dimanche 19 juillet 2015

Borges et le bouddhisme : synthèse bibliographique (première partie)

Les œuvres pas tout à fait complètes de Jorge Luis Borges

Pour clore cette série d’articles sur Borges et le bouddhisme, j’en reviens à deux points déterminants. Ce n’est pas par hasard si l’écrivain argentin publie son livre en 1976 Qu’est-ce que le bouddhisme ?. Il est passionné de philosophie, de métaphysique, de religion et le bouddhisme, pour diverses raisons, est la religion qui le captive, qui l’intrigue le plus, qui lui paraît la plus proche de la vérité. Comme je vais le montrer, il l’abordera à sept reprises dans sa vie d’écrivain (sans parler des moments où il effleure le sujet comme dans « Le temps circulaire » d’Histoire de l’éternité). Mais surtout ce n’est pas une chose négligeable que cette religion soit abordée par un des plus grands intellectuels de notre temps. Je rappelle que Borges a été cité dans The Western Canon d’Harold Bloom, un des critiques importants actuellement, comme étant un des dix-sept auteurs faisant partie du canon occidental (avec notamment Cervantes et Shakespeare…). Je tiens à mentionner aussi qu’il a été présumé plusieurs fois pour le prix Nobel mais qu’il ne l’a pas obtenu, apparemment pour cause de pensée excessivement anti-conformiste.

Pour que le lecteur ait une grande clarté de l’itinéraire de Borges par rapport au bouddhisme, je mentionnerai de manière chronologique les sept moments où il a abordé cette religion. C’est important parce qu’un des textes n’est pas traduit en français, « La personalidad y el buddha » et un autre « Futilité du culte du moi » n’est accessible que dans les œuvres complètes de la collection « La Pléïade » de Gallimard.

Toujours pour des raisons de commodité de lecture sur Internet, je publierai cette synthèse en deux parties.

1) « La naderia de la personalidad », publiée dans le journal Proa en 1922 puis dans son premier recueil d’essais en 1925 (Inquisiciones) non traduit en français. On trouve le texte avec un mauvais titre dans le tome 1 des Œuvres complètes de La Pléïade : « Futilité du culte du moi » (Il faudrait traduire « Néant de la personnalité » ou « Négation de la personnalité »). Ce texte est bien sûr inspiré par la doctrine bouddhiste du non-soi (anatman).

Borges nous dit : « Je pense pouvoir prouver que la personnalité est une méprise occasionnée par la présomption et l’habitude mais dépourvue de fondements métaphysiques et de réalité propre »
Il enchaîne ensuite : « Le moi n’existe pas. […]
Moi, en écrivant, je ne suis qu’une certitude qui recherche les mots les plus aptes à gagner ton attention. Ce propos, ainsi que quelques sensations musculaires et la vue des claires frondaisons devant ma fenêtre, constituent mon moi actuel. »
La phrase « Le moi n’existe pas » est ensuite répétée quatre fois avec chaque fois des arguments sur l’inexistence du moi.
« Personne, s’il y pense bien, n’acceptera que le moi puisse se fonder sur la somme conjecturale et irréalisable de nos différents états d’âme. »
Il parle de son maître à penser, l’écrivain Torres Villaroel, qui s’aperçut qu’il était semblable aux autres, c’est-à-dire qu’il n’était rien, ou qu’il n’était tout juste qu’une confuse clameur qui persistait dans le temps et fatiguait l’espace.

Dans une partie qui a été supprimée (volontairement ou involontairement) en français, Borges cite le livre de Georg Grimm Die Lehre des Buddha (La leçon de Bouddha) de 1917. Celui-ci explique que les Indiens font ce raisonnement : je ne suis pas la réalité visuelle que mes yeux embrassent, je ne suis pas les sons que j’écoute ; de même je ne suis pas les odeurs, le sens du toucher. Je ne suis pas non plus mon corps. Je ne suis pas non plus le désir, ni la pensée. Je ne peux pas non plus être certain que ma conscience existe. Alors que suis-je ?

2) Enquêtes, 1945, « De quelqu’un à personne».
Dans cet article sur la personne de Dieu, Borges inclut cette note incroyable : « La courbe se répète dans le bouddhisme. Les premiers textes racontent que le Bouddha, au pied du figuier, contemple l’enchaînement infini de toutes les causes et effets de l’univers, les incarnations passées et futures de chaque être ; les derniers textes rédigés plusieurs siècles après, soutiennent que rien n’est réel, que toute connaissance est fictive, et que s’il y avait autant de Ganges qu’il y a de grains de sable dans le Gange, et encore autant de Ganges que de grains de sables dans ces nouveaux Ganges, le nombre final de grains de sable serait plus petit que le nombre de choses que le Bouddha ignore. »

3) Enquêtes, 1945, « Formes d’une légende».
Borges nous montre que la légende où le Bouddha découvre soudainement, à la suite, un vieillard, un malade et un mort figure dans cinq textes différents. D’abord bien sûr dans le récit de la vie de Bouddha, mais aussi dans un traité, le Majjhimani Kaya au numéro 130, à l’intérieur du Sutta Pitaka, sous le nom « Discours sur les messagers de la mort » : cinq messagers secrets sont envoyés par les dieux : un petit enfant, un vieillard, un paralytique, un criminel dans les tortures et un mort ; ils nous avertissent que notre destin est de naître, décliner, tomber malades, subir un juste châtiment et mourir. Le Juge des Ombres, Yama, demande au pécheur s’il n’a pas vu les messagers ; le pécheur reconnaît qu’il les a vus, mais n’a pas déchiffré leurs messages ; les sbires de Yama l’enferment alors dans une maison pleine de flammes. (une histoire incroyablement morale !)

Borges s’amuse beaucoup de ce qui est arrivé par la suite. Du fait du livre d’un moine chrétien du VII e siècle, Barlaam et Josaphat, Bouddha a été canonisé. Le moine a en fait repris la légende du Bouddha d’après un livre bouddhiste le Lalitavistara (dont je vais parler par la suite). Voici l’histoire : Josaphat est fils d’un roi de l’Inde ; les astrologues prédisent qu’il règnera sur un plus grand royaume qui est celui du ciel ; le roi l’enferme dans un palais, mais Josaphat découvre la malheureuse condition des hommes sous les espèces d’un aveugle, d’un lépreux et d’un moribond, et finalement est converti à la foi par l’ermite Barlaam. Le cardinal César Baronius a compris Josaphat dans son édition revue du martyrologue romain.

Une autre référence dans un livre bouddhiste : au troisième livre de l’épopée sanscrite, le Bouddha-charita, une œuvre d’Ashvagosha, qui est la première biographie complète du Bouddha, il est dit que les dieux créèrent le mort et qu’aucun homme ne le vit tandis qu’on l’emportait, sauf le cocher et le prince.
Le Lalitavistara Sutra (Soutra de la multitude d’actions merveilleuses) va plus loin. Dans cet ouvrage, le Bouddha est décrit comme un être sublime qui accomplit des prodiges surnaturels : les « actions merveilleuses » sont ses interventions miraculeuses. Voici ce qu’écrit Borges avec un certain humour : « De cette compilation de prose et de vers, écrite en un sanscrit impur, il est d’usage de parler avec quelque malignité ; l’histoire du Rédempteur s’y enfle jusqu’à l’oppression, jusqu’au vertige. Le Bouddha, entouré de douze mille moines et trente mille Bodhisattvas révèle aux dieux le texte de l’œuvre ; du haut du quatrième ciel, il a fixé l’époque, le continent, le royaume et la caste où il doit renaître pour mourir une dernière fois ; quatre-vingt mille timbales accompagnent les paroles de son discours et dans le corps de sa mère, il y a la force de dix mille éléphants. Le Bouddha, dans l’étrange poème, dirige chaque étape de son destin ; il fait en sorte que les divinités projettent les quatre figures symboliques, et, quand il interroge le cocher, il sait déjà quelles sont ces figures et ce qu’elles signifient. » Pour la suite de l’analyse (passionnante), achetez ou empruntez Autres inquisitions.
La conclusion de Borges est surprenante :
« La chronologie de l’Hindoustan est incertaine ; mon érudition l’est beaucoup plus : Koeppen et Hermann Beckh sont peut-être aussi faillibles que le compilateur qui risque cette note ; je ne serais pas surpris que mon histoire de la légende fût légendaire, faite de vérité substantielle et d’erreurs accidentelles. »

4) Enquêtes, 1945, « Nouvelle réfutation du temps ».

Borges y cite « le char du roi grec dans le Milindapañha » (voir paragraphe 5).
Il parle aussi d’un traité bouddhiste le Visuddhimagga (Chemin de la pureté), qui, selon lui, emploie la même image sur le temps que Schopenhauer : « A strictement parler, la vie d’un être dure ce que dure une idée. Comme une roue de voiture, en tournant, touche la terre en un seul point, la vie dure ce que dure une seule idée. » D’autres textes bouddhistes disent que le monde s’anéantit et ressuscite six mille-cinq-cents millions de fois par jour et que tout homme est une illusion, vertigineusement construite par une série d’hommes instantanés et solitaires. « L’homme d’un moment passé, nous fait observer Le chemin de la pureté, a vécu, mais ne vit ni ne vivra ; l’homme du moment futur vivra, mais n’a vécu ni ne vit ; l’homme du moment présent vit, mais n’a vécu ni ne vivra. »

C’est fini pour cette première partie. La suite au prochain numéro. Amicales salutations.

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