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mardi 28 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (cinquième partie).




  
La Bhagavad-Gita.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici un extrait du livre :

« La voie de la méditation n'est pas un chemin facile. Le premier choc de la surprise vient lorsque nous réalisons combien notre esprit est réellement indiscipliné, comment il refuse d'obéir aux injonctions de notre volonté. Après avoir essayé, pendant quinze minutes, de compter seulement nos expirations, sans penser à rien d'autre, nous réalisons que si notre corps refusait si peu que ce soit de coopérer avec notre volonté, comme le fait notre esprit, nous ne sortirions pas vivants d'un passage clouté. Nous trouvons notre pensée occupée à toutes sortes d'autres choses que le simple objet que nous venons de décider de considérer. Sainte Thérèse d'Avila compara un jour l'esprit de l'homme à « un cheval indompté qui va partout sauf là où on lui demande d'aller ».

Platon aussi examina ce problème. Il comparait l'esprit de l'homme à un navire où l'équipage s'est mutiné et a enfermé le capitaine et le pilote. Les matelots ont le sentiment d'une intégrale liberté et dirigent le vaisseau selon leurs humeurs du moment. Un premier marin prend la barre durant une courte période, puis un autre, et le voilier suit une route erratique et hasardeuse, dès lors que les matelots ne sont pas capables de se mettre d'accord sur un cap, et que, même s'ils s'en donnaient un, ils ne sauraient le tenir. La tâche d'un être humain, écrit Platon, est de mater la mutinerie, et de relâcher capitaine et pilote de telle sorte qu'ils aient la liberté de choisir un cap et de gouverner (travailler) de façon consistante et cohérente en sa direction. La véritable liberté n'apparaît que lorsque l'on est libéré des caprices du moment.

On trouve une analogie curieusement similaire dans la Bhagavad-Gita, long poème portant une sérieuse attention à la méditation et au mysticisme, écrit en Inde entre le V°ème et le II ème siècle avant notre ère.

« De même que le vent détourne un navire
de sa course sur les eaux,
de même les vents changeants des sens
font dériver l'esprit de l'homme
et détournent de leur course ses meilleurs jugements.
Lorsqu'un homme peut immobiliser ses sens,
je l'appelle illuminé. »

Réduire la mutinerie dont parle Platon exige un travail long, rigoureux, consistant. Les matelots emploient de multiples stratagèmes pour tourner la discipline. Alors que nous travaillons sérieusement la méditation, il se peut que nous nous trouvions en train de somnoler, de nous ennuyer, de penser à toutes sortes d'autres choses, de résoudre un vieux problème, ou Dieu sait quoi encore, puisque le « cheval indompté » de sainte Thérèse fait tout ce qui est en son pouvoir pour se dérober à la discipline de notre esprit. Cela peut aller jusqu'à la sensation d'être inondé par une intense lumière blanche, et l'étrange sentiment que l'on a atteint l'« illumination » et découvert la vérité ultime de toutes choses. Thomas Merton, qui s'y connaissait en méditation, écrivait, à propos de ce type d'expérience, et de l'attitude qu'elle implique :

« Certaines personnes se persuadent que la vie mystique doit ressembler à un opéra wagnérien. Des événements extraordinaires surviennent sans cesse. Le tonnerre et les éclairs annoncent chaque nouveau mouvement de l'esprit. Les cieux s'ouvrent, et l'âme s'échappe du corps dans l'éclat splendide d'une lumière surnaturelle. C'est à ce moment qu'intervient le face à face avec Dieu, au milieu d'un immense tourbillon d'anges en train de voler, de chanter, et de sonner de la trompette. Alors prend place un éloquent échange de vues entre l'âme et Dieu, sous la forme d'un duo d'opéra qui ne dure pas moins de sept heures, car sept est un nombre mystique. Tout cela est ponctué par des tremblements de terre, des éclipses du soleil et de la lune, et l'explosion de bombes surnaturelles. Enfin, après un bref avant-goût musical de la fin du monde et du Jugement dernier, l'âme réintègre le corps en une pirouette gracieuse, et le mystique, lorsqu'il revient à lui, se découvre entouré par un cercle attentif et fervent de coreligionnaires, parmi lesquels un ou deux prennent subrepticement des notes en vue du procès de canonisation. »

Merton examine ici un cliché culturel majeur concernant la pratique de la méditation et le développement intérieur. Il s'agit de la croyance selon laquelle tout ce qui survient le fait de façon soudaine, et qu'il convient d'écarter, pour en essayer une autre, une discipline de méditation qui ne produirait pas de tels effets. Ce type de croyance donne les « athlètes spirituels » si répandus aujourd'hui parmi les gens intéressés par la méditation. Ils expriment leur manque de discipline en passant, de façon répétée, d'une méthode à une autre, selon l'inspiration du moment, et ils croient réduire la mutinerie dans leur vaisseau intérieur alors même qu'ils en encouragent la victoire. Pour en revenir à notre comparaison avec la gymnastique, on ne s'attend pas à ce qu'un travail continu avec les haltères n'ait aucun effet sur le corps jusqu'au jour où, d'un seul coup, les muscles sortent, le ventre rentre, et on a l'air de Tarzan ou de Raquel Welch. On prévoit plutôt que le processus de changement dans la direction souhaitée sera long, lent, et généralement imperceptible. Il en est de même dans la méditation.

L'une des raisons que l'on donne à ce manque de discipline et à cette dérive d'une mode à l'autre est la relation que donnent les livres sur le Zen de la façon dont sont couronnés les efforts des étudiants qui ont suffisamment travaillé la technique des koans. Soudain, dit-on, ils comprennent le koan, dans la sueur et le tremblement. Le maître leur annonce alors qu'ils ont trouvé la réponse, et résolu le problème posé par ce type particulier de méditation, pour l'avoir suffisamment pratiqué. De cela, le lecteur souvent (et parfois l'étudiant du Zen) donne l'interprétation suivante : ils ont « atteint l'illumination ». Et l'on referme le livre avec un profond soupir d'envie et d'espoir. Mais, si, au lieu de refermer le livre, on tourne la page, on remarquera que l'étudiant reçoit alors un nouveau koan sur lequel travailler, et qu'il continue à pratiquer la méditation. On ne parle plus d'« illumination », le travail continue.

Le cardinal Newman écrivit qu'il n'y a pas réellement de conversion soudaine, mais que parfois, à l'issue d'un long travail, on réalise soudainement ce que l'on est déjà (en bouddhisme, c’est la doctrine du Tathagatagarbha, l’Eveil originel) (pour les gnostiques, des étincelles ou graines de l'Être divin (éons) sont emprisonnées dans les corps humains. Réveillé par la connaissance (gnose), l'élément divin de l'humanité peut retourner vers ce qui est sa place normale, le royaume céleste transcendant).  »

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Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !



samedi 11 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (quatrième partie).




Un autre ouvrage de Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici un extrait du livre :

« Connaissance d'une autre face de la réalité

Un second résultat majeur, que rapportent les mystiques de tous lieux et de tous temps, et auquel tend l'entraînement de toutes les écoles mystiques, est la connaissance d'une face différente de la réalité. J'utilise ici le terme « connaissance » pour indiquer une compréhension émotionnelle aussi bien qu'intellectuelle du nouvel aspect des choses, et une participation à celui-ci.

Voici une prétention étrange et difficile à soutenir. Que veut dire le mystique lorsqu'il se réfère à une autre face de la réalité ? La réalité, n'est-ce pas ce qui est « dehors », et notre tâche n'est-elle pas de « la » comprendre ? Et, s'il est deux visions différentes, l'une ne doit-elle pas être « juste » et l'autre « fausse » ? Si le mystique déclare qu'il existe deux visions également valides, ne s'enferme-t-il pas dans une contradiction fondamentale ?

C'est là un véritable problème. D'un côté, nous savons que notre vision habituelle de la réalité est essentiellement correcte. Non seulement nous la « sentons » juste, mais nous opérons en toute efficacité à l'intérieur de cette vision, et, de la sorte, il est évident que nos jugements sur la nature de la réalité (sur lesquels nous fondons nos actions) doivent être justes.

Mais, d'un autre côté, un bon nombre de gens sérieux — parmi lesquels beaucoup des êtres que l’humanité admire profondément — ont déclaré qu'ils fondaient leur action sur une vision tout à fait différente de la façon dont marche le monde. Eux aussi disent qu'ils « savent » que cette autre vision est valide. Et, pour tout arranger, il semble qu'eux aussi atteignent leurs objectifs, et qu'ils opèrent efficacement dans le monde, sur lequel il leur arrive souvent d'exercer une forte influence. Ils déclarent, également, que leur vie est emplie de sérénité et de joie, et les observateurs extérieurs rapportent que leur comportement semble confirmer ces propos.

Le mystique ne prétend pas qu'une façon de connaître la réalité, d'être chez soi dans l'univers, est supérieure à l'autre. Il dit plutôt que pour pleinement réaliser son humanité une personne a besoin des deux  visions. Le mystique latin Plotin dit que l'homme est semblable à une créature amphibie, qui a besoin à la fois de la vie terrestre et de la vie aquatique pour réaliser pleinement son « amphibianité ». De même, le développement intégral de l'humanité exige que la personne ait deux façons d'être chez elle dans le monde — qu'on parle de « différents états de conscience » ou de « l'emploi de systèmes métaphysiques différents ». De façon curieusement similaire, le mystique indien Ramakrishna comparait l'homme à une grenouille, qui, dans son premier âge, vit, comme un têtard, dans un seul milieu. « Plus tard, cependant, écrit-il, lorsque tombe la queue de l'ignorance », il a besoin, dans son âge adulte, à la fois de la terre et des eaux pour réaliser pleinement ses potentialités.

Cette seconde façon de percevoir la réalité constitue l'un des objectifs de la méditation. Et, il est sûr que ceux qui l'ont atteinte, et qui ont travaillé à fondre les deux visions, de telle sorte que l'une soit la musique de fond de l'autre, et vice versa, peuvent déclarer que leur vie est beaucoup plus pleine et plus riche qu'auparavant, et que celle menée par la grande majorité de leurs contemporains. A coup sûr, aussi, c'est un plaisir de cohabiter sur la planète avec de tels gens.

Tels sont donc les buts de la méditation. Il s'agit bien, en quelque sorte, de « rentrer chez soi ».


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


jeudi 9 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (troisième partie).








Un autre ouvrage de Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici des extraits du début du livre :

« Une efficience accrue dans la vie quotidienne

Les idées reçues ne sont nulle part aussi fausses que dans le domaine du mysticisme. On considère souvent le mystique comme un être rêveur coupé de ce monde-ci. C'est là une notion bien étrange, un peu comme si l'on trouvait qu'un athlète bien exercé dans un gymnase manquait de coordination psychomotrice. Dans toute forme de méditation, une bonne part du travail consiste à apprendre à faire une chose à la fois. Si l'on pense à quelque chose, y penser, sans être distrait par autre chose ; si l'on danse, simplement danser, sans y penser. Il est hors de doute que ce genre d'exercice élève le degré d'efficience de nos actions plutôt qu'il ne le diminue.

Accorder et entraîner l'esprit comme un athlète accorde et entraîne son corps est l'un des principaux objectifs de toutes les formes de méditation. C'est l'une des raisons fondamentales pour lesquelles cette discipline est un facteur d'efficience dans la vie quotidienne.

Il y a encore d'autres raisons. L'une d'elles repose sur une théorie de la réorganisation thérapeutique de la structure personnelle. « Si nous regardons profondément des modes de vie comme le bouddhisme ou le taoïsme, le vedanta ou le yoga, écrit Alan Watts, nous ne trouvons ni la philosophie ni la religion telles qu'on les entend en Occident. Nous trouvons quelque chose qui ressemble beaucoup plus à une psychothérapie. » A cet égard, le mysticisme et la psychothérapie occidentale atteignent le même but en suivant différents chemins. Si, atteint d'une sévère attaque d'anxiété, je vais chercher secours chez un psychothérapeute, celui-ci tentera d'abord de m'aider en explorant le contenu du problème : ce dont il s'agit, et le sens symbolique que cela prend à différents niveaux de la personnalité. Il travaillera sur la base de la théorie selon laquelle, dès lors que le contenu est réorganisé, et les éléments troublants portés à la conscience, ma structure personnelle se réorganisera de même, de façon plus saine et positive.

Mais, si la même crise anxieuse m'envoie consulter un spécialiste de la méditation, celui-ci tentera au premier chef de m'aider à renforcer et réorganiser la structure de mon organisation personnelle et sa capacité de fonctionner. Il me prescrira divers exercices à pratiquer en vue de renforcer la structure d'ensemble de cette organisation. Il travaillera sur la base de la théorie selon laquelle, dès lors que ces exercices rendent la structure plus forte et plus cohérente, le contenu gisant à un niveau non mental (c'est-à-dire le matériau réprimé, qui cause les symptômes) se déplace vers des niveaux adaptés et sera correctement réorganisé.

Les deux théories sont valables, et les deux approches « marchent ». Toutes deux sont sous-jacentes, aussi, à la pratique artistique, et il y a une bonne dose de non-sens à l'œuvre dans les pratiques mystique et thérapeutique. Peut-être pouvons-nous, en dernier recours, souhaiter une synthèse de ces deux disciplines, combinant les meilleurs traits de chacune, et écartant le raisonnement matérialiste et la superstition qu'on peut encore y trouver de nos jours. Une telle synthèse conduirait certainement à une méthode beaucoup plus efficace, mais, malheureusement, il y a aujourd'hui fort peu de recherches dans cette direction. Quelques psychologues et psychiatres, comme Arthur Deikman, ont mené leurs expériences en ce sens et accompli un excellent travail. On en est au stade du tout début. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


mercredi 8 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (deuxième partie).








Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).
Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.
Voici des extraits du début du livre :
« Les techniques de méditation ont été originellement développées par des individus qualifiés, en règle générale, de « mystiques », et au sein d'écoles spécifiques d'entraînement mystique, ou de traditions, dans lesquelles se rassemblent les personnes qui souhaitent étudier et pratiquer ensemble ces techniques. On a longtemps gravement mal compris le terme « mystique » dans la culture occidentale. On y associait la notion d'une personne qui a des croyances incompréhensibles au reste des hommes, qui se retire du monde et se mêle peu des activités ordinaires, qui parle ou écrit en termes vides de sens. S'il est impossible de prouver qu'un tel individu est fou, celui-ci s'écarte tellement du sens commun qu'il n'est pas non plus possible de le considérer comme sain d'esprit. (Il est hors de doute que ce point de vue a commencé à se modifier dans notre pays durant les toutes dernières années, mais il y a longtemps prévalu tel que nous venons de l'exposer. Les développements récents de la culture occidentale affectent ce stéréotype.)
Il est bien sûr que nombre de personnes qui se qualifient elles-mêmes de mystiques s'accordent avec notre portrait. Toutefois, si nous examinons attentivement la plus grande masse de ceux qui se considèrent, ou sont considérés, comme mystiques, le tableau change curieusement. Nous voyons que les deux caractéristiques majeures des membres de ce groupe sont le haut niveau d'efficience de leurs actes (on a remarqué que les mystiques occidentaux étaient particulièrement doués pour les affaires), et la sérénité, l'harmonie dans les rapports humains, la paix et la joie qui emplissent leur vie. Bien plus, quelles que soient l'époque et la culture au sein desquelles ils vivent, ils apparaissent tout à fait d'accord sur les questions primordiales : nature de l'homme et de l'univers, normes éthiques, etc. Tous les mystiques, dit L.C. de Saint-Martin, « viennent du même pays et parlent le même langage ». Et voici ce qu'écrit à ce sujet le philosophe anglais C.D. Broad :
« L'occurrence de l'expérience mystique en tous lieux et temps, et les ressemblances entre les déclarations d'un si grand nombre de mystiques sur toute la surface de la planète, me semble des faits réellement significatifs. Cela suggère, de prime abord, que ces personnes entrent en contact avec un certain aspect de la réalité, et échouent, dans une large mesure, à en rendre compte en langage quotidien. Je dirais qu'il nous faut accepter cette apparente objectivité pour ce qu'elle est, à moins que, ou jusqu'à ce que nous puissions donner quelque explication raisonnablement satisfaisante à l'unanimité constatée. »
Evelyn Underhill, qui est à la fois une véritable mystique et une spécialiste de la littérature du mysticisme, écrit quant à elle :
« Les rameaux les plus hautement développés de la famille humaine ont en commun une caractéristique spécifique. Ils tendent à produire — sporadiquement, il est vrai, et en dépit des conditions extérieures défavorables — un type de personnalité curieux et bien défini ; un type qui refuse d'être satisfait par ce que les autres hommes nomment expérience, et qui est enclin, pour employer les termes de ses adversaires, à  « nier le monde en vue de trouver la réalité ». Nous avons besoin de tels êtres, en Orient et en Occident, et aujourd'hui autant que jadis. Quels que soient le lieu et l'époque dans lesquels surgissent les mystiques, leurs buts, leurs doctrines et leurs méthodes ne diffèrent pas substantiellement. Leurs expériences, dès lors, deviennent évidences, curieusement pourvues d'une cohérence et d'une logique propres, et, souvent, s'éclairent l'une l'autre. Il nous faut prendre en compte cette expérience si nous voulons jauger les énergies et les potentialités de l'esprit humain, ou spéculer raisonnablement sur les relations qu'il entretient avec l'univers inconnu qui s'étend au-delà des limites de nos sens. »
D'un point de vue historique et psychologique, le mysticisme est la recherche et l'expérience de la relation unissant l'individu à la totalité qui forme l'univers. Cette connaissance est comme la musique de fond de l'expérience quotidienne du mystique, ou bien il travaille de façon constante en vue de l'atteindre.
L'atteinte de cette connaissance rend capable de transcender les aspects pénibles et négatifs de la vie quotidienne, et de vivre dans la sérénité, la paix intérieure, la joie et la capacité d'amour qui sont tellement caractéristiques de l'existence mystique. Dans ce qu'il a de meilleur, le mysticisme emplit aussi la vie de saveur, d'ardeur et de ferveur, sans compter l'accroissement de l'efficience dans les affaires quotidiennes.
Pour le mystique, cette recherche de la connaissance de sa relation avec l'univers (et, en un sens profond, de l'union de soi et du Tout) est la recherche d'une connaissance perdue et d'un état qui est l'état naturel de l'homme. La racine du mot « mystique » signifie fermer. La recherche mystique consiste à s'entraîner à se fermer à tous les stimuli artificiels qui nous écartent ordinairement de la connaissance, de l'héritage perdu.
Les mystiques sont des individus longuement et durement exercés à la méditation, leur travail a changé leur perception de la réalité et leur capacité d'y participer. Une bonne part des conceptions spécifiques de la réalité forgées dans chaque mystique est colorée par la culture qui l'a porté, mais la façade des différences formelles cache de vastes et profondes zones d'identité.
Les mystiques de la planète entière, et toutes les écoles d'entraînement mystique (comme le Yoga, le Zen, l'Hésychasme, le Soufisme, le mysticisme hindou, juif ou chrétien, etc.), ont en commun de viser deux résultats principaux : une efficience accrue dans la vie quotidienne, et une vision de la réalité différente de la vision ordinaire. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !


Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan.





Le livre en question.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici des extraits du début du livre :

« Il y a quelques années, je m’étais rendu à une petite conférence de scientifiques qui, tous, pratiquaient quotidiennement la méditation. Vers la fin de la session de quatre jours, au cours de laquelle chacun d'entre eux avait expliqué plus ou moins longuement comment il méditait, j'entrepris de leur poser la question : pourquoi méditez-vous ? Diverses réponses furent données par différents membres du groupe, mais elles ne nous satisfirent pas, car elles ne répondaient pas réellement à la question.

Finalement quelqu'un dit : « C'est comme de rentrer chez soi. » Un silence s'ensuivit, et chacun hocha la tête en signe d'assentiment. De toute évidence, il n'y avait pas à pousser plus loin l'enquête.

Cette réponse à la question « Pourquoi méditons-nous ? » traverse toute la littérature consacrée à la méditation par ceux qui la pratiquent. Nous méditons pour trouver, recouvrer, revenir à quelque chose de nous-même que nous avons un jour détenu obscurément, inconsciemment, et que nous avons perdu sans savoir ce que c'était, ni où et quand s'effectua la perte. Nous pouvons parler d'accéder plus amplement à nos potentialités humaines, de nous rapprocher de nous-même et de la réalité, ou d'accroître notre capacité d'amour et d'enthousiasme. Il peut s'agir de connaître plus intimement le fait que nous sommes partie intégrante de l'univers, et que rien ne peut nous en aliéner ou nous en séparer, ou d'être mieux en mesure de voir la réalité et d'y fonctionner effectivement. Par l'entremise de la méditation, nous découvrons que tous ces objectifs sont porteurs du même sens. Le psychologue Max Westheimer se réfère à cet état perdu, que nous cherchons à retrouver lorsqu'il définit l'adulte comme « un enfant détérioré ».

Le but de la méditation n'est autre que notre pleine  « humanité », l'entière jouissance de ce qu'être humain signifie. La méditation est une discipline rigoureuse et difficile qui nous aide à nous diriger vers ce but. Ce n'est l'invention d'aucun homme particulier ni d'aucune école spécifique. De façon répétée, en beaucoup de lieux et d'époques différentes, des hommes, qui ont exploré sérieusement la condition humaine, sont parvenus à la conclusion que le potentiel d'être, de vie, de participation et d'expression dont disposent les êtres humains excède la faculté qu'ils ont d'en user. Ces chercheurs ont développé des méthodes d'entraînement pour aider autrui à réaliser ce potentiel, et toutes ces méthodes (les pratiques de méditation) ont beaucoup en commun. Elles se fondent toutes sur les mêmes intuitions, et posent les mêmes principes, qu'elles se soient développées dans l'Inde ancienne, les déserts de Syrie et de Jordanie entre le cinquième et le douzième siècle de nomme ère, le Japon de l'époque de Kamakura, les monastères de l'Europe médiévale, la Pologne et la Russie des XVIII ème et XIXe siècles, ou en d'autres lieux et temps.

Toutes ces pratiques demandent du travail. Il n'est point de route facile ni de voie royale vers le but que nous recherchons. Bien plus, il n'est point de terme à la quête ; il n'est point de position d'où l'on puisse s'écrier : « Maintenant je suis arrivé, je puis cesser de travailler. » Comme nous travaillons, nous nous trouvons davantage chez nous dans l'univers, plus à l'aise avec nous-même, mieux en mesure de nous appliquer effectivement à nos tâches, plus proches de nos congénères, moins inquiets et moins agressifs. Mais nous ne touchons aucun but. Comme à toute chose importante — l'amour, l'appréciation de la beauté, l'efficacité —, il n'est point de limite au potentiel du développement humain. Notre travail — dans la méditation — fait partie d'un processus ; nous cherchons à atteindre un but, le sachant à jamais inaccessible.

Un bon programme de méditation ressemble sur beaucoup de points à un bon programme de culture physique. Tous deux requièrent un travail rigoureux et répété. Le travail est souvent fondamentalement assez stupide dans son aspect formel. Qu'y a-t-il de plus frivole que soulever sans fin une paire d'haltères, sinon compter inlassablement ses respirations jusqu'au nombre de quatre, ce qui est un exercice de méditation ? Dans les deux cas, l'effet produit sur le sujet au travail importe davantage que le soulèvement du poids ou le dénombrement des souffles. Le sujet qui utilise ces programmes sait pertinemment qu'il n'existe pas un seul « bon » programme, valable pour tous. Il serait absurde de prescrire le même programme physique à deux individus différant notablement par la charpente, la condition physique générale, et la relation qu'entretient le développement de l'appareil respiratoire et circulatoire avec celui de l'appareil musculaire. Il est tout autant dénué de sens de prescrire le même programme de méditation à deux individus différant notablement par le développement des systèmes sensoriel, émotionnel et psychique, et leur interrelation. L'une des raisons pour lesquelles les écoles formelles de pratique de la méditation ont un tel pourcentage d'échecs parmi leurs étudiants — ceux qui tirent peu de chose des pratiques et qui ne tardent pas à abandonner complètement la méditation — est que la plupart d'entre elles ont tendance à croire qu'il n'existe qu'une seule façon juste de méditer pour  quiconque, et que, par une curieuse coïncidence, elles en sont détentrices.

Les programmes d'exercice physique et de méditation  ont tous deux pour premier objectif de  brancher et d’entraîner le sujet de telle sorte qu’il soit à même de se mettre en mouvement vers ses buts. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !



samedi 23 février 2019

Pause dans le blog avec Osho (vingt troisième partie) (Le livre des secrets, « Le monde des Tantras », deuxième partie).



   
Osho

  
Osho au départ ne s’appelait pas Osho. Il est né sous le nom de Rajneesh Chandra Mohan Jain. Puis il s’est fait connaître dans les années 70 et 80 en se présentant comme Bhagwan Shree Rajneesh. Il publie en 1974 The book of secrets (Le livre des secrets), un livre au titre mystérieux mais au contenu passionnant. Osho est pour moi un des écrivains qui a le mieux parlé de la spiritualité et de la méditation. Il était mystique mais ne croyait à aucun dieu. Il a fait scandale avec la révélation de sa grande fortune personnelle (il possédait plusieurs voitures de luxe). Il y a plusieurs ouvrages de lui que j’ai beaucoup aimés (par exemple Être en pleine conscience, une présence à la vie et Autobiographie d’un mystique spirituellement incorrect).


Cet article est la suite de celui-ci.

Le monde des Tantras (deuxième partie)

Le second point que je veux souligner, c'est qu'il est question d'un autre type de langage. Il faut savoir certaines choses avant d'y pénétrer. Tous les traités tantriques se composent de dialogues entre Shiva et Devi. Devi questionne et Shiva répond. Tous les traités commencent comme ça. Pourquoi ? Pourquoi cette méthode ? Elle est très significative. 

Ce n'est pas un dialogue entre un maître et son disciple c'est un dialogue entre deux amants. Le tantrisme prend alors un sens particulier : les enseignements les plus profonds ne peuvent se donner, s'il n'y a pas d'amour entre celui qui enseigne et et celui qui  apprend, entre le disciple et le maître. Il faut que le disciple et le maître deviennent profondément amoureux. Il faut qu'un amour profond les lie. Ce n'est que dans ces conditions que le plus noble, l'au-delà, peut être exprimé.


C'est donc un langage d'amour : le disciple doit être dans une attitude d'amour. Ce n'est pas non plus suffisant, parce que des amis peuvent être amants. Les tantras disent que le  disciple doit être en état de réceptivité. En état de réceptivité féminine. Ce n'est que dans ce cas que quelque chose est possible. Il ne faut pas nécessairement être une femme pour être un disciple, mais il faut être en état de réceptivité féminine. Devi demande, la femme demande. Pourquoi cette emphase sur l'attitude féminine ?

L'homme et la femme ne sont pas seulement différents physiquement : ils le sont aussi psychologiquement. Le sexe n'est pas uniquement une différence corporelle. Il implique également une différence psychologique. L'esprit féminin est réceptivité — réceptivité totale, reddition, amour. Il faut que le disciple se mette dans un état de psychologie féminine. Autrement, il ne pourra pas apprendre. Vous pouvez poser des questions : si vous n'êtes pas ouvert, vous n'obtiendrez pas de réponse. Vous pouvez poser une question et rester pourtant fermé. La réponse ne peut, dans ce cas, vous pénétrer. Vos portes sont fermées ; vous êtes mort. Vous n'êtes pas ouvert.

La psychologie moderne, la psychologie des profondeurs, affirme à présent que l'être humain est à la fois homme et femme. Personne n'est uniquement mâle ou femelle. Tout le monde est bisexué. Les deux sexes coexistent en chacun de nous. C'est une nouvelle découverte pour l'Occident mais c'est un des concepts tes plus fondamentaux des tantras depuis des milliers d'années. Vous avez dû voir des représentations de Shiva en ardhanarishwar — mi-homme, mi-femme. C'est un concept unique dans l'histoire de l'homme. Shiva est à la fois homme et femme.

Ainsi Devi n'est pas seulement sa conjointe. Elle est l'autre moitié de Shiva. Et si le disciple ne devient pas l'autre moitié de son maître, il est impossible de lui communiquer les enseignements les plus élevés, les méthodes ésotériques. Quand vous ne faites plus qu'un avec le maître, totalement, profondément, alors, le doute n'existe plus. La discussion, la logique, la raison, n'existent plus. Vous absorbez, tout simplement. C'est alors que l'enseignement commence à croître en vous, à vous transformer.

C'est la raison pour laquelle, les tantras sont écrits dans le langage de l'amour. Il me faut donner là quelques précisions. Il existe deux types de langage : le langage logique et le langage de l'amour ; et il y a entre les deux des différences fondamentales.

Le langage logique est agressif, il prête à discussion, il est violent. Quand j'utilise le langage logique, j'agresse votre pensée. J'essaie de vous convaincre, de vous convertir, de faire de vous une marionnette. Mon argument est « juste » et vous, « vous avez tort ». Le langage logique est égocentrique : « j'ai raison et vous avez tort, je dois donc prouver que j'ai raison et que vous avez tort. » Je ne me préoccupe pas de vous, je me préoccupe de mon moi. Mon moi a « toujours raison ».

Le langage d'amour est entièrement différent. Je ne me soucie pas de mon moi, je me soucie de vous. Je ne cherche pas à prouver, à renforcer mon moi. Je veux vous aider. J'ai envie de vous aider à croître, à vous transformer, à re-naitre. 

Deuxièmement, la logique est toujours intellectuelle. Les concepts et les principes sont signifiants. Les arguments sont signifiants. Dans le langage d'amour, ce qui est dit n'est pas aussi important. C'est plutôt la façon dont on le dit qui compte. Le contenant, le mot, n'est pas important. Le contenu, le message, est plus important. C'est une discussion cœur à cœur — et non un échange d'esprit à esprit. Ce n'est pas un débat. C'est une communion.




Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.

samedi 12 janvier 2019

Les bases du bouddhisme zen (première partie).




Taisen Deshimaru. 
  
Cet article est la suite de celui-ci

Il est inspiré par le livre La pratique du zen de Taisen Deshimaru. 

La pratique de zazen est le secret du Zen. Pratiqué quotidiennement, il est très efficace pour l'élargissement de la conscience et le développement de l'intuition. Zazen ne dégage pas seulement une grande énergie, c'est une posture d'éveil. Pendant sa pratique, il ne faut pas chercher à atteindre quoi que ce soit. Sans objet, il est seulement concentration sur la posture, la respiration et l'attitude de l'esprit.

La posture

Assis au centre du zafu (coussin rond), on croise les jambes en lotus ou en demi-lotus. Si l'on rencontre une impossibilité, et qu'on croise simplement les jambes sans mettre un pied sur la cuisse, il convient néanmoins d'appuyer fortement sur le sol avec les genoux. Dans la position du lotus, les pieds pressent sur chaque cuisse des zones comprenant des points d'acupuncture importants correspondant aux méridiens du foie, de la vésicule et du rein. Autrefois, les samouraïs stimulaient automatiquement ces centres d'énergie par la pression de leurs cuisses sur le cheval.

Le bassin basculé en avant au niveau de la cinquième lombaire, la colonne vertébrale bien cambrée, le dos droit, on pousse la terre avec les genoux et le ciel avec la tête. Menton rentré, et par là même nuque redressée, ventre détendu, nez à la verticale du nombril, on est comme un arc tendu dont la flèche serait l'esprit.

Une fois en position, on met les poings fermés (en serrant le pouce) sur les cuisses près des genoux, et l'on balance le dos bien droit, à gauche et à droite, sept ou huit fois en réduisant peu à peu le mouvement jusqu'à trouver la verticale d'équilibre. Alors on salue (gassho), c'est-à-dire que l'on joint les mains devant soi, paume contre paume, à hauteur d'épaule, les bras pliés restant bien horizontaux.

Il ne reste plus qu'à poser la main gauche dans la main droite, paumes vers le ciel, contre l'abdomen ; les pouces en contact par leur extrémité, maintenus horizontaux par une légère tension, ne dessinent ni montagne ni vallée. Les épaules tombent naturellement, comme effacées et rejetées en arrière. Le regard se pose de lui-même à environ un mètre de distance. Il est en fait porté vers l'intérieur. Les yeux, mi-clos, ne regardent rien.

La respiration

La respiration joue un rôle primordial. Si l'on est concentré sur une expiration douce, longue et profonde, l'attention rassemblée sur la posture, l'inspiration viendra naturellement. L'air est rejeté lentement et silencieusement, tandis que la poussée due à l'expiration descend puissamment dans le ventre. On « pousse sur les intestins », provoquant ainsi un salutaire massage des organes internes. Les maîtres comparent le souffle Zen au mugissement de la vache ou à l'expiration du bébé qui crie aussitôt né. Ce souffle c'est le « om », la semence, c'est le pneuma, source de la vie.

L'attitude de l’esprit

La respiration juste ne peut surgir que d'une posture correcte. De même, l'attitude de l'esprit découle naturellement d'une profonde concentration sur la posture physique et la respiration. Qui a du souffle vit longtemps, intensément, paisiblement. L'exercice du souffle juste permet de neutraliser les chocs nerveux, de maîtriser instincts et passions, de contrôler l'activité mentale.

La circulation cérébrale est notablement améliorée. Le cortex se repose, et le flux conscient des pensées est arrêté, tandis que le sang afflue vers les couches profondes. Mieux irriguées, elles s'éveillent d'un demi-sommeil, et leur activité donne une impression de bien-être, de sérénité, de calme, proche du sommeil profond, mais en plein éveil. Le système nerveux est détendu, le cerveau « primitif » en pleine activité. On est réceptif, attentif, au plus haut point, à travers chacune des cellules du corps. On pense avec le corps, inconsciemment, toute dualité, toute contradiction dépassées, sans user d'énergie. 

Les peuples dits primitifs ont conservé un cerveau profond très actif. En développant notre type de civilisation, nous avons éduqué, affiné, complexifié l'intellect, et perdu la force, l'intuition, la sagesse liées au noyau interne du cerveau. C'est bien pourquoi le Zen est un trésor inestimable pour l'homme d'aujourd'hui, celui, du moins, qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Par la pratique régulière de zazen, chance lui est donnée de devenir un homme nouveau en retournant à l'origine de la vie. Il peut accéder à la condition normale du corps et de l'esprit (qui sont un) en saisissant l'existence à sa racine.

Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales, surgissant de l'inconscient, passer comme nuages dans le ciel — sans s'y opposer, sans s'y accrocher. Comme des ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s'évanouissent. Et l'en arrive à l'inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée (hishiryo), vraie pureté. Le Zen est très simple, et en même temps bien difficile à comprendre. C'est affaire d'effort et de répétition — comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l'attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai Zen, vous saisissez la nature de Bouddha.

La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


dimanche 2 décembre 2018

Description de « Zazen », la méditation assise du Zen, par Philippe Cornu dans le « Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme ».




Un très bon ouvrage sur le Zen.


Philippe Cornu nous détaille le « zazen », la méditation assise du Zen, dans son splendide ouvrage « Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme ».

Zazen : « Méditation assise », terme désignant habituellement la technique méditative utilisée dans le Chan / Zen en guise d'accès direct à l'Éveil. Zazen n'est pas une méditation progressive constituée de samatha puis de vipasyanâ ; c'est plutôt une méditation qui ne se fixe sur aucun objet et ne se concentre sur aucun contenu mental. Faire zazen signifie reconnaître que l'on a depuis toujours la nature de bouddha. C'est, selon Dôgen, un des premiers maîtres du Zen, la pratique et l'Éveil simultanément, ce qu'il appelle shikantaza, « juste s'asseoir ». Zazen n'est pas un moyen pour atteindre un but, mais le fait de demeurer dans l'essence même du dhyâna à chaque instant de la pratique.

L'aspect « technique » du zazen se réduit essentiellement à la posture que le pratiquant doit assumer. Dôgen en a défini les points essentiels :

1. Les conditions extérieures sont un lieu paisible et silencieux, ni froid ni chaud, ni trop lumineux ni trop obscur, une simplification des activités physiques et mentales, manger et boire modérément.

2.            S'asseoir sur un coussin rond (zafu) posé sur une natte large et épaisse.

3.            Assumer la posture du lotus ou du demi-lotus. Pour le lotus, on place le pied droit sur la cuisse gauche, puis le pied gauche sur la cuisse droite. Pour le demi-lotus, on se contente de presser le pied gauche sur la cuisse droite. La main droite est posée paume en l'air sur le pied gauche et la main gauche repose sur la main droite, les deux pouces se touchant l'un l'autre. Les vêtements ne sont pas serrés.

4.            Redresser le dos sans pencher à gauche, à droite, vers l'avant ou l'arrière. Les oreilles sont dans la ligne des épaules, le nez est à l'aplomb du nombril.

5.            La langue est contre le palais, lèvres et dents sont jointes et les yeux sont ouverts.

6.            Une fois la posture assumée, expirer profondément par la bouche entrouverte et inspirer par le nez avant de se balancer de droite à gauche pour équilibrer la posture.

7.            À présent immobile, la respiration souple et naturelle : « Qu'on pense le fond de cette non-pensée. Comment cela ? Sans penser. » Là encore, comme l'a dit Nagaku, « si vous êtes attaché à la forme de l'assise (JAP. Zaso), vous ne comprenez pas son principe ». Et Shunryu Suzuki de préciser : « Pratique formelle, esprit informel. »

Dans le Zen sôtô, zazen se pratique face aux murs latéraux du zendô, tandis que, dans le Zen rinzai, on le pratique face à l'allée centrale de la salle. Pendant la séance, le silence et l'immobilité sont de rigueur. L'emploi du kyôsaku, bâton plat (1,30 mètre x 0,06) avec lequel un moine frappe les muscles du haut du dos des pratiquants pour détendre ou tonifier la posture, n'est pas systématique.

S'il s'agit d'une pratique collective de zazen de quelques heures ou d'une journée, on parle de zazenkai (« réunion de méditation assise »). S'il s'agit d'une retraite de plusieurs jours, jusqu'à une semaine, le terme employé est celui de sesshin (« recueillement de l'esprit »), période où l'on pratique habituellement zazen six à dix heures par jour.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.

mercredi 25 juillet 2018

« Vivre l’instant présent » dans « Méditer jour après jour » de Christophe André (onzième partie).



  
L’instant présent selon Thich Nhat Hanh, l’auteur de L’esprit d’amour


Cet article est la suite de celui-ci.   

« Vivre l’instant présent » dans « Méditer jour après jour, 25 leçons pour vivre en pleine conscience  » de Christophe André.

Méditer en pleine conscience, ce n'est pas analyser l'instant présent, ou du moins pas comme on le croit. C'est l'éprouver, le ressentir, de tout son corps, sans mots. Ce n'est ni habituel ni confortable de se passer ainsi durablement du langage pour traverser des moments de notre vie. Et pas facile : ne pas parler, passe encore, mais ne pas penser ! Juste éprouver, se connecter. Pourtant, nous avons tous déjà fait cette expérience.

Ce qui se passe alors, et qui va au-delà des mots, est très précisément décrit dans cet extrait de la Lettre de Lord Chandos, une magnifique nouvelle de l'écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal : « Depuis lors, je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l'esprit, sans une pensée. [.. Il ne m'est pas aisé d'esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ; les mots une fois de plus m'abandonnent. Car c'est quelque chose qui ne possède aucun nom et d'ailleurs ne peut guère en recevoir, cela qui s'annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n'importe quelle apparence de mon entourage quotidien d'un flot débordant de vie exaltée. Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l'abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysan, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un œil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu'il n'est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres.»

« La pleine conscience ne réagit pas à ce qu'elle voit. Elle voit, simplement, et elle comprend sans mots », disait un maître bouddhiste. Les mots peuvent nous aider immensément, à certains moments : nommer une douleur ou une joie peut nous permettre de mieux supporter, surmonter, comprendre, savourer. Mais parfois ils ne peuvent rien pour nous, pour exprimer la complexité de ce que nous éprouvons ; ils peuvent même entraver, falsifier, gâcher notre expérience. Il y a des moments où mieux vaut ne rien dire. Il faut alors accepter de traverser la réalité différemment : ressentir, éprouver. On parle parfois ainsi de « conscience immergée » pour décrire cet état très particulier de notre esprit lorsqu'il est intensément absorbé, mais sans production de pensée volontaire, lorsqu'il est juste dans l'expérience.

Le goût intense de l'expérience

Lors d'une retraite de pleine conscience, je me souviens que notre instructeur nous avait proposé un de ces exercices bizarres, dont les maîtres de méditation ont le secret. Il nous avait tous réunis en rond. Puis demandé de faire un pas en avant. Après quelques secondes de silence, il nous avait alors dit : «Et maintenant, essayez de ne pas avoir fait ce pas.» Je n'avais jamais entendu, ni surtout vécu quelque chose d'aussi frappant sur l'inanité de certains regrets. Et surtout, je n'avais jamais compris aussi clairement la différence entre l'enseignement par la parole et celui par l'expérience. Dans ma surprise et ma perplexité, dans l'hésitation et le trouble de mon esprit, dans mon corps qui ne savait plus que faire, tout était transmis sur l'impossibilité d'effacer et l'inutilité de regretter...

La pleine conscience nous apprend que l'expérience est aussi importante que le savoir : lire sur la pleine conscience, ce n'est pas comme la pratiquer. Écouter un CD d'exercices de méditation pour prendre connaissance de son contenu, ce n'est pas comme faire ces exercices.

L'expérience, comme voie d'accès au réel, ne remplace pas le savoir, la raison ou l'intelligence, mais elle les complète. Et il n'y a rien de plus simple que l'expérience, il suffit de prendre le temps : il faut juste s'arrêter pour éprouver. Pour regarder, écouter, sentir, il faut suspendre notre action ou notre mouvement. Faites-le. Maintenant. Arrêtez de lire. Arrêtez de lire, fermez les yeux et prenez conscience. Notez de quoi est composée votre expérience, juste ici et maintenant. Pendant une minute, maintenant, tout de suite. Personne, absolument personne ne peut le faire à votre place. Et personne, absolument personne ne pourra non plus méditer à votre place. Fermez les yeux.


Résumé.

Vivre, c'est vivre l'instant présent. On ne peut pas vivre dans le passé ni le futur: on ne peut qu'y réfléchir, y spéculer, y ressasser ses regrets, ses espoirs, ses craintes. Pendant ce temps, on n'existe pas. Se rendre régulièrement présent à la richesse de nos instants de vie, c'est vivre davantage.

Nous le savons, bien sûr, nous l'avons lu et entendu ; nous l'avons même pensé. Mais tout ça, c'est du bla-bla : il faut maintenant le faire, pour de vrai ! Rien ne remplace l'expérience de l'instant présent.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.