakis dans Morgue peine déclare à ses compagnons d’extrême gauche au sujet de Tarpon:
« Vous voyez bien qu’il est complètement con! [...]. » (chap. 12)

Ce mépris mutuel arrive à son apothéose dans La Position du tireur couché où Félix Freux méprise Terrier et l’insulte, où Anne renvoie vertement balader son mari et où finalement le tueur montre tout son dédain pour celui qu’il considère comme un « cave ».
« Tu es con, affirma-t-il d’un ton émerveillé. C’est pour ça. Il fallait être con pour t’en aller dix ans et t’imaginer... [...] Mais je suis intelligent. Je ne suis pas con comme toi. » (chap. 11)
« Laissez-le, c’est un ahuri, déclara Terrier. » (chap. 11)

La violence omniprésente

La vulgarité, le racisme et la bêtise se manifestent souvent dans les propos des personnages mais parfois ceux-ci passent à l’acte. Ainsi Henri Butron dans L’Affaire N’Gustro mais aussi les membres du commando dans Nada

Contrairement à ce qu’ont cru certains critiques à l’époque, Manchette n’a jamais recommandé ce genre d’actions surtout lorsqu’il y a mort d’homme. Les membres du commando sont excusables parce qu’ils sont malheureux et répondent par la violence à celle de la société mais ces formes d’action terroristes doivent être totalement proscrites parce qu’elles renforcent les critiques habituelles de la société capitaliste à l’encontre de l’extrême gauche.

Mais ce que Manchette introduit de nouveau dans la thématique du roman policier, c’est la notion de violence primitive, à la limite du sadisme, provoquant une véritable jouissance chez ceux qui la commettent et réveillant les pulsions les plus bestiales chez les différents protagonistes. 

Qui plus est, elle peut concerner tout le monde, pas seulement tueurs, truands ou policiers : un cadre moyen comme Gerfaut dans Le Petit Bleu de la côte ouest assassine deux personnes sans trop de remords et ensuite revient à une vie normale comme si de rien n’était ! De même le frère de la victime dans Morgue pleine, Gérard Sergent: sous des dehors moralisateurs, il dissimule en fait un pervers refoulé et un tueur.





Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


jeudi 16 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (huitième partie) (La mort de l’amour).





  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Il  décrit des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment : nous pouvons craindre la mort de l’amour. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA MORT DE L'AMOUR


Jamais sans doute auparavant un auteur de romans policiers n’avait autant abordé le thème de la sexualité, mais chez Manchette ce n’est que pour la dévaloriser et ridiculiser ses personnages. 

L’Amour est totalement absent de ses livres, il n’y a plus qu’une pulsion brutale et instinctive, en général destructrice pour les êtres humains. Ce parti pris thématique a deux fonctions connexes: coller à la réalité qui n’est pas celle décrite dans la littérature classique et faire réfléchir le lecteur au contenu même de ce qu’on désire lui faire croire. 

Trop souvent le roman classique n’est qu’une évasion hors de notre monde, un « opium du peuple » où tout est prétexte à clichés: héros séduisants, relations amoureuses toujours harmonieuses, fins heureuses (ils s’aiment et se marient). Même dans le polar réaliste façon Hammett ou Chandler, le privé est valorisé et a un grand pouvoir de séduction. Manchette ne veut pas de ces stéréotypes et se régale à les détruire. 

Il emploie pour cela quatre axes différents : il décrit l’immoralité et l’indifférence sexuelle de la bourgeoisie, il stigmatise la vulgarité de son langage dans ce domaine ; puis il fait un catalogue de toutes les déviances qui existent dans cette société en déliquescence pour finalement couronner le tout par une constatation de la nullité sexuelle de la plupart de ses héros.

Immoralité et indifférence sexuelle

Luce, la peintre, propriétaire du hameau dans Laissez bronzer les cadavres !, est d’une totale amoralité. Sont invités chez elle pendant les vacances son amant actuel, Brisorgueil, un avocat qui est en fait un truand, et son ancien amant, l’écrivain déchu Max Bernier. Elle fait l’amour sans vergogne avec deux des malfrats, d’abord avec Gros puis avec Rhino, pendant que les autres s’entretuent. En définitive elle ne recherche que le plaisir: pour elle les hommes sont interchangeables. Elle a par le passé organisé des concours de débauche qui se sont terminés tragiquement dans l’indifférence générale.

De même dans La Position du tireur couché, la journaliste italienne, qui a interviewé Terrier, couche avec un mercenaire, indifférente aux combats qui font rage alentour :

« Entre les départs d’artillerie, on entendait quelqu’un pousser des lamentations épouvantables, quelque part dans l’hôtel. Il semblait qu’on torturait un prisonnier. Mais, à mieux écouter, on comprenait qu’il s’agissait de la journaliste italienne qui s’envoyait en l’air avec un type. » (chap. 7)

La seule chose qui semble faire agir de nombreux personnages de Manchette est la jouissance immédiate dans un monde désespéré où l’on peut mourir à chaque instant. Les vieux principes de morale traditionnelle ou bien l’éthique personnelle en sont complètement absents. Les femmes trompent leurs maris ou leurs fiancés officiels (que ce soient Anne Freux ou Alphonsine Raguse), les hommes font de même (Georges Gerfaut). Cette recherche du plaisir peut même aller jusqu’à l’obsession. »


  

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


mercredi 15 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (septième partie) (Humour et parodie).



  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, son sens de l’humour et de la parodie excellent à décrire des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  HUMOUR ET PARODIE

Manchette s’est expliqué à ce sujet. De propos délibéré, il a choisi le roman policier pour pouvoir faire passer son message de critique sociale et contourner les défenses de la bourgeoisie. Cependant, son propos risquait vite de devenir austère pour le lecteur moyen, surtout, comme nous l’avons vu, du fait de l’utilisation d’un style impassible et sans rhétorique. Manchette emploie donc une arme universelle, ce qui n’a pas toujours été assez souligné, l’humour ! 

Pour cela, il s’attaque d’abord à des valeurs fortes, l’Art, les sphères du pouvoir, la police, pour montrer le ridicule de leur idéologie ou leur univers pitoyable. Il pratique un humour froid et décalé par rapport à sa propre narration et aux codes du roman policier, codes que le lecteur amateur connaît parfaitement. Cela crée entre l’auteur et celui-ci un esprit de connivence, une complicité, sorte de jeu intellectuel qui fait partie du plaisir de la lecture dans l’œuvre de Manchette.


Le ridicule : jeu de massacre sur les valeurs établies

Dès Laissez bronzer les cadavres !, Manchette s’en prend par le biais de l’humour à tout ce qui est considéré comme sacré ou intouchable dans la société.

D’abord l’Art. Luce, artiste-peintre sur le retour, a des théories complètement abracadabrantes sur la création et la peinture qui font sourire le lecteur. Celles-ci sont une dégénérescence des principes de l’art abstrait. Ainsi quand Gros réalise un tableau en tirant au pistolet, Luce lui dit:
« C’est la spontanéité qui fait la valeur d’une création.
— Quoi? demanda Gros.
— Tire, tire ; t’occupe pas de ce que je raconte. Tire. » (p. 8)

Les intellectuels, d’une façon générale, sont tournés en dérision à la fois du fait de leur prétention et du vide de leur pensée :
« S’il avait été intelligent, il aurait eu quelque chose de stirnerien, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était pas intelligent. » (L’Affaire N’Gustro, p. 7)
« L’homme, dit le colonel Jumbo qui a étudié Hegel quand il allait à la Sorbonne ; l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il détruit l’être. » (L’Affaire N’Gustro, p. 63)
Théories fumeuses, verbiages, citations plaquées dans la conversation, stéréotypes mentaux, tel est le lot de l’intelligentsia dans la plupart des romans.

De même Manchette se moque des hautes sphères du pouvoir, de la bourgeoisie et de sa prétention ennuyeuse dans Nada en la personne de la femme de l’ambassadeur Pointdexter.
« [...] on s’accordait à la trouver belle et racée dans le milieu des peine-à-jouir. Elle s’ennuyait beaucoup tout le temps depuis plus de quarante ans. Ils formaient un couple distingué. Ils faisaient chambre à part. Ils faisaient caca deux fois par jour. » (chap. 11)

La police aussi est allègrement ridiculisée par l’humour corrosif de l’auteur. La sagacité du gendarme Roux lui fait dire au sujet des hommes qui ont commis le hold-up:
« Ils sont loin, si vous voulez mon avis, conclut-il. » (p. 56)

Seul l’idiot du village est un admirateur des gendarmes :
« La profusion des uniformes le ravissait. Il bavait de plaisir. » (p. 248)

Même les truands sont mis à mal en des passages hilarants. Luce demande à Rhino si le métier de gangster est d’un bon rapport:
« Combien gagnez-vous par an ? demanda Luce.
— Il y a des frais, dit sèchement Rhino. » (p. 238)

Un humour décalé

Si l’humour de Manchette fonctionne si bien, c’est aussi qu’il est employé de façon imperturbable (sans commentaires comme le reste) et de façon décalée. L’auteur se moque de lui-même, de son propre roman, du genre qu’il investit, de ses scènes et de ses personnages stéréotypés.

Laissez bronzer les cadavres ! est bourré de ces clins d’œil narratifs. Ainsi la chemise de Gros est tachée par le sang d’un animal et il a droit à cette fine remarque (alors qu’il vient d’assassiner des gens dans un hold-up) :
« Cela vous va bien, dit Luce. » (p. 35)

De même quand il s’agit de tuer un animal:
« Je ne saurais pas les tuer, dit Luce.
— Moi, je saurais.
— J’imagine. Cela vous irait très bien. » (p. 36)

Cette forme d’humour culmine dans La Position du tireur couché, le dernier roman policier de Manchette, sans doute aussi le plus décalé et le plus parodique. Le titre même est un clin d’œil. Terrier, devenu minable serveur de brasserie, abandonné par celle qu’il a toujours aimée, Anne Freux, harcelé par les jeunes gens du village quand il s’adonne à l’alcool, ne trouve la paix que dans le sommeil quand il prend inconsciemment « la position du tireur couché ». Cette scène finale, qui donne son titre au livre, procédé qu’appréciait particulièrement Chandler (cf. Le Grand sommeil), est aussi un aboutissement dans l’art du clin d’œil au lecteur.

Tout au long du roman des indices avaient été donnés de cette autodérision, de cette distance par rapport au genre lui-même :

« Vous lisez trop de romans policiers, dit Terrier en riant. » (à un chauffeur de taxi qui lui dit qu’on les suit.) (chap. 13)

Distance vis-à-vis des personnages également, comme dans la superbe scène avec le réceptionniste où celui-ci décrit à Terrier avec une précision clinique tout ce qu’il a vu sur vingt-cinq lignes à la fa¬çon d’un personnage de Conan Doyle et conclut ainsi :
« Je ne sais pas quoi dire. [...]
Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention. » (chap. 9)

Jeux sur les mots

Il y a parfois dans les romans de Manchette de superbes calembours qui, noyés dans le roman, pourraient passer inaperçus (« La nuit blanche a fourbu le nègre. » L’Affaire N’Gustro, p. 205) ou alors des comparaisons hilarantes (« Il avait l’air aussi artiste qu’un régiment étranger de parachutistes. » Morgue pleine, chap. 19).

L’auteur sait aussi user à la perfection du comique de répétition et certaines scènes ne sont pas sans rappeler Molière. Ainsi, Gérard Sergent, qui est au courant des activités de semi-prostitution de sa sœur répète à plusieurs reprises cette réplique à Tarpon : « elle est restée pure. » (Morgue pleine, chap. 9)

Tous ces procédés font naître chez le lecteur attentif une jubilation encore accrue par la découverte qu’il fait d’un monde totalement personnel.»


   

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


mardi 14 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (sixième partie) (La folie comme ultime refuge).



   

Un oman de Jean-Patrick Manchette sur la folie. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la folie comme ultime refuge est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA FOLIE COMME ULTIME REFUGE

Les critiques ne l’ont pas assez souligné, il est un thème omniprésent dans l’œuvre de Manchette, c’est celui de la folie. On le retrouve largement développé ou parfois abordé de façon allusive dans l’ensemble des romans policiers qu’il écrivit de 1971 à 1982. Elle apparaît comme l’ultime refuge face à la société impitoyable et corrompue que nous décrit l’auteur. 

Et parfois les fous sont plus sensés et plus efficaces que les personnages vivant dans un monde dit normal, comme la Julie Ballanger de O dingos, ô châteaux ! Dans L’Année du polar, interviewé par Michel Lebrun, Manchette avouera que le défaut pour lequel il a le plus d’indulgence est le délire !

Cependant, rétrospectivement, cette thématique récurrente prend une autre dimension quand on sait qu’à partir de 1977, Manchette commence à connaître différents troubles mentaux. Ce sera d’abord l’agoraphobie, puis à partir de 1982, conséquence ou cause de sa panne d’inspiration romanesque, une sorte de dépression généralisée. Finalement Manchette souffrira de phobies aiguës. 

Le cancer dont il est atteint à partir de 1989 finira de le déstabiliser mentalement et il fera plusieurs séjours comme interné volontaire dans un service psychiatrique. On peut alors se demander si cette thématique, partout présente dans ses romans, n’était pas représentative de la crainte qu’il avait lui-même de sombrer un jour dans cette folie qu’il décrit avec un réalisme si criant, dernière porte de sortie pour tout individu normalement constitué dans notre société d’aliénation généralisée.

Dès son premier roman Laissez bronzer les cadavres !, pourtant un exercice de style pas véritablement personnel écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid, apparaît un personnage de fou : l’idiot du village. Arrivant après le carnage, il est fasciné par les uniformes des policiers ! Mais ce n’est pour l’instant qu’une apparition dans une scène anecdotique. De même dans L’Affaire N’Gustro, Butron n’est pas un dément mais seulement un homme révolté, n’ayant plus de limites morales. Un seul passage évoque une sorte de folie meurtrière, lorsqu’il se jette avec une incroyable violence sur un homme qui a agressé N’Gustro et lui casse le nez à coups de crosse de revolver.

Le thème, qui n’est donc apparu qu’en filigrane dans les deux premiers romans, devient sujet central dans O dingos, ô châteaux ! Julie Ballanger a passé cinq ans dans un asile psychiatrique. Du fait de son habitude des médicaments calmants, les truands, qui veulent enlever le garçon dont elle a la garde, le pupille du milliardaire Michel Hartog, ne parviennent pas à l’endormir avec des somnifères. De même son comportement hors normes, différent, lui permettra d’échapper à ses poursuivants.

Mais à partir de Nada, les personnages de fous deviendront totalement négatifs et surtout destructeurs pour leur entourage. Dans ce roman, il ne nous est pas dit ce qui a fait basculer la femme de Meyer, le serveur de café membre du commando, dans la maladie mentale. C’est plus que vraisemblablement une des raisons de l’engagement de celui-ci dans le mouvement anarchiste et la violence révolutionnaire : échapper à un enfer conjugal. Les faits et les propos rapportés par Manchette sont particulièrement épouvantables, d’autant que comme d’habitude, selon la méthode béhavioriste, l’auteur s’abstient de tout commentaire.

«Après le déjeuner, Meyer eut une discussion avec sa femme, qui se termina comme d’habitude : Annie essaya de l’étrangler. » (chap. 4)

« Tu peux crever, ordure, lui répondit Annie. Sale Juif, ajouta-t-elle. Je te déteste. Je vais aller à Belleville me faire foutre par des Africains. Je vais me faire baiser insista-t-elle assez violemment. » (chap. 4)

« Son dessin représentait deux bâtiments situés dans le désert, mais séparés l’un de l’autre par un torrent de boue et de merde qui coulait épouvantablement. » (chap. 26)

Morgue pleine aussi nous présente un personnage de dément. Gérard Sergent, le frère de la victime, est en réalité l’assassin. Il déteste la société car sa mère était une femme facile qui trompait son mari et vivait de prostitution. Sa sœur est la fille d’un soldat américain. Il n’a pas supporté de la voir partir à Paris pour tourner des films érotiques et elle aussi vendre ses charmes. Il l’aimait et la désirait en même temps. Venu lui rendre visite, il s’est jeté sur elle pour la violer et, pris d’un accès d’impuissance, l’a tuée.

Ce thème hyperpessimiste est encore accentué par une notion de fatalité sociale dans deux des derniers romans de Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest et La Position du tireur couché. La folie est vécue comme irrémédiable: déterminée par le milieu de l’individu et son hérédité, elle réapparaît immanquablement même, si le temps d’une aventure, elle avait paru totalement éradiquée. Gerfaut, le jeune cadre dynamique du Petit Bleu de la côte ouest, connaît une grave crise de dépression. La scène du début nous le montre dans un de ces accès de spleen, de folie passagère, où il fonce à toute allure, saoul et gavé de barbituriques, sur le boulevard périphérique. Mais ce qui est grave, c’est que cette scène de début est aussi scène de fin. 

Bien qu’ayant vécu de nombreuses aventures, assassiné deux hommes, connu une autre femme que son épouse, Gerfaut est toujours aussi mal dans sa peau et son esprit est toujours aussi confus. La scène décrite est symbolique : il tourne en rond sur le périphérique comme il tourne en rond dans sa tête et dans le temps.

La Position du tireur couché nous fait revivre le même type de situation et de structure. Terrier, parti de rien, est devenu tueur international et a connu de nombreuses aventures pour pouvoir retrouver sa bien-aimée. A la fin du livre, il redevient médiocre et abandonné. Surtout, en une sorte de boucle démente, il reprend le métier de serveur qui avait été celui de son père et vit les mêmes crises de folie que celui-ci, à cause d’une balle qu’il a reçue comme lui dans la tête et des brimades des jeunes gens de la ville.

Mentionnons aussi pour mémoire le personnage de Bachhaufer dans Que d’os !, l’ancien compagnon de Fanch Tanguy, un chimiste nazi qui fabrique l’héroïne pour les truands et vit dans un monde à la limite de la schizophrénie. »



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.