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lundi 20 avril 2020

« Du « fakir » de Queneau à la « disparition » de Perec » (article de Fanch Guillemin paru dans le journal de prestidigitation « Magicus Magazine », N° 160, mars – avril 2009).






  
Georges Perec.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour desennuyer les magiciens confinés, le journal Magicus Magazine et son directeur de publication Didier Puech m'ont autorisé d'une manière très généreuse à reproduire un  ancien article de leur journal du numéro 160 (mars-avril 2009). Un grand merci à eux pour leur formidable action. Je rappelle que le journal Magicus Magazine en est à présent à son 221 ème numéro. Tous les numéros sont passionnants. Abonnez-vous donc au Magicus Magazine : pour l’instant et ce jusqu’au 1 juillet 2020, vous pouvez bénéficier d’un tarif préférentiel de 50 euros qui est celui des étudiants, au lieu de 70 (en indiquant juste « JF ») ;  commandez les anciens numéros dont par exemple ce numéro 160 dont j’ai extrait cet article « Du « fakir » de Queneau à la « disparition » de Perec »  écrit par Fanch Guillemin. 



« Du «fakir» de Queneau à la «disparition» de Pérec
«Les livres de Queneau sont des féeries ambiguës d'une apparente gratuité, avec leurs jeux funambulesques de fakirs, de montreurs de foire, de clowns et d'illusionnistes...» Albert Camus : Critique de Pierrot mon ami. N.R.F.

Le chiromancien

Raymond Queneau (1903-1976), de l'Académie Goncourt, est surtout connu pour son burlesque Zazie dans le métro, 1956. Humoriste aimant jouer du langage populaire, il s'intéressa au monde de la foire et aux Arts de l'Illusion grâce aux livres de Robert-Houdin et à celui de Robelly : Trucs et grands trucs, Brive, 1936. Il révéla d'ailleurs dans le Nouveau Fémina de 1954, le secret du joli tour de magie blanche : les anneaux de Möbius.

En juin 1940, replié vers le Sud de la France avec son régiment, devant l'avancée foudroyante des Allemands : «Les Huns piquant des deux arrivèrent à Troyes quatre à quatre ...». Queneau fit, avec talent, le chiromancien près de provinciales naïves, pour se divertir et améliorer son ordinaire.

Démobilisé à Paris, il publia en 1942, Pierrot mon ami, roman à succès s'inspirant des « détective novels» américains, et de ses nombreuses enquêtes dans l'univers du Luna-Park.


Le fakir Crouïa-Bey

«Dans tout l'Uni Park, il y avait cette rumeur de foule qui s'amuse et cette clameur de charlatans et tabarins qui rusent et ce grondement d'objets qui s'usent.

Le fakir Crouïa-Bey devait s'exhiber dans la baraque récemment occupée par l'Homme-Aquarium* et antérieurement par la Pithécantrhropesse et le prestidigitateur Turlupin ...

- Tu sais que ce fakir est fameux ! s'exclama Léonie.

- Sans ça je ne l'aurais pas engagé, fit Tortose. D'ailleurs, il ne faut pas que tu aies d'illusions, tu sais, les fakirs c'est rudement démodé ...

- Moi je trouve ça épatant ces types qui s'enfoncent des épingles longues comme ça dans le gosier. Ça donne une riche idée des capacités de l'homme. Moi je trouve.

- Peuh. Tous leurs trucs sont débinés maintenant. Dans les music-halls on n'en veut plus ... Et tiens, le voilà justement ton fakir ...

Et il dégote vraiment, Crouïa-Bey. Il a des yeux de braise, une barbe de sapeur, des .lèvres de corail : Ah qu'il est beau ! Ah qu'il est beau !

- Je parie, lui dit Léonie, que vous connaissez Hèle-Bey : c'est un fakir célèbre, natif de Rueil et prénommé Victor.

- Moi ? S'écria Crouïa-Bey, jamais de la vie, chère madame ! Hélem-Bey ? Un fumiste qui gâche le métier. Pour ma part, je n'ai jamais été en rapport qu'avec les vrais.

- Bah, dit Léonie, il y en a donc des vrais ? Où ça ?

- Ici même tout d'abord. Vous n'avez qu'à me regarder.

- Et de quel bled vous êtes, monsieur Crouïa-Bey

- De Tatahouine, dans le Sud Tunisien. Ah ! Tatahouine, agi ména, fiça l'arbiya, chouïa barka…

- Blague dans le coin fit Léonie, je parie que vous êtes de Bezons : je reconnais ça à votre accent. Vous ne seriez pas le frère de Jojo Mouilleminche qui chantait à l'Européen ?

- Ah bon ! Vous connaissez donc mon frère ... Mais c'est tout de même vrai que j'ai fait mon service militaire dans les zouaves en Algérie où j'ai été formé par un vrai fakir local ...

- Et vous faites aussi de la double-vue, monsieur Sidi Mouilleminche ?

- Non. Vous savez aussi bien que moi que la double-vue c'est du chiqué ... Moi, ce que je fais c'est du solide, du concret, du réel : les sabres, les épingles à chapeau, les planches à clous verre pilé, les charbons ardents. Je lèche une barre de fer chauffée à blanc ; et pas de trucage avec moi ...». Pierrot mon ami.


De Queneau à Pérec

Notre lunaire ami Pierrot est embauché par Crouïa-Bey comme assistant, puis au cirque Mamar, après l'incendie mystérieux de l'Uni-Park provoqué, selon une hypothèse extravagante, par un ventriloque psychopathe manipulant le cadavre truqué et monté roulettes, d'une vieille dame !!

De son côté, Georges Pérec (1936-1982), Prix Renaudot 1965 et Médicis 1978, virtuose de la jonglerie littéraire et concepteur de mots croisés, connaîtra la notoriété par son roman. La Disparition, dans lequel n'apparaît jamais la lettre «e», pourtant la plus utilisée habituellement.

Exemple : «Trois cardinaux, un rabbin, un animal franc-maçon sur son vingt-huit plus trois, un trio d'insignifiants politicards soumis au plaisir d'un trust anglo-saxon, ont fait savoir à la population par radio, puis par placards, qu’on risquait la mort par inanition ...».

Des profanes non avertis, et même un critique littéraire peu attentif, lurent ce livre sacs rendre compte que la lettre «e» n'y figure pas : l'intrigue policière masquant cette «disparition» par une magistrale «misdirectiion ». A l'inverse, dans Les Revenentes, Pérec s’amuse à n'utiliser que la voyelle «e», évitant tous les a, i, o, u, y.

Exemple : «Thérèse se dévêt prestement et se renverse. Le père Spencer enlève ses bretelles s'empresse de s'étendre près d'elle. Et le révérend pénètre lentement cette femelle rêveuse et entreprend de l'ensemencer, etc.».

A noter qu'un mentaliste français contemporain a conçu un double book test, dont un des volumes ne comporte pas la voyelle "e" et l'autre n'utilise que la voyelle "e" ! (Tandem).

Enfin, dans La vie mode d'emploi, livre dédié à Queneau, Perec met aussi en scène des magiciens :


Joy et Hiéronimus

«L'Américain déserteur Blunt Stanley et la voyante danoise Ingeborg Skifter décrochèrent un engagement miteux dans un cinéma : entre les documentaires et le grand film. Un rideau à paillettes recouvrait l'écran, et un haut-parleur annonçait Joy et Hiéronimus : les célèbres devins du Nouveau Monde. 

Leur premier numéro exploitait deux trucs classiques des magiciens de fête foraine : Blunt, en fakir, devinait diverses choses à partir de chiffres apparemment choisis au hasard. Quand à Ingeborg, elle éraflait avec une plume d'acier la gélatine d'une plaque photographique représentant Blunt; et une balafre sanglante identique apparaissait sur le corps de son partenaire ... 

Ils montèrent ensuite un numéro de fantasmagorie avec apparition de démons et de l'Illuminé Swedenborg par des jeux de miroirs, de fumée à base de charbon, soufre et salpêtre, et une mise en scène sonore, qui rencontra le succès en Asie, aux U.S.A., puis en Europe. Le réglage des lumières, le dosage des flammes, les effets de tonnerre, le déclenchement des pastilles de ferrocérium produisant à distance des étincelles, le maniement de la limaille de fer et des aimants, toutes ces techniques de trucages furent perfectionnées ...».

G. Perec : La vie mode d'emploi. »


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


lundi 30 mars 2020

Mentalistes du passé (article du prestidigitateur et historien de la prestidigitation Fanch Guillemin).


Fanch Guillemin.
Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour desennuyer les magiciens confinés, le prestidigitateur et historien de la prestidigitation Fanch Guillemin m'a autorisé d'une manière très altruiste à reproduire un de ses anciens articles. Un grand merci à lui pour sa formidable générosité et un grand bravo pour son talent unique d'écrivain et d'historien.

Mages antiques
Virgile (79 à 19 av. J.C.) fut longtemps considéré comme enchanteur : peut-être par sa vaste connaissance des sciences mathématiques et naturelles. Sa VIII ème Bucolique met d'ailleurs en valeur le rapport de la magie et de la poésie. Ses livres étaient consultés, en tirant un vers au sort, en augure qu'il fallait savoir interpréter, comme plus tard les poèmes à énigmes de Joachim de Flore et de Nostradamus.
Saint-Augustin (354-430) déclarait avoir connu un magicien nommé Alcibérius, capable de « deviner» des vers de Virgile, sans les voir : comme dans notre moderne version du « book-test ». Notons que les Anciens utilisaient déjà des méthodes de mnémotechnie
De son côté, le Grec Lucien de Samosate (vers 125-192) évoque les techniques du célèbre mage Alexandre de Abonotica. Celui-ci descellait et recollait discrètement et habilement les messages préalablement déposés chez lui la veille par ses consultants, afin d'en connaître le contenu. Puis il y répondait spectaculairement par la voix supposée d'un grand python apprivoisé qu'il tenait dans ses bras, et auquel il avait artistiquement fixé une fausse tête à mâchoire mobile qu'il pouvait actionner secrètement par un fil comme une moderne poupée de ventriloquie...

Les devins médiévaux
Les Arabes, héritiers des civi­lisations gréco-latines, in­troduisirent en Europe les chiffres dits « arabes » (venus en fait de l'In­de), ainsi que la pratique des carrés magiques permettant de curieux effets de mentalisme. À la même époque, Alcuin de York (735-804) présentait à Charlemagne des tours de divination basés aussi sur des  procédés mathématiques qu'il révéla dans son manuscrit : De arithmeticis propositionibus (Université de Trieste).
La Renaissance
Un étonnant manuscrit, composé à Lyon en 1484 par Maistre Nicolas Chuquet, enseigne une douzaine de tours de divination : S'ensuyvent les jeux et esbatemens qui par la science des nombres se font.. On y trouve par exemple le truc des 3 dés, et surtout celui des 3 choses diverses : excellents effets de mentalisme encore présentés au­jourd'hui. Max Maven m'a d'ailleurs déclaré que le tour des 3 choses diverses était selon lui le modèle du genre !
Enfin, l'exceptionnel manuscrit, rédigé à Bologne entre 1496 et 1499 par le franciscain italien Luca Pacioli en collaboration avec Léonard de Vinci, nous offre un premier pa­norama précis de cet art à cette époque, et d'autres secrets d’illusionnisme : comme des tours de pièces, de cartes, de liquides, de couteaux, d’œufs ou de feu, etc.
Giovanni de Jasonne et la double-vue
Après l'exposé de diverses tech­niques, dont l'utilisation de compères, Luca Pacioli suggère de communiquer par code avec un en­fant « dressé » à.cet effet : « Tu pourras lui enseigner à deviner à distance quelles cartes auront été touchées par des spectateurs. II faudra pour cela te mettre d'accord avec lui par l'intermédiaire de nombres, c'est à dire qu'il faudra donner un numéro aux .figures et aux autres cartes..., Selon les tours. vous pourrez ainsi procurer beau­coup d'étonnement et de plaisir à l'assistance, en prenant l'air inno­cent, de manière que tout semble seulement produit par art magique divinatoire.
Tu pourras de même lui transmettre le résultat du jeu des 3 dés ou des 3 choses diverses, qui font toujours beaucoup d'effet. Mais il faut, com­me je te le dis, agir avec grand soin, prudence et finesse, et que rien ne paraisse suspect, parce que le5 choses sont d'autant plus belle, qu'elles sont secrètes...
Un habitant de Ferrare, nommé Giovanni de Jasonne , opérait ainsi avec son jeune fils qu'il avait dressé dès sa plus tendre enfance à de semblables gentillesses. Il communiquait avec lui par l’intermédiaire de nombres, de signes et de gestes de la main, des pieds, de la toux, d'exclamations et d'actes convenus, comme de jeter des couteaux sur une table, etc. Il lui transmettait ainsi le message à deviner, en usant de mots et de silences significatifs, de manière à ce que l'assistance ne se rende compte de rien.
Il avait ordonné à son fils d'avoir les yeux fixés sur ses mains, tout en conservant toujours l'air innocent, et il composait avec naturel les paroles, les syllabes et les nombres voulus...
Avec cela, il est venu plusieurs fois à Venise, où je me trouvais moi-même à cette époque, et il présentait des tours de cette sorte dans la maison de quelques gentilshommes et gentilles dames aussi. Et ceux-ci, émerveillés, lui affirmaient que cet enfant avait certainement un esprit familier qui lui soufflait les réponses et lui révélait toutes ces choses cachées. Et l'opérateur leur laissait croire cela. Malheureusement le jeune garçon mourut et l'homme dut continuer ses séances sans lui...
Luca Pacioli, De viribus quantitatis, Livre I, chapitre 30.
La double-vue

Le célèbre illusionniste ita­lien Giuseppe Pinetti présenta également plus tard, à Londres vers 1785, un numéro de double-vue avec son épouse, comme en témoi­gnent des journaux de l'époque, qui rapportent aussi des prestations du même genre effectuées par Cornus et sa femme.

De son côté, d'après les Mémoires du marquis de Bombelles, le magnétiseur M. de Puységur en fit autant avec son sujet Magdeleine qui opé­rait les yeux bandés...

Si les techniques et les codes étaient variés, cette expérience était donc très ancienne, ce qui n'empêcha pas Robert-Houdin de prétendre à plusieurs reprises, dans ses Mémoires et révé­lations, avoir inventé, vers 1845, ce tour qu'il effectuait avec son jeune fils, comme le faisait  Giovanni de Jasonne avec le sien, plus de 350 ans auparavant !

Selon Jules Vallès. la double-vue fut popula­risée par Leduc au XIXème siècle :

« Le Christophe Colomb qui découvrit cette mine à surprises fut, dit-on, un garçon perruquier de Londres, qui s'en amusait avec son patron. Ils vendirent leur secret à sir Lepsom, un fantaisis­te anglais qui venait se faire raser chez eux et qu'intrigua cette étrange communication.
Sir Lepsom était, en même temps, un amateur forcené des arts mécaniques. Dans un voyage qu'il fit à Paris, il remarqua chez Robert-Houdin deux pantins, baptisés Auriol et Debureau. dont il s'amouracha, et voulut à tout prix devenir le propriétaire. Robert-Houdin ne consentit pas fa­cilement à abandonner ses automates qui lui rapportaient beaucoup d'argent. Il ne se décida à s'en défaire que le jour où sir Lepsom lui ven­dit en échange le secret de la double-vue. » 

J. Vallès. Le Figaro. 20 juillet 1865. Œuvres. N.R.F. Gallimard, 1975.

Enfin, Gandon, en 1849, puis Cazeneuve, en 1869, publièrent les premiers codes complets de cette technique de double-vue qui, bien pré­sentée, semblait un vrai miracle...


Voilà. C'est tout pour le moment. Amitiés à tous.

lundi 23 mars 2020

Compte rendu du livre "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »" de Fanch Guillemin (1967) (troisième partie).





Un autre livre de Fanch Guillemin coécrit avec Stfane Laurens




J’avais déjà par le passé réalisé une bibliographie du magicien et historien de la magie Fanch Guillemin.

Aujourd’hui, je vous livre un compte rendu d’un de ses livres trop peu connu : "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »", Morlaix, Imprimerie Nouvelle, 1967.

Fanch m’a révélé qu’il avait réalisé cet ouvrage au service militaire ! En tout cas, c’est remarquablement bien écrit et intéressant pour les prestidigitateurs.

Le magicien Gaëtan Bloom s’en est inspiré pour inventer certaines tricheries scolaires du film Les Sous-doués de Claude Zidi.

Dans le chapitre 4 « Le grand Bartha ou le maître truqueur… », Fanch Guillemin nous décrit un écolier tricheur qui a inventé un système de tirage (exactement comme en prestidigitation).


En voici deux extraits :

« — Voilà mon truc... Le tirage part de mon pouce de pied, remonte dans ma chaussette, mon pantalon et ma chemise, descend dans ma manche et vient aboutir au creux de ma main où je peux feuilleter facilement mon carnet... Si jamais le prof' se radine vers moi, j'allonge en douce ma jambe sous la table, et l'anti-sèche disparaît entraîné dans ma manche par la ficelle qui se tend. Hocus Pocus ! Rien dans les mains, rien dans les poches ! Ça marche tout seul... Quand le maître s'éloigne, je replie ma jambe, je fais semblant de me gratter le bras, et j'en profite pour reprendre le carnet ; et le tour est joué... J'avais d'abord fait des essais avec un élastique attaché à la hauteur de mon coude, mais c'était pas pratique comme système, et le papier se déchirait. Comme ci, c'est au poil, et le mouvement de la jambe est camou­flé par la table... Qu'est-ce que vous en dites ?
—    C'est pas mal, c'est pas mal ! admit Raton sin­cère. Seulement c'est trop compliqué. J'aime les cho­ses simples, moi !
—    Et moi, j'en dis que c'est vachement ingénieux ! dit Bernard l'Ermite en se frottant le nombril d'un air extasié. Mais, dis-moi, Einstein, qu'est-ce que tu ferais si le prof' remarquait quelque chose de louche et s'il te demandait de relever ta manche ?
Le Grand Bartha se rengorgea et répondit senten­cieusement :
—    Nous y arrivons, mon ami... Il n'y a pas de danger de ce côté-là, car si j'allonge bien mon pied l'anti-sèche remonte jusqu'au biceps. Et puis même, si j'ai envie, je peux attraper la ficelle à travers mon pantalon et tirer dessus jusqu'à ce qu'il tombe dans ma chemise. Personne ne fera gaffe à ce geste... »



« Les étranges préparatifs commençaient. Sans don­ner aucune explication, le Grand Bartha enleva son soulier gauche, ôta sa chaussette puis se noua soi­gneusement au gros orteil une ficelle souple d'un mètre cinquante de longueur. Après s'être rechaussé comme si de rien n'était, devant les témoins ahuris, il défit alors sa ceinture, baissa son pantalon, y intro­duisit la ficelle par le bras, tira dessus, la laissa pen­dre devant lui, et se reboutonna en conservant tou­jours le plus grand sérieux.
L'Ermite et Raton l'observaient en silence, se de­mandant vainement quel était le but de ce strip-tease imprévu. Ils auraient voulu parler, poser des questions, mais l'attitude flegmatique et noble du Grand Bartha les déroutait, les intimidait, et, pour un peu, ils auraient cru assister à la célébration d'un rite sacré en l'honneur de Siva ou du Vaudou.
Se souciant peu de ce que pouvaient penser ses amis, Jacques venait de se mettre torse nu. Il s'em­para de nouveau du bout libre du cordon, le tint fer­mement serré dans son poing gauche et recapela chemise, gilet et veston en se contorsionnant à la manière d'une danseuse de Bali.
— Il s'agit maintenant d'en régler la longueur, dit-il alors, daignant enfin s'apercevoir qu'il avait des spectateurs.
Et la démonstration se poursuivit. Le Grand Bartha s'assit à sa table, replia sa jambe gauche et tira sur la ficelle qui sembla s'allonger comme par magie. Après l'avoir coupée au niveau de sa paume, il en passa l'extrémité dans un trou pratiqué à l'un des coins du petit carnet, et y fit un solide nœud.
Le mécanisme était en place, et l'inventeur satis­fait arbora son sourire des grands jours. »

  


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.

dimanche 22 mars 2020

Compte rendu du livre "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »" de Fanch Guillemin (1967) (deuxième partie).




Fanch Guillemin avec Gaëtan Bloom.


J’avais déjà par le passé réalisé une bibliographie du magicien et historien de la magie Fanch Guillemin.

Aujourd’hui, je vous livre un compte rendu d’un de ses livres trop peu connu : "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »", Morlaix, Imprimerie Nouvelle, 1967.

Fanch m’a révélé qu’il avait réalisé cet ouvrage au service militaire ! En tout cas, c’est remarquablement bien écrit et intéressant pour les prestidigitateurs.

Le magicien Gaëtan Bloom s’en est inspiré pour inventer certaines tricheries scolaires du film Les Sous-doués de Claude Zidi.

Dans le chapitre 5 « Une mémoire de cheval », Fanch Guillemin parvient à placer de longues analyses sur la mnémotechnie  dans un livre sur la tricherie scolaire.


En voici deux extraits :

« —    Mais non ! Attends ! fit Charles avec un geste d'impatience. Ça n'a rien à voir. Je vais t'expliquer, niais tu me coupes tout le temps... La mnémotechnie c'est, comme qui dirait, des trucs pour se rappeler facilement des choses qu'on oublierait autrement. On peut faire croire ainsi qu'on a une mémoire formi­dable et...

—        Ah oui ! interrompit encore Loïck tout agité. J'ai vu un jour un illusionniste qui était capable de réciter sans sourciller, à l'envers comme à l'endroit, une liste de trente mots donnés par le public. Ce gars-là devait tout de même avoir une mémoire de cheval... Il était plus fort que le Grand Bartha en tous cas ! »

« Cette science n'est pas, comme un vain peuple pense, l'apanage exclusif des pseudo-voyants et hom­mes à la mémoire de fer. Aussi surprenant que cela puisse paraître, certaines écoles s'en sont servi en tant que moyen d'enseignement. Plusieurs manuels sco­laires en usage au XIXe siècle la préconisaient et offraient aux élèves des leçons présentées sous la forme de poèmes simples et faciles à retenir. Un ami congolais m'assurait même que de nombreux instituteurs de son pays la pratiquaient encore et qu'il avait personnellement appris la géographie en vers et en musique. Pour illustrer ses dires, il me chantonna une leçon dont il se souvenait parfaite­ment après des années.

Les partisans de pédagogie moderne ne manque­ront pas de sourire en lisant ceci, et ils auront raison en un sens car il faut reconnaître en effet que la mnémotechnie aux résultats si spectaculaires se base uniquement sur des automatismes cérébraux et ne fait guère intervenir le raisonnement.

La mémoire est certes une fonction merveilleuse qu'on ne doit pas négliger, mais il est nécessaire qu'elle demeure au service de l'intelligence. A quoi cela nous avancerait-il que nos enfants soient capa­bles de réciter par cœur leur livre d'histoire naturelle s'ils n'en comprennent pas un traître mot ? Beau travail pour un phénomène de cirque, pas pour un écolier !

Cependant la mnémotechnie peut avoir son utilité quand il s'agit d'apprendre de nécessaires listes de mots ou certaines dates que le raisonnement est impuissant à retrouver.

Les étudiants et les maîtres d'école le savent bien et l'appellent parfois à leur secours. Les écoliers retiennent facilement les conjonctions de coordination (mais, ou, et, donc, or, ni, car) grâce à la formule rituelle : Mais où est donc Ornicar ?

Cette science est malheureusement peu connue et ceux qui s'en servent le font souvent maladroitement. »


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Compte rendu du livre "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »" de Fanch Guillemin (1967) (première partie).





Le livre en question.


J’avais déjà par le passé réalisé une bibliographie du magicien et historien de la magie Fanch Guillemin.

Aujourd’hui, je vous livre un compte rendu d’un de ses livres trop peu connu : "Les princes de l'anti-sèche, ou « l'Art…de tricher en classe sans se faire prendre ! »", Morlaix, Imprimerie Nouvelle, 1967.

Fanch m’a révélé qu’il avait réalisé cet ouvrage au service militaire ! En tout cas, c’est remarquablement bien écrit et intéressant pour les prestidigitateurs.

Le magicien Gaëtan Bloom s’en est inspiré pour inventer certaines tricheries scolaires du film Les Sous-doués de Claude Zidi.

Dans le chapitre 3 « Une adroite substitution », un élève réalise tout simplement un change (de prestidigitation) pour tricher à une épreuve d’histoire !

Pour vous mettre en appétit, je vous en livre deux extraits :

« PETIT AVANT–PROPOS

L'art de tricher est né avec les hommes et bien des volumes lui ont été consacrés. Il existe une véritable littérature de la fraude, œuvre d'illusionnistes ou d'inspecteurs des jeux, et un tricheur professionnel a même eu l'audace ahurissante d'écrire un manuel destiné à ses collègues filous. Ce personnage surprenant qui s'appelait Erdnase restera d'ailleurs toujours le symbole de cet art condamné par la morale.

A ma connaissance cependant, ces ouvrages n'avaient mis en scène jusqu'à présent que des tricheurs adultes : des hommes et des femmes. Il appartenait donc à un spécialiste de combler cette lacune et d'étudier enfin sous ses divers aspects, l'art trop méconnu de la tricherie chez l'enfant à l'école, car l'école est l'univers de celui-ci.

Quelques écrivains avaient bien effleuré la question — Louis Pergaud s'était moqué des souffleurs, et Gilbert Cesbron du cancre débrouillard et de sa « veste d'exam' » aux multiples poches secrètes garnies de petits papiers — mais sans jamais l'approfondir ni même s'en tenir à des faits vraisemblables.

En tant qu'ancien tricheur, illusionniste truqueur et aussi instituteur — qualités bien rarement compatibles — j'ai pensé qu'il était tout de même temps de rendre justice à l'ingéniosité des écoliers fraudeurs et de réhabiliter une fois pour toutes leur art tant décrié. »

« — Mais si ! s'entêta le Grand Bartha. Réfléchis un peu ! Un prestidigitateur qui présente un tour de cartes, par exemple, doit prévoir aussi comment va se comporter sa victime, comment celle-ci va raisonner... Il attire son attention sur des gestes inutiles ; il l'étourdit de son baratin ; il la met en confiance par des coupes et des mélanges qui ne servent à rien. Et puis, quand tout le monde a le nez en l'air, clac ! ! Passez muscade... il fait sauter la coupe sans rien dire à personne... Et le pauvre type qui était sûr d'avoir suivi et contrôlé toutes les opérations avale son dentier de surprise en constatant que sa carte s'est encore envolée ; et il se retrouve quinaud une fois de plus. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.