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jeudi 28 février 2019

Compte rendu de l’article « Zazen » dans le « Dictionnaire de la sagesse orientale ».



 Le livre en question.


Cet article est la suite de celui-ci. 

Zazen : za : « être assis », zen [en] «méditation ». Pratique méditative enseignée par le zen comme la voie la plus directe pour parvenir à l'Illumination (Kenshô, Satori). Le Zazen n'est toutefois pas tout à fait une méditation au sens habituel du terme, supposant, au moins dans un premier temps, de fixer son esprit sur un « objet de méditation » (par exemple un mandala ou la représentation iconographique d'un bodhisattva), ou de concentrer sa réflexion sur une qualité abstraite (comme le caractère éphémère des choses ou la compassion). Le but du Zazen est de libérer l'esprit du carcan des idées, des images, des visions et des objets, si sacrés et sublimes soient-ils.

Les aides à l'exercice du Zazen que sont par exemple les kôan ne constituent pas de véritables objets de méditation, car ils reposent par essence sur le paradoxe, c'est-à-dire, comme l'indique la traduction littérale du mot grec, ce qui se trouve « au-delà (grec : para) de la pensée (grec : dokein) », « au-delà du concevable ».

Dans sa forme la plus pure, le Zazen permet de demeurer dans un état qui ne se fixe sur aucun objet et ne s'attache à aucun contenu (Shikantaza). Pratiqué pendant une assez longue période avec persévérance et don total de soi, le Zazen transporte l'esprit de l'homme « assis » dans un état de lucidité nue et parfaite qui, par une brusque révélation, peut permettre d'accéder à l'Illumination de sa Vraie Nature ou nature de bouddha (Busshô), identique à l'essence de l'univers dans son entier.

Comme l'indique la particule « zen » ou « recueillement », le Zazen ou « recueillement assis » constitue l'alpha et l'oméga du zen. Pas de zen sans Zazen. Les kôan, comme celui où un grand maître du zen indique à ses élèves que « ce n'est pas en restant assis (Zazen) que l'on devient un bouddha », donnèrent parfois lieu à des interprétations erronées. Ces maitres ne voulaient pas dire qu'ils considéraient la pratique du Zazen comme inutile puisque tout homme est depuis toujours un bouddha. L'idée, essentielle pour le bouddhisme et le zen, que toute créature possède dès l'origine une nature de bouddha n'empêche pas le zen d'opérer une distinction très nette entre celui qui se contente de croire par un acte de foi à la vérité du dogme et celui qui en a fait lui-même l'expérience immédiate, dans son sens le plus profond. C'est cette expérience que l'on appelle « éveil » (Illumination) et à laquelle l'exercice du Zazen permet d'aboutir.

Comme le démontra le premier patriarche du ch'an (Bodhidharma) en restant neuf ans assis en pleine méditation au monastère de Shao-lin, le Zazen est bien la pratique centrale du zen. Tous les maîtres du zen le célèbrent, à l'image de Dôgen, comme le « passage qui permet de parvenir à la Délivrance parfaite ». Dans son Zazen-wasan, l'« Hymne au Zazen », le grand maître du zen Hakuin Zenji chante :

« Le Zazen tel que l'enseigne le Mahâyâna :
Aucune louange ne saurait en épuiser les mérites.
Les six Pâramitâ, la pratique de l'aumône, le respect des commandements,
toutes les bonnes actions énumérées en divers lieux,
Tout vient du Zazen.
Les mérites d'un seul Zazen suffisent à effacer
Les fautes innombrables accumulées dans le passé. »


La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.

lundi 25 février 2019

Vie, œuvres et idées de Maître Dôgen (1200-1253), le fondateur du zen Soto au Japon.




Maître Dôgen. 

Disciple de plusieurs maîtres chinois et maître de Ejo, il implanta le zen Soto au Japon et fonda le temple Eiheiji. Son œuvre maîtresse est le Shobogenzo (Le Trésor de l'œil de la Vraie Loi). Ses principales autres œuvres sont : le Eihei koroku (Extensive Record de Dōgen), le Eihei shingi (Règles de pureté Eihei) dont le premier chapitre est le Tenzo kyokun (Les instructions au cuisinier), le Fukanzazengi (Pour la diffusion universelle des principes du zazen), le Gakudojojinshu (Conseils pour étudier le chemin), le Shobogenzo zuimonki (Trésor du véritable œil du dharma: récit des choses entendues), ainsi que les poèmes du Sansho doei (Versets sur le chemin de Sansho).


Quelques précisions sur ses œuvres principales,



—        Le Fukanzazengi, « Recommandations générales sur les règles du zazen », écrit dès 1227, où il rectifie certaines idées selon lui erronées sur la méditation, et qui est devenu l'objet d'une récitation quotidienne lors des méditations du soir dans les monastères.

—        Le Gakudojinshu, « Recueil des points à observer dans l'étude de la voie », écrit en 1234 pour guider ses étudiants le long de la voie.

—        Et surtout son chef-d’œuvre, le volumineux et difficile Shôbôgenzô, « Le Trésor de l'œil du vrai Dharma » qui est en fait une compilation de ses écrits et de ses sermons pendant les vingt dernières années de sa vie, auquel on peut adjoindre le Shôbôgenzô zuimonki, série d'enseignements oraux de Dôgen recueillis et mis en forme par son disciple Ejô.

 

Biographie :



Eihei Dôgen fut, semble-t-il, orphelin de père à deux ans et de mère à sept ans. Adopté par un oncle, il s'enfuit à douze ans chez un autre de ses oncles vivant au pied du mont Hiei. En 1213, il entre au monastère du Hieizan, puis séjourne peut-être au monastère de Miidera de l'école Tendai à tendance ésotérique (Mikkyô).

Selon l'interprétation traditionnelle, son questionnement — « Pourquoi, si notre nature essentielle est la bodhi, pourquoi tous les bouddhas doivent-ils lutter durement avant d’atteindre le plein Éveil ? » - le mène au Kennin-ji fondé par Eisai (Yôsai), monastère tendai où ce dernier a introduit le courant Rinzai. Eisai étant mort en 1215, Dôgen suit les enseignements d'un de ses disciples, Myôzen (1184-1225), pendant neuf ans. 

En 1223, il l'accompagne en Chine, séjourne un temps au monastère Tiantongsi sous la direction de Musai Zenji, puis poursuit sa quête avant de revenir en ce même monastère, où il devient en 1225 le disciple du nouvel abbé, Tiantong Rujing (1163-1228), un maître de l'école Caodông. Dôgen connaît un profond Éveil et reçoit la transmission. De retour au Japon en 1227, il s'installe d'abord au Kennin-ji, à Kyôto, avant de déménager en 1230 dans un temple désaffecté, l'Anyôin. En 1234, il rencontre Ejô, son principal disciple, qui lui succédera plus tard.

Vers 1237, il fonde le temple de Kôshô-ji, non loin de Kyôto, où il va enseigner durant dix ans. C'est le premier monastère zen au Japon. L'afflux des auditeurs diversement motivés, la proximité du Hieizan hostile au Zen, le décidèrent sans doute à se retirer dans un ermitage de montagne à Echizen. Bientôt, grâce aux dons et à la protection d'Hatano Yoshishige, le représentant du shôgun à Kyôto, l'ermitage se transforma en un grand monastère, 1 'Eihei-ji, devenu depuis le siège de l'école Soto. En 1253, Dôgen Zenji remet à Ejô ses fonctions d'abbé de l'Eihei-ji et meurt quelques semaines plus tard à Kyôto.



L’enseignement de Dôgen repose essentiellement sur trois points principaux :

1.- La pratique sans but ni objet (mushotoku)
2.- L’abandon du corps et de l’esprit (shin jin datsu raku)
3.- La pratique est elle-même satori (shu sho ichi nyo)


Maître Deshimaru a synthétisé sept principes du zen selon Maître Dôgen. Voici ses commentaires :

1) Zazen et satori (illumination) sont unité.
Shu sho ichi nyo

Shu (la pratique de zazen), c’est retourner à l’origine. Le corps et l’esprit retrouvent leur condition normale. Le vrai sens est s’éveiller, remarquer, prendre conscience, comprendre la vérité. Lorsque l’esprit est clair, Sho, le satori (illumination), peut jaillir à partir de pensées mauvaises ou bonnes. Je répète toujours que, durant zazen, il faut aller de pensée en non-pensée, de non-pensée en pensée. Telle est la conscience hishiryo (L’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique.)
Zazen lui-même est pratique-réalisation.
Shu, la pratique de zazen, touche non seulement votre propre personne mais aussi les autres. Faire zazen pour les autres. Durant zazen, vous devenez unité avec vos voisins. Tel est le véritable bouddhisme Mahayana. Zazen lui-même est Bouddha.
Pour Dôgen, la culture ou pratique (« shu ») ne mène pas à l'Éveil et l’Eveil n'est pas le couronnement de la pratique. En pratiquant on est éveillé et, dans l'Éveil, il n'y a que pratique. Ce principe servira par la suite de justification au caractère ritualiste du Zen Soto. L'important, selon lui, était la méditation assise, ou zazen, en tant que voie immédiate : « Vénérer les statues ou les reliques [du Bouddha] assure aux hommes et aux dieux leur part de bonheur [...], mais c'est une erreur de penser que l’on obtient l'Éveil par ces moyens. Un pratiquant bouddhiste suit les enseignements de manière à parvenir immédiatement à l'état de bouddha et, pour y parvenir, il lui suffit de se conformer aux enseignements, de pratiquer zazen. La méditation assise est, à ce jour, dans les monastères, la pratique réelle conforme aux enseignements. Rappelez-vous-en » (Shôbôgenzô zuimonki).


2) Tous les êtres et Bouddha sont unité.
Sho butsu ichi nyo

Sho, tous les êtres vivants, toutes les existences vivantes.
Le kanji sho signifie vivant ; butsu : Bouddha ; ichi nyo : sont unité. Les êtres sensibles et Bouddha sont identiques, nous-mêmes et Bouddha sommes semblables.
La religion de Dôgen diffère du bouddhisme et de toutes les religions, selon lesquelles Dieu et nous sommes complètement différents, séparés et en dualité.
Les êtres sensibles et Bouddha sont unité.
Qui fait zazen ? Bien sûr, c’est moi. Qui êtes-vous ? À la fin, il n’y a pas de noumène. Toutes les existences sont sans noumène. Elles deviennent ku (vide). Ku, ici et maintenant, devient les phénomènes. C’est mujo (l’impermanence), tout change sans cesse. L’on devient parfois Bouddha, parfois un ivrogne, un obsédé sexuel, un fou, un prisonnier. On est tour à tour stupide et intelligent.
Dans la philosophie et la religion européennes, le dualisme règne pour l’éternité. Dieu et le démon ne peuvent être en unité. Dans le bouddhisme, Bouddha et le démon peuvent être amis et être en unité.

3.- Zazen est la plus grande vérité.
Shoden no buppo
Shoden, la vraie transmission. Le vrai bouddhisme est seulement zazen.
Le vrai bouddhisme transmis passe par la pratique de zazen, sinon ce n'est que de l'imagination. Tous les maîtres de la transmission l'ont certifié. Shoden no buppo est le monde de la vérité. On sépare souvent le monde de la vérité et celui des phénomènes. Mais :
Shiki soku ze ku,
Ku soku ze shiki.
Les phénomènes sont la vacuité,
La vacuité est les phénomènes.
Le Zen existe seulement de Bouddha en Bouddha, de Patriarche en Patriarche, à travers zazen. Le corps et l'esprit sont unité et reliés à tout le cosmos. Il n'y a pas de séparation. Tout le cosmos est le véritable corps-esprit. Il faut le comprendre à partir du corps, à travers zazen.
Qu'est-ce qu'étudier la Voie, le Zen ? Faire zazen, shikantaza, au-delà de la conscience personnelle. Lorsqu'on pratique zazen, à ce moment-là, le corps-esprit devient le cosmos lui-même, et vice versa. Telle est la véritable essence du Zen, le véritable shoden no buppo, l’essence du zen, l’essence des religions.

4.- Le samadhi de zazen.
Jijuyu zanmai

Jijuyu veut dire accepter, recevoir par soi-même ; zanmai (le samadhi). Le samadhi est reçu par soi-même, seul. On peut seul en recueillir la joie. Les autres ne peuvent pas le comprendre. Le samadhi du zen, c’est hishiryo (L’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique). C’est un point très important par rapport aux autres religions où cette notion n’existe pas. Hishiryo est le vrai samadhi, l’authentique joie. Si l’on fait zazen, à ce moment-là, on peut atteindre le vrai kaku soku.
Qu’est-ce que kaku soku ? (c’est le maître Keizan Jôkin qui a inventé cette expression.) Parfois, il est difficile de donner une traduction juste. Maître Kodo Sawaki parlait souvent de kaku soku. Kaku est très important. Kaku, l’intuition. Soku, toucher. Comprendre par le toucher, le sentir, l’être.
Je dis toujours, si vous pratiquez zazen, votre zazen lui-même est Dieu ou Bouddha. Inutile de penser : « Je dois me connecter avec le cosmos. » Durant zazen, ce lien s’établit automatiquement à travers le corps et l’esprit, même si des pensées personnelles apparaissent. En faisant zazen, vous pouvez devenir jijuyu zanmai. En vous rasant, en revêtant le kesa (robe des moines et des nonnes composée de plusieurs bandes de tissu rectangulaires. Drapé sur l’épaule gauche, le kesa se porte sur le kolomo noir) et le kolomo (nom donné au vêtement du moine et de la nonne zen. Il s'agit d'un kimono à manches longues, le plus souvent en coton), en pratiquant zazen, vous suivez le véritable Dharma et devenez jijuyu zanmai.
Jijuyu zanmai. Abandonner l’ego, suivre l’ordre cosmique. Ainsi, la vie prend une valeur véritable. Si l’ego et le cosmos sont en harmonie, on ne tombe pas malade et le corps devient fort comme celui d’un lion ou d’un tigre. Les gens qui attrapent froid sont comme des grenouilles. Elles n’ont pas assez de force sous le nombril. Je remarque que durant zazen, chacun de vous est très malin. Vos postures se développent. Vous devenez des saints. Mais en sortant du dojo, on revient vite à la condition anormale et on tombe dans le monde des phénomènes, du social, du vulgaire. Si la direction de l’esprit est erronée, même si vous continuez zazen jusqu’à votre mort, ce n’est pas efficace.

5.- L’enseignement et la pratique sont unité.
Kyo gyo sho itto

Kyo gyo sho itto. Kyo, enseignement ; gyo, pratique ; sho (comme dans shu sho), satori, sagesse, compréhension ; itto (analogue à ichi nyo), unité. Enseignement, pratique, satori n’existent pas séparément et ne sont qu’une seule et même chose.
Dans les religions, on retrouve presque toujours cette notion de trinité. Le christianisme s’appuie sur la Bible, le bouddhisme sur les sutras. La Bible et les sutras sont kyo. Mais l’essentiel est la pratique, gyo. La littérature, les romans sont uniquement faits pour être lus. Si on devait les réaliser, cela deviendrait démoniaque. Tandis que si on suit la Bible ou les sutras, on ne commet pas d’erreur et on peut devenir une personne sainte. Sho, le satori, apparaît.
Kyo gyo sho itto, pratique, sagesse, satori ne sont pas séparés. Il n’y a pas d’intervalle entre kyo, gyo et sho, pas de différence. Il n’y a pas de satori, sho, sans kyo gyo. Il n’y a pas de kyo, gyo, sans sho. Ils sont unité. Sans cette unité, il n’y a pas de religion. Malheureusement, les religions les séparent souvent.

6.- Au-delà de Bouddha.
Butsu kojo no homon

Bien que Bouddha soit l’idéal de notre démarche dans la vie quotidienne, il ne faut pas y être trop attaché. Il faut être au-delà de Bouddha. Trop d’attachement fait qu’on le sépare de soi et ainsi devient-il un objet extérieur. Nous devons devenir Bouddha lui-même qui existe dans notre corps et notre esprit.
Dans presque toutes les religions, Dieu ou Bouddha est un objet de foi auquel les gens sont trop attachés. Une telle attitude dénote un esprit erroné. Dans la conscience et le cerveau se crée alors un dualisme entre soi et l’objet de la foi. L’unité est rompue. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas respecter Bouddha, mais il ne faut pas en dépendre. Agir avec un esprit mushotoku, sans but ni profit, est l’attitude la plus exacte.
Ici et maintenant, nous devons trouver Dieu ou Bouddha en nous-mêmes, devenir Bouddha. La statue de Bouddha, même placée dans le dojo, n’est qu’une sculpture. N’y soyez pas trop attachés. Lorsque je rentre dans le dojo et que je fais sanpai (suite de trois prosternations devant Bouddha en total abandon du corps et de l’esprit), je m’incline certes devant la statue de Bouddha, mais surtout pour vous qui êtes devenus des bouddhas vivants. Par les sanpai, une unité se crée entre tous les disciples et la force cosmique. Lorsque le disciple étale son zagu (pièce d’étoffe que l’on déplie devant soi pour faire sanpai. Grâce au zagu le kesa ne touche pas le sol.) et qu’il touche celui du maître, c’est le symbole de i shin den shin (d’esprit à esprit, de mon cœur à ton cœur), de la communication parfaite, de l’unité entre maître et disciple.
Butsu kojo no homon, au-delà de Bouddha est la porte du Dharma. Il ne faut pas être limité par Dieu ou Bouddha ni par les sutras, la Bible ou les préceptes. La vraie liberté existe dans notre esprit, au-delà de Dieu ou de Bouddha. Telle est la vraie religion.

7.- Corps et esprit sont unité.
Shin jin ichi nyo

C’est un point très important. Le corps et l’esprit ne sont pas séparés, contrairement à ce qu’avait dit Descartes, influençant la médecine jusqu’à nos jours. Les médecins n’étudient que le corps, mais la plupart des maladies proviennent de l’esprit. Les docteurs l’ignorent et n’étudient que les organes.
La pratique de zazen est semblable à l’image du cheval de course : « Pas d’homme sur la selle pendant la course. Sous la selle, pas de cheval. » C’est un koan. Il n’y a pas de cheval sous cette selle. Il n’y a pas non plus de cavalier. Le jockey, le cavalier comprend qu’il doit diriger le cheval avec les rênes et les pieds. Il doit aussi comprendre l’esprit du cheval. La selle, c’est zazen. En pratiquant zazen, on peut réaliser la conscience hishiryo (l’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique). Hi signifie au-delà. Il est semblable à ku, l’infini. Dans le zen Soto, l’ultime secret est shin jin ichi nyo. Le corps et l’esprit sont unité, ichi nyo.

Dôgen s'est élevé contre la théorie de mappô selon laquelle on ne peut plus guère pratiquer par soi-même, la prière et la foi dans la force des bouddhas étant le seul recours des êtres. Il est au contraire possible, selon lui, de raviver le « vrai Dharma » (JAP. shôbô) en cette ère de mappô, d'où le  titre qu'il donnera d'ailleurs à son œuvre principale, « Trésor de l'œil du vrai Dharma » (JAP. Shôbôgenzo). Par ailleurs, Dôgen insista sur la nécessité de la bodhicitta et de la discipline morale dans la pratique. Il préconisa la prise des dix grands préceptes tirés du Brahmâjâlasutra comme étant « parfaits et com-plets ». Il instaura aussi l'usage des règles de comportement communautaire fixées à la suite de Baizhang, justifiant le travail quotidien des moines et le maintien de la chasteté dans les monastères.

Contrairement aux tenants du Chan chinois qui déclarent le Chan ineffable, il souligne l'importance des mots et du langage dans la transmission. S'il préconise shikantaza, « juste s'asseoir », Dôgen n'en néglige pas pour autant l'importance  de l'étude : «Écouter le Dharma touche et transforme l'esprit comme la conscience. Le zazen, quant à lui, unifie la pratique et la réalisation. C'est ainsi qu'on entre dans la voie du Bouddha » (Gakudojinshu).

Quelques références :

1) Un article en ligne d’Erik Pigani sur le site du journal « Psychologies »

2) Un article dans un petit livret joint au journal « Psychologies » n°394, février 2019, « 10 maîtres de vie indispensables, tome II », « Maître Dôgen, le fondateur du zen » par Erik Pigani.

3) Histoire du zen Soto par l’Association Zen Internationale

4) Les sept principes de Dôgen commentés par Maître Deshimaru

5) Des réponses de maître Dôgen

6) Un livre sur maître Dôgen de Jacques Brosse


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.



samedi 12 janvier 2019

Les bases du bouddhisme zen (première partie).




Taisen Deshimaru. 
  
Cet article est la suite de celui-ci. 

Il est inspiré par le livre La pratique du zen de Taisen Deshimaru. 

La pratique de zazen est le secret du Zen. Pratiqué quotidiennement, il est très efficace pour l'élargissement de la conscience et le développement de l'intuition. Zazen ne dégage pas seulement une grande énergie, c'est une posture d'éveil. Pendant sa pratique, il ne faut pas chercher à atteindre quoi que ce soit. Sans objet, il est seulement concentration sur la posture, la respiration et l'attitude de l'esprit.

La posture

Assis au centre du zafu (coussin rond), on croise les jambes en lotus ou en demi-lotus. Si l'on rencontre une impossibilité, et qu'on croise simplement les jambes sans mettre un pied sur la cuisse, il convient néanmoins d'appuyer fortement sur le sol avec les genoux. Dans la position du lotus, les pieds pressent sur chaque cuisse des zones comprenant des points d'acupuncture importants correspondant aux méridiens du foie, de la vésicule et du rein. Autrefois, les samouraïs stimulaient automatiquement ces centres d'énergie par la pression de leurs cuisses sur le cheval.

Le bassin basculé en avant au niveau de la cinquième lombaire, la colonne vertébrale bien cambrée, le dos droit, on pousse la terre avec les genoux et le ciel avec la tête. Menton rentré, et par là même nuque redressée, ventre détendu, nez à la verticale du nombril, on est comme un arc tendu dont la flèche serait l'esprit.

Une fois en position, on met les poings fermés (en serrant le pouce) sur les cuisses près des genoux, et l'on balance le dos bien droit, à gauche et à droite, sept ou huit fois en réduisant peu à peu le mouvement jusqu'à trouver la verticale d'équilibre. Alors on salue (gassho), c'est-à-dire que l'on joint les mains devant soi, paume contre paume, à hauteur d'épaule, les bras pliés restant bien horizontaux.

Il ne reste plus qu'à poser la main gauche dans la main droite, paumes vers le ciel, contre l'abdomen ; les pouces en contact par leur extrémité, maintenus horizontaux par une légère tension, ne dessinent ni montagne ni vallée. Les épaules tombent naturellement, comme effacées et rejetées en arrière. Le regard se pose de lui-même à environ un mètre de distance. Il est en fait porté vers l'intérieur. Les yeux, mi-clos, ne regardent rien.

La respiration

La respiration joue un rôle primordial. Si l'on est concentré sur une expiration douce, longue et profonde, l'attention rassemblée sur la posture, l'inspiration viendra naturellement. L'air est rejeté lentement et silencieusement, tandis que la poussée due à l'expiration descend puissamment dans le ventre. On « pousse sur les intestins », provoquant ainsi un salutaire massage des organes internes. Les maîtres comparent le souffle Zen au mugissement de la vache ou à l'expiration du bébé qui crie aussitôt né. Ce souffle c'est le « om », la semence, c'est le pneuma, source de la vie.

L'attitude de l’esprit

La respiration juste ne peut surgir que d'une posture correcte. De même, l'attitude de l'esprit découle naturellement d'une profonde concentration sur la posture physique et la respiration. Qui a du souffle vit longtemps, intensément, paisiblement. L'exercice du souffle juste permet de neutraliser les chocs nerveux, de maîtriser instincts et passions, de contrôler l'activité mentale.

La circulation cérébrale est notablement améliorée. Le cortex se repose, et le flux conscient des pensées est arrêté, tandis que le sang afflue vers les couches profondes. Mieux irriguées, elles s'éveillent d'un demi-sommeil, et leur activité donne une impression de bien-être, de sérénité, de calme, proche du sommeil profond, mais en plein éveil. Le système nerveux est détendu, le cerveau « primitif » en pleine activité. On est réceptif, attentif, au plus haut point, à travers chacune des cellules du corps. On pense avec le corps, inconsciemment, toute dualité, toute contradiction dépassées, sans user d'énergie. 

Les peuples dits primitifs ont conservé un cerveau profond très actif. En développant notre type de civilisation, nous avons éduqué, affiné, complexifié l'intellect, et perdu la force, l'intuition, la sagesse liées au noyau interne du cerveau. C'est bien pourquoi le Zen est un trésor inestimable pour l'homme d'aujourd'hui, celui, du moins, qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Par la pratique régulière de zazen, chance lui est donnée de devenir un homme nouveau en retournant à l'origine de la vie. Il peut accéder à la condition normale du corps et de l'esprit (qui sont un) en saisissant l'existence à sa racine.

Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales, surgissant de l'inconscient, passer comme nuages dans le ciel — sans s'y opposer, sans s'y accrocher. Comme des ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s'évanouissent. Et l'en arrive à l'inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée (hishiryo), vraie pureté. Le Zen est très simple, et en même temps bien difficile à comprendre. C'est affaire d'effort et de répétition — comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l'attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai Zen, vous saisissez la nature de Bouddha.

La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


dimanche 2 décembre 2018

Description de « Zazen », la méditation assise du Zen, par Philippe Cornu dans le « Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme ».




Un très bon ouvrage sur le Zen.


Philippe Cornu nous détaille le « zazen », la méditation assise du Zen, dans son splendide ouvrage « Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme ».

Zazen : « Méditation assise », terme désignant habituellement la technique méditative utilisée dans le Chan / Zen en guise d'accès direct à l'Éveil. Zazen n'est pas une méditation progressive constituée de samatha puis de vipasyanâ ; c'est plutôt une méditation qui ne se fixe sur aucun objet et ne se concentre sur aucun contenu mental. Faire zazen signifie reconnaître que l'on a depuis toujours la nature de bouddha. C'est, selon Dôgen, un des premiers maîtres du Zen, la pratique et l'Éveil simultanément, ce qu'il appelle shikantaza, « juste s'asseoir ». Zazen n'est pas un moyen pour atteindre un but, mais le fait de demeurer dans l'essence même du dhyâna à chaque instant de la pratique.

L'aspect « technique » du zazen se réduit essentiellement à la posture que le pratiquant doit assumer. Dôgen en a défini les points essentiels :

1. Les conditions extérieures sont un lieu paisible et silencieux, ni froid ni chaud, ni trop lumineux ni trop obscur, une simplification des activités physiques et mentales, manger et boire modérément.

2.            S'asseoir sur un coussin rond (zafu) posé sur une natte large et épaisse.

3.            Assumer la posture du lotus ou du demi-lotus. Pour le lotus, on place le pied droit sur la cuisse gauche, puis le pied gauche sur la cuisse droite. Pour le demi-lotus, on se contente de presser le pied gauche sur la cuisse droite. La main droite est posée paume en l'air sur le pied gauche et la main gauche repose sur la main droite, les deux pouces se touchant l'un l'autre. Les vêtements ne sont pas serrés.

4.            Redresser le dos sans pencher à gauche, à droite, vers l'avant ou l'arrière. Les oreilles sont dans la ligne des épaules, le nez est à l'aplomb du nombril.

5.            La langue est contre le palais, lèvres et dents sont jointes et les yeux sont ouverts.

6.            Une fois la posture assumée, expirer profondément par la bouche entrouverte et inspirer par le nez avant de se balancer de droite à gauche pour équilibrer la posture.

7.            À présent immobile, la respiration souple et naturelle : « Qu'on pense le fond de cette non-pensée. Comment cela ? Sans penser. » Là encore, comme l'a dit Nagaku, « si vous êtes attaché à la forme de l'assise (JAP. Zaso), vous ne comprenez pas son principe ». Et Shunryu Suzuki de préciser : « Pratique formelle, esprit informel. »

Dans le Zen sôtô, zazen se pratique face aux murs latéraux du zendô, tandis que, dans le Zen rinzai, on le pratique face à l'allée centrale de la salle. Pendant la séance, le silence et l'immobilité sont de rigueur. L'emploi du kyôsaku, bâton plat (1,30 mètre x 0,06) avec lequel un moine frappe les muscles du haut du dos des pratiquants pour détendre ou tonifier la posture, n'est pas systématique.

S'il s'agit d'une pratique collective de zazen de quelques heures ou d'une journée, on parle de zazenkai (« réunion de méditation assise »). S'il s'agit d'une retraite de plusieurs jours, jusqu'à une semaine, le terme employé est celui de sesshin (« recueillement de l'esprit »), période où l'on pratique habituellement zazen six à dix heures par jour.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.