jeudi 26 juillet 2018

Compte rendu du livre « 50 exercices de Gestalt » de Catherine Clouzard (sixième partie, Comment me recentrer sur ce qui passe ici et maintenant ?).



 Jeu de mots.



Je viens de lire un livre que j’ai trouvé à la fois formidablement bien écrit, original et passionnant. Je voudrais vous en faire part à travers quelques articles de ce blog. Il s’agit de « 50 exercices de Gestalt »  .
  
Cet article est la suite de celui-ci.

Voici le résumé de l’ouvrage.

Comment me recentrer sur ce qui passe ici et maintenant ?

Rattrapé par vos préoccupations du passé, il vous arrive de ne pas profiter pleinement de l'instant présent. Pris dans un rythme effréné, vous êtes encore absorbé par votre travail, et vous n'êtes pas vraiment « là » pour votre famille le soir. Prenez le temps d'être attentif à ce qui se passe en vous et autour de vous.

Listez les points de vigilance ci-dessous aussi souvent que possible, quel que soit le lieu ou la situation.

Je déploie mes « antennes » afin de percevoir un maximum de choses, et sentir comment elles évoluent dans la durée.

1.         Qu'est-ce que je vois ? J'observe tout ce qui m'entoure : les personnes, leurs expressions, leur style, les plantes, les objets, les formes et couleurs, la lumière...

2.         Qu'est-ce que j'entends ? J'ouvre mes oreilles aux voix, sons naturels, mécaniques, musique...

3.         Qu'est-ce que je sens ? je me concentre sur mon odorat : odeurs, parfums, senteurs naturelles ou artificielles...

4.         Qu'est-ce que je touche ? Mes doigts entrent en contact avec ce qui m'entoure pour sentir les textures, la chaleur...

5.         Quels sont mes ressentis corporels ? Je suis attentif à mon corps dans l'instant présent : tensions, douleurs, mouvements, frissons...

6.         Qu'est-ce que je goûte ? Je laisse le temps à mes papilles de savourer les saveurs : sucré, salé, amer, acide, doux, fort...

7.         Quel est le climat, l'ambiance du moment présent ?

8.         Qu'est-ce que je ressens à ce moment précis ? Quels sont mes émotions et sentiments ?

9.         Qu'est-ce que je perçois des émotions des autres ?

10.       Qu'est-ce que j'imagine ? Quelles sont les images, les phrases qui me viennent ? Les paroles de chansons ? Etc.

11.       Qu'est-ce que je n'avais pas perçu au premier abord et qui se précise ? Par exemple, si vous rentrez tard du travail, en étant attentif, vous pouvez vous rendre compte de toutes les petites choses préparées en vous attendant, ainsi que celles qui n'ont pas été faites et auxquelles vous pouvez participer pour retrouver votre famille.

Commentaire

Cet exercice s'appuie sur une notion très utilisée en Gestalt : I'awareness. Il s'agit d'une attention soutenue flottante et généralisée : elle porte sur soi et une multitude d'informations plus ou moins subtiles sur l'« ici et maintenant ». « Ici et maintenant » est une traduction de « How and now », concept posé par les premiers gestaltistes américains. On devrait plutôt dire « ici et comment » afin de mettre davantage l'accent sur l'observation du processus.

Au début, cet exercice peut vous sembler difficile tellement la matière à observation est multiple. Mais avec un peu d'entrainement, il se fera de plus en plus naturellement. Affiner votre awareness vous aidera à vous recentrer, à vous connecter aux informations essentielles, afin de vous ajuster au mieux.



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


mercredi 25 juillet 2018

« Vivre l’instant présent » dans « Méditer jour après jour » de Christophe André (onzième partie).



  
L’instant présent selon Thich Nhat Hanh, l’auteur de L’esprit d’amour


Cet article est la suite de celui-ci.   

« Vivre l’instant présent » dans « Méditer jour après jour, 25 leçons pour vivre en pleine conscience  » de Christophe André.

Méditer en pleine conscience, ce n'est pas analyser l'instant présent, ou du moins pas comme on le croit. C'est l'éprouver, le ressentir, de tout son corps, sans mots. Ce n'est ni habituel ni confortable de se passer ainsi durablement du langage pour traverser des moments de notre vie. Et pas facile : ne pas parler, passe encore, mais ne pas penser ! Juste éprouver, se connecter. Pourtant, nous avons tous déjà fait cette expérience.

Ce qui se passe alors, et qui va au-delà des mots, est très précisément décrit dans cet extrait de la Lettre de Lord Chandos, une magnifique nouvelle de l'écrivain autrichien Hugo von Hofmannsthal : « Depuis lors, je mène une existence que vous aurez du mal à concevoir, je le crains, tant elle se déroule hors de l'esprit, sans une pensée. [.. Il ne m'est pas aisé d'esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ; les mots une fois de plus m'abandonnent. Car c'est quelque chose qui ne possède aucun nom et d'ailleurs ne peut guère en recevoir, cela qui s'annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n'importe quelle apparence de mon entourage quotidien d'un flot débordant de vie exaltée. Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations. Un arrosoir, une herse à l'abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysan, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations. Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un œil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu'il n'est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres.»

« La pleine conscience ne réagit pas à ce qu'elle voit. Elle voit, simplement, et elle comprend sans mots », disait un maître bouddhiste. Les mots peuvent nous aider immensément, à certains moments : nommer une douleur ou une joie peut nous permettre de mieux supporter, surmonter, comprendre, savourer. Mais parfois ils ne peuvent rien pour nous, pour exprimer la complexité de ce que nous éprouvons ; ils peuvent même entraver, falsifier, gâcher notre expérience. Il y a des moments où mieux vaut ne rien dire. Il faut alors accepter de traverser la réalité différemment : ressentir, éprouver. On parle parfois ainsi de « conscience immergée » pour décrire cet état très particulier de notre esprit lorsqu'il est intensément absorbé, mais sans production de pensée volontaire, lorsqu'il est juste dans l'expérience.

Le goût intense de l'expérience

Lors d'une retraite de pleine conscience, je me souviens que notre instructeur nous avait proposé un de ces exercices bizarres, dont les maîtres de méditation ont le secret. Il nous avait tous réunis en rond. Puis demandé de faire un pas en avant. Après quelques secondes de silence, il nous avait alors dit : «Et maintenant, essayez de ne pas avoir fait ce pas.» Je n'avais jamais entendu, ni surtout vécu quelque chose d'aussi frappant sur l'inanité de certains regrets. Et surtout, je n'avais jamais compris aussi clairement la différence entre l'enseignement par la parole et celui par l'expérience. Dans ma surprise et ma perplexité, dans l'hésitation et le trouble de mon esprit, dans mon corps qui ne savait plus que faire, tout était transmis sur l'impossibilité d'effacer et l'inutilité de regretter...

La pleine conscience nous apprend que l'expérience est aussi importante que le savoir : lire sur la pleine conscience, ce n'est pas comme la pratiquer. Écouter un CD d'exercices de méditation pour prendre connaissance de son contenu, ce n'est pas comme faire ces exercices.

L'expérience, comme voie d'accès au réel, ne remplace pas le savoir, la raison ou l'intelligence, mais elle les complète. Et il n'y a rien de plus simple que l'expérience, il suffit de prendre le temps : il faut juste s'arrêter pour éprouver. Pour regarder, écouter, sentir, il faut suspendre notre action ou notre mouvement. Faites-le. Maintenant. Arrêtez de lire. Arrêtez de lire, fermez les yeux et prenez conscience. Notez de quoi est composée votre expérience, juste ici et maintenant. Pendant une minute, maintenant, tout de suite. Personne, absolument personne ne peut le faire à votre place. Et personne, absolument personne ne pourra non plus méditer à votre place. Fermez les yeux.


Résumé.

Vivre, c'est vivre l'instant présent. On ne peut pas vivre dans le passé ni le futur: on ne peut qu'y réfléchir, y spéculer, y ressasser ses regrets, ses espoirs, ses craintes. Pendant ce temps, on n'existe pas. Se rendre régulièrement présent à la richesse de nos instants de vie, c'est vivre davantage.

Nous le savons, bien sûr, nous l'avons lu et entendu ; nous l'avons même pensé. Mais tout ça, c'est du bla-bla : il faut maintenant le faire, pour de vrai ! Rien ne remplace l'expérience de l'instant présent.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.



« Vivre l’instant présent » dans « Méditer jour après jour » de Christophe André (dixième partie).




 La pie de Claude Monet.


Cet article est la suite de celui-ci. 

Vivre l’instant présent.

C'est maintenant, juste maintenant. Tout à l'heure, ce sera autre chose : la pie se sera envolée, le soleil sera plus haut dans le ciel, l'ombre de la haie aura reculé... Ce sera ni mieux ni moins bien ; ce sera juste différent.

Alors, c'est maintenant qu’il faut arrêter ses pas, sentir l'air froid qui pique l'intérieur du nez, écouter tous les bruits amortis, admirer cette incroyable lumière des soleils de neige. Rester là aussi longtemps que possible, sans rien attendre de particulier. Surtout pas. Mais simplement rester là en faisant de son mieux pour percevoir les innombrables richesses de cet instant : les morceaux de neige qui tombent des arbres, dans un petit bruit moelleux ; la blancheur bleutée de l’ombre de la haie ; les petits mouvements de la pie qui cherche un peu de chaleur au soleil. Tout est parfait, il ne manque rien pour que cet instant nous comble.

En pleine conscience, se rendre simplement présent à cet instant de grâce, ordinaire et lumineux.


Décider d'habiter l'instant présent

Ce que nous apprend la pleine conscience, c'est à ouvrir les yeux. Cet acte est important car il y a en permanence autour de nous des mondes que nous négligeons. Ici et maintenant. Nous pouvons y entrer en arrêtant le cours automatique de nos actes ou de nos pensées.

Ce qui facilite l'accès à ces mondes de l'instant présent, ce sont certaines grâces extérieures, certes, comme le soleil, la neige et la pie du tableau de Monet. Mais aussi la décision de se mettre, le plus souvent possible, en position d'être touché, contacté, frappé par la vie. Il s'agit d'un acte de conscience volontaire, il s'agit de décider d'ouvrir la porte de notre esprit à tout ce qui est là. Au lieu de nous réfugier dans l'une ou l’autre de nos citadelles intérieures : ruminations, réflexions, certitudes et anticipations.

Cet acte est un acte de libération. Libération de nos pensées sur le futur ou le passé : la pleine conscience nous ramène dans le présent. Libération de nos jugements de valeur : la pleine conscience nous ramène dans la présence. Notre esprit est encombré de tant de choses ! Parfois importantes, parfois intéressantes. Et parfois complètement vaines et inutiles. Elles sont autant d'obstacles à la vision, autant d'obstacles à notre lien au monde. Nous avons besoin du passé et du futur, besoin de souvenirs et de projets. Mais nous avons aussi besoin du présent. Le passé importe, le futur importe. La philosophie de l'instant présent, ce n’est pas dire qu'il est supérieur au passé ou au futur. Juste qu'il est plus fragile, que c'est lui qu'il faut protéger, lui qui disparaît de notre conscience dès que nous sommes bousculés, affairés. C’est à lui qu’il faut donner de l’espace pour exister.
.
Ressentir plus que penser : la conscience immergée

Méditer en pleine conscience, ce n'est pas analyser l'instant présent, ou du moins pas comme on le croit. C'est l'éprouver, le ressentir, de tout son corps, sans mots. Ce n'est ni habituel ni confortable de se passer ainsi durablement du langage pour traverser des moments de notre vie. Et pas facile : ne pas parler, passe encore, mais ne pas penser ! Juste éprouver, se connecter. Pourtant, nous avons tous déjà fait cette expérience.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.



Compte rendu du livre « Trouver la bonne distance avec l’autre grâce au curseur relationnel, être attentif sans se faire envahir, ferme sans être rejetant » de Catherine Deshays (première partie).





  
Le livre en question.


Je viens de lire un livre que j’ai trouvé très instructif et subtil pour les professionnels de l’accompagnement psychologique. Il s’agit de « Trouver la bonne distance avec l’autre grâce aucurseur relationnel, être attentif sans se faire envahir, ferme sans être rejetant » de Catherine Deshays. L’auteur est médecin psychiatre et didacticienne en Gestalt-thérapie.

L’ouvrage montre à toute personne à l'aide d'un outil simple à utiliser comment poser les limites entre elle et les autres et préserver bien-être et qualité relationnelle. Il aide à garder l'esprit d'accueil et à construire l'empathie tout en restant à l'intérieur du cadre de la relation — soins, amitié, travail, encadrement, accompagnement, etc. — notamment en situations émotionnellement chargées.

Les coachs, les éducateurs, les psychothérapeutes, les médecins et les professionnels du soin, tout comme les managers et leurs équipes, y trouveront les repères pour travailler plus sereinement.

Dans l’introduction « Les affects incontournables dans la relation », l’auteur conseille de « Prendre le temps de l’entrée en contact ».

Prendre le temps de l’entrée en contact.

Attardons-nous quelques instants sur l'importance du soin apporté à l'entrée en matière dans toute situation d'entretien ou relationnelle. L’auteur du livre commence presque toujours ses stages de formation à la relation et aux entretiens par la proposition suivante : commençons par être attentif à la présence de chacun, et au comment de cette présence. Prendre le temps de se regarder vraiment, et de voir qui est là, les visages connus, les visages vus pour la première fois, et les impressions ressenties qui en émergent. Prendre le temps de s'attarder sur le confort, procéder à certains réajustements : y a-t-il assez de lumière ? de chaleur ? d'espace ? Elle invite les participants à s'exprimer sur la conscience qu'ils ont de ce qui est présent là pour chacun d'eux.

Très souvent, il y a de la surprise à commencer ainsi. Certains disent qu'ils ne savent pas quoi dire à propos de leurs ressentis, d'autres expriment un « ça va bien » assez indéfini. Un silence embarrassé peut alors prendre de la place. Porter attention à sa présence fait d'emblée nouveauté en posant un regard sur soi, sur l'environnement qui n'est pas habituel. Et il n'est pas rare que rapidement un participant manifeste son empressement de « commencer vraiment ». Parce que ce n'est pas commencé ? Tout ce qui est vécu et éprouvé n'aurait pas de valeur ni dans l'instant, ni pour la suite de l'entretien ? L'efficacité est en général assimilée à la production, à l'action, à un résultat. La préséance est associée à des bavardages ou au mieux à des politesses inutiles, sources de perte de temps. Nous croyons aller plus vite et nous pensons gagner du temps en supprimant ce qui semble nous égarer du  centre du sujet. Ce temps pris est celui de la possibilité  d'un apprivoisement mutuel.

Nous verrons que l'ambiance est le terreau de l'efficacité et elle commence par le soin de l'entrée en matière dans la situation qui réunit les protagonistes et qui va imprégner toute la suite du travail. On ne fait pas deux fois une première impression. Il y a plusieurs façons de dire bonjour, de créer des conditions favorables pour que des processus émergent qui sont des signatures de personnages. Il s'agit de « perdre du temps » pour en gagner.

Loin d'un « prêt-à-relationner », le propos de l’auteur se veut être une sensibilisation à la complexité de notre humanité. Elle propose quelques repères pour agir avec plus de discernement, pour mieux comprendre ce que vous êtes en train de sentir et d'éprouver afin d'arriver à donner sens et à vous orienter dans la situation.


Voilà. C’est tout pour le moment comme dans les séries télé américaines ou les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle. Amitiés à tous.


mardi 24 juillet 2018

Compte rendu du livre « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans » de Fritz Perls (quarante et unième partie).




Un autre livre sur la Gestalt-thérapie.


Je viens de lire un livre que j’ai trouvé à la fois passionnant, précis et instructif sur la création de la Gestalt-thérapie. Je voudrais vous en faire part à travers quelques articles de ce blog. Il s’agit de « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans »  de Fritz Perls.

Cet article est la suite de celui-ci. 


Voici le résumé de ce livre.

A ce point, je n'ai pas envie de parler des niveaux et de « l'économie » de l'abstraction. Nous avons ce qu'il nous faut pour notre prochaine étape, mais je veux cependant préciser que le plus haut niveau d'abstraction est le nombre, d'où tout le concret a été banni, toute caractéristique balayée : de la chose, du fait ou du phénomène il ne reste que le nombre.

Avec le jeu des nombres, l'impossible devient possible. Par exemple, une personne vivant en Amérique du Sud peut avoir 1,2 piqûres de moustique par jour, tandis que sa part augmenterait considérablement si elle vivait au Kenya.

Laissez-moi répéter une fois de plus notre jeu des sigles. Nous avons T pour toxique, et N pour nourrissant. Nous avons Z pour la zone ou le lieu où se produit un événement. Ce système s'appelle la topologie. Nous avons distingué en gros Z.E., la zone extérieure ; Z.M., la zone de Moi, pour ainsi dire la zone sous la peau, et j'ai écrit qu'à l'intérieur de la Z.M. il y a la Z.D.M. qui empêche la communication directe entre le moi et les autres, qui nous empêche d'être « en contact ». La Z.D.M. est appelée souvent « esprit » ou conscience, ce qui crée la confusion eu égard à ce qui se passe réellement. Si je sens une démangeaison, j'en suis conscient, mais si je dis que cette démangeaison est dans ma conscience, je peux être taxé de folie. Le mouvement Christian Science fait bon usage de cette confusion. Je peux d'ordinaire repérer facilement les adeptes de la « Science chrétienne » et leurs enfants par leur genre de confusion.

L'un de mes deux « parasites » de San Francisco était une femme d'un certain âge qui était venue me voir à Miami dans un état schizoïde. Elle avait été élevée dans une atmosphère saturée de Christian Science et de moralité. Chaque signal qu'elle captait était aussitôt déformé et utilisé pour son propre système hallucinatoire.

Si nous appelons « l'esprit » imagination et utilisons la théorie de la conscience, nous nous trouvons sur le terrain solide de la réalité. Le terme imagination/fantaisie occupe une position clé dans ma philosophie de la Gestalt. Il est aussi important pour notre existence sociale que la formation de la Gestalt pour notre existence biologique.

Il est tout à fait banal d'opposer imagination et rationalité, en ce sens que toute fantaisie ou imagination est chose « loufoque » et que l'on tient la rationalité pour l'épitomé de la santé mentale. J'utilise les mots fantaisie et imagination comme des synonymes, bien que le second implique quelque chose de plus actif : je veux partir en vacances. Alors je fais des projets. Ces projets sont de l'imagination rationnelle. Je pourrais m'appuyer sur des éléments de la Z.E. comme des cartes, les conseils des agences de voyages, etc., mais pour la plus grande part mon imagination travaille sous la forme d'anticipations, de besoins ou de souvenirs. Alors je rogne sur mon imagination ou lui laisse libre cours, jusqu'à ce que dans ma tête, ou de concert avec l'agent de voyages, je parvienne à une décision en accord avec mes besoins, le temps dont je dispose et mon portefeuille.

J'ai déjà dit que toutes les théories et hypothèses sont des produits de l'imagination qui n'ont de valeur que s'ils concordent avec des faits observables.

En d'autres termes, c'est imagination rationnelle que l'on entend dans l'expression : « Il est sain d'esprit. »

Le lecteur : « Bien, Fritz, jusqu'ici je peux vous suivre. Mais les souvenirs ? Vous semblez les inclure. Si vous mêlez souvenirs et imagination, vous perdez la tête ou vous mentez. »

C'est juste. On parle de mémoire fidèle, ce qui déjà laisse planer un doute sur la mémoire en général. On pose que chaque souvenir est l'abstraction d'un événement. Ce n'est pas l'événement lui-même. Si vous lisez un journal, le journal lui-même reste dans la Z.E. Vous ne mangez pas, vous n'avalez ni ne digérez le journal lui-même. Qui plus est, vous choisissez ce qui vous intéresse. En outre, la façon dont les nouvelles sont rapportées dépend de la position politique du journal. Bien plus, ce qui en paraît est choisi par le journaliste en fonction de son pouvoir d'observation, des occasions qui se présentent à lui et, qui sait, de son besoin de sensationnel.

Le lecteur : « Je suis d'accord, mais si je vis une expérience, je puis m'en souvenir très clairement. »

A quel point vous souvenez-vous de l'expérience ? A quel point êtes-vous partial ? A quel point vous rappelez-vous le ton de la voix, les hésitations ? Avez-vous digéré l'incident, ou bien revenez-vous vraiment sur cet événement par la mémoire — ce qui est impossible, puisque l'événement est passé, tandis que le retour, lui, est actuel ? Ce retour nous donne déjà beaucoup plus, un matériau beaucoup moins déformé, que les souvenirs figés qui, en fait, sont déformés par notre attitude présente à leur égard — hostile ou favorable.

Il existe beaucoup d'études sur la partialité et la sélectivité de la mémoire, par exemple, chez les témoins d'un accident. J'aimerais que vous ayez vu le film Rashomon afin de vous rendre compte combien chaque personne interprète différemment les mêmes évènements selon les besoins de son amour-propre.

En d'autres termes, même l'observation la plus fidèle est une abstraction. Je vois déjà qu'il me faudrait écrire encore bien des pages pour montrer clairement le rôle capital de l'imagination.

En psychopathologie, les fantasmes les plus importants sont ceux dont le patient ne peut reconnaître l'irrationalité. Le cas le plus extrême serait celui d'un schizophrène paranoïde qui imagine et est persuadé que son médecin a l'intention de le tuer. Pour éviter cela, il sort dans la Z.E. Autrement dit, il tire pour de bon sur le médecin.

Nombre d'entre nous imaginent des situations catastrophiques sans se donner la peine de vérifier si cela est rationnel ou non, développent des phobies, et cessent de vouloir prendre des risques raisonnables.

Nous sommes nombreux aussi à imaginer des situations « anastrophiques », sans nous donner la peine de vérifier si cela est rationnel ou non. Nous perdons toute prudence et cessons de faire attention.
Certains d'entre nous sont en équilibre entre ces deux tendances : ils prennent des risques rationnels en fonction des événements possibles.

Les rôles et les jeux joués en imagination sont d'une infinie variété, allant de la torture extrême de soi-même à l'assouvissement sans limite du désir.

Je voudrais pouvoir m'arrêter ici. Cependant, il me faut poursuivre jusqu'à cette abstraction qui a engendré l'existence imaginaire d'un « esprit ».

J'en étais resté là la nuit dernière, et je me suis réveillé aujourd’hui avec une espèce de rancune : « Non, je ne vais pas en faire tout un discours. Je ne veux pas couper les cheveux en quatre jusqu'à l'idée du «  mot «  en tant qu'abstraction d'une abstraction, ni de la pensée en tant que langage «  subvocal », façon de parler en imagination. »



Voilà. C’est tout pour le moment comme dans les séries télé américaines ou les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle. Amitiés à tous.


lundi 23 juillet 2018

Compte rendu du livre « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans » de Fritz Perls (quarantième partie).





Laura Perls.


Je viens de lire un livre que j’ai trouvé à la fois passionnant, précis et instructif sur la création de la Gestalt-thérapie. Je voudrais vous en faire part à travers quelques articles de ce blog. Il s’agit de « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans »  de Fritz Perls.

Cet article est la suite de celui-ci. 

Voici le résumé de ce livre.

Un neurologue se plaisait à moi de sa mauvaise mémoire. Je découvris qu’il «était incapable de se souvenir des éléments relatifs à une période de trois ans. Cette période correspondait à celle d'un mariage malheureux.

Et voici le point décisif : ce n'était pas le refoulement qui était cause de l'amnésie, mais les moyens par lesquels cet homme concrétisait sa phobie de ce souvenir pénible. Et, pour y parvenir, il lui fallait tout effacer de ces trois années. Or, Freud serait d'accord avec moi qu'il n'est pas suffisant d'être rétabli, bien qu'il ait soutenu aussi que l'intégration prenait soin d'elle-même. Dans le cas présent, il dirait que le patient doit « vivre entièrement » sa situation.

Bien sûr, tant que le patient bloque ses souvenirs, il maintient la Gestalt incomplète. S'il accepte d'aller jusqu'au bout de la souffrance que lui causent son malheur et son désespoir, il parviendra à la clore. Il composera avec ses ressentiments et restaurera sa mémoire, y compris toutes les expériences qui ne sont pas directement en rapport avec son mariage malheureux.

Lore a, comme Goethe, une mémoire visuelle très vive. Les gens de ce type n'ont qu'à fermer les yeux et à regarder leurs images qui racontent l'histoire avec une exactitude photographique. Je peux obtenir cette précision avec la psilocybine, une drogue psychédélique extraite d'un champignon.

La plupart des gens ont cette sorte de mémoire juste avant de s'endormir. Je l'ai seulement après des promenades en voiture ou des expériences du même genre. La plus grande partie de ma mémoire visuelle est dans le brouillard, et mes hallucinations hypnagogiques (les images qui se présentent juste avant le sommeil) sont encore essentiellement de nature schizophrénique. Elles sont en langage codé, comme les rêves, et disparaissent dès que j'essaie de les capter avec mon intellect en éveil. Je soupçonne que ce brouillard et le fait de fumer ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Hormis des spéculations oiseuses, je n'ai encore rien fait à ce sujet jusqu'à présent, mais je sais que ce problème, je le résoudrai aussi. Déjà, depuis que j'ai commencé ce livre, il s'est produit trois choses.

Premièrement, l'ennui initial qui a été ma première raison d'écrire s'est transformé en intérêt. Ensuite, je vois plus de choses et mieux. Une bonne part de mon intérêt qui allait au système moteur, comme la masturbation ou l'agression, va maintenant au système sensoriel. Je me contente de plus en plus, à présent, de regarder et d'écouter.

Enfin, j'ai remarqué depuis quelques mois des moments de fatigue accrue. En tant que thérapeute, j'avais l'habitude de me retirer dans un demi-sommeil — rarement dans un sommeil complet — chaque fois qu'un client m'assourdissait de sa voix hypnotique, ou n'était pas en contact avec moi. Depuis peu, je me retire moins, je reste davantage à mi-chemin, et même maintenant je reste en contact avec ma fatigue et avec le monde, les deux intégrés dans une attention bien plus aiguë qu'auparavant.

En ce qui concerne les déficiences de mémoire de ma puberté, en fait, elles n'ont jamais existé. J'ai fait à ce moment-là les mêmes erreurs que je fis si souvent plus tard. Je m'accusais, alors que j'aurais dû m'en prendre à quelqu'un d'autre. J'avais une mauvaise mémoire pour retenir les dates d'histoire et les mots latins. Les deux étaient des choses détachées de leur contexte, étranges, peu familières. Autrement dit, ma mauvaise mémoire était en réalité une bonne chose. Apprendre ces mots, etc., n'aurait été qu'exercice et répétition : quelque chose d'artificiel. J'ai déjà montré que dans un contexte significatif je n'ai pas de difficultés à intégrer quelque chose d'intéressant. J'ai donné comme exemple la façon dont j'ai appris l'anglais. Mon vocabulaire n'est pas énorme, mais il est adéquat et précis.

Ma situation à Los Angeles n'était pas difficile du tout. J'y avais été en 1950. Il y avait déjà un certain intérêt pour mes méthodes dans les milieux professionnels, et Jim Simkin avait été le premier à s'installer comme Gestalt-thérapeute en Californie.

L'intérêt que porte Jim à la Gestalt-thérapie date de ses années d'université. Il avait suivi sa formation à New York avec Laura (Lore a américanisé son nom) et moi. Depuis, sa formation terminée et nos rencontres ayant lieu beaucoup plus dans un contexte social et confraternel, nombre de difficultés avaient surgi. Il était collet monté, constipé, trop précis, avec un fort penchant pour un cercle restreint d'intimes. Jim et sa femme Ann sont très fortement marqués par la tradition juive et n'ont pas rompu avec le judaïsme. Je sais que Jim respectait mon génie naturel et méprisait ma mollesse et mon insouciance. Les années passant, il devint beaucoup plus spontané et ouvert, et mit son exactitude au service de son style spécifique, qui lui réussissait en Gestalt-thérapie. Nous devînmes finalement de bons amis, dans une confiance réciproque.

Je pris plus d'intérêt à mon travail, mais je ne me sentais pas accepté. Même les professionnels qui travaillaient à mes côtés avec succès veillaient à se démarquer de la Gestalt-thérapie et de ce vieux cinglé de Fritz Perls.

Dans un de mes groupes, il y avait un type qui s'intéressait à toutes sortes de choses « loufoques » — le massage, le yoga, la thérapie, la conscience sensorielle de Charlotte Selver. Son nom est Bernie Gunther. C'est un bon entrepreneur d'esprit peu créatif, mais capable de faire une synthèse et de tirer un bon parti de ce qu'il puise à différentes sources. Bernie, comme Bill Schutz, arrive à plaire aux gens. A mon avis, il fera son chemin.

Il organisa pour moi quelques conférences à Los Angeles. Je fus étonné d'y voir accourir une telle foule. Je ne m'étais pas rendu compte que la Gestalt-thérapie avait commencé à prendre racine.

A Noël 1963, il me proposa de participer à un séminaire organisé à Esalen, un endroit situé en Californie centrale.

Et voilà la cible Esalen touchée dans le mille par la flèche Fritz Perls. Un paysage comparable à Eilat ; dans l'équipe, des gens aussi merveilleux que ceux de Kyoto. L'occasion d'enseigner. Le bohémien trouva un havre et bientôt une maison.

Il trouva aussi autre chose : un répit pour son cœur souffrant.

L'homme moderne vit et évolue entre les pôles extrêmes du concret et de l'abstrait.
Nous entendons habituellement par concret ces choses, faits et processus qui sont en principe accessibles à chacun, qui appartiennent à l'Umwelt — à l'environnement de tout un chacun —, monde personnel, zone de ce qui est autre, zone extérieure.

Si nous avons deux ou plusieurs personnes ensemble, alors leurs mondes personnels, pour une large part, coïncideront ; l'Umwelt devient un Mitwelt — un monde commun, un environnement partagé. A l'a surface, ces personnes s'occupent des mêmes faits et des mêmes choses, et les identifient.

Dès que nous regardons plus en profondeur, nous reconnaissons l'erreur de cette grossière simplification, parce que nombre de choses et de faits ont, pour chacun de nous, des significations différentes, significations qui dépendent de nos intérêts spécifiques et de nos besoins, pour compléter la situation inachevée du déséquilibre de chacun.

Prenons comme exemple le cas du journal du dimanche, attendu avec impatience par toute la famille. Sans la diversité des intérêts, ce serait la mêlée générale pour s'emparer du journal. Comme les choses se présentent, le père prendra la première partie, la mère les pages féminines, la fille sophistiquée la section littéraire, le grand frère les pages consacrées aux sports, le pauvre d'esprit les bandes dessinées, et le politicien la section consacrée à la politique internationale.
Ce n'est pas un exemple d'abstraction. Le journal a été concrètement mis en pièces et partagé entre les membres de la famille.

Maintenant, regardons les petites annonces. Est-ce que quelqu’un, à part le correcteur, a jamais lu les petites annonces en entier ? McLuhan dit que toutes les annonces sont de bonnes nouvelles : vous allez avec espoir vers une situation qui vous promet un accomplissement. Cette fois, les membres de la famille laissent intacte cette section et n'en tirent que ce qui a de l'intérêt. Vous avez le choix. Vous pouvez découper l'annonce qui vous intéresse ; en ce cas, vous soustrayez, le journal a diminué. Ou alors, vous pouvez abstraire en recopiant l’annonce et laisser le journal intact.

Si vous copiez l’annonce, cette copie appartient encore à la zone extérieure ; si vous vous la rappelez, cela appartient à la zone intermédiaire, et si vous êtes heureux de ce que vous venez de trouver, elle rejoint même la zone du Moi.


Voilà. C’est tout pour le moment comme dans les séries télé américaines ou les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle. Amitiés à tous.


dimanche 22 juillet 2018

Nouvelles précisions sur la Gestalt-thérapie (seizième partie) (Orientation du Moi, troisième partie, chapitre 2, Contact avec l’environnement, expérience 2).




Un autre livre sur la Gestalt-thérapie

Des amis m’ont demandé d’apporter des approfondissements sur la gestalt-thérapie, la psychothérapie que je préfère actuellement. J’ai déjà abordé ce sujet à plusieurs reprises dans ce blog. En voici quelques exemples :


Cet article est la suite de celui-ci. 

Le livre de référence sur le sujet est Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement de Frederick Perls, Paul Goodman et Ralph Hefferline.

L’ouvrage est divisé en deux parties distinctes. La première partie porte sur l’orientation du moi et se subdivise en 4 chapitres. Le chapitre 1 définit l’aspect scientifique de la gestalt thérapie. Le chapitre 2 présente différentes expériences visant à développer ou à accroître chez l’individu sa capacité à entrer en contact avec son environnement. Les chapitres 3 et 4 présentent les différentes techniques de prise de conscience intégrée du soi. La deuxième partie de l’ouvrage porte sur la manipulation du moi. On y retrouve également 4 chapitres qui traitent globalement de 3 types de mécanismes névrotiques à l’origine des troubles psychologiques vécus par les individus. Ces mécanismes sont : la rétroflexion, l’introjection et la projection.

Je vais, pour que vous compreniez bien la démarche de la Gestalt, aborder le thème de la première partie, l’orientation du moi et plus particulièrement son chapitre 2 « Contact avec l’environnement ».

Première partie, Orientation du Moi. Chapitre 2, Contact avec l’environnement.

EXPÉRIENCE 2 : Sentir les forces opposées

Freud a fait une observation importante quand il a dit que, lorsque nous trouvons des gens qui se tiennent sur la tête, il nous faut automatiquement les remettre sur leurs pieds. Prenez, par exemple, l'erreur extrêmement commune de prendre le « besoin d'être aimé » pour l'« amour ». Le névrosé affirme qu'il est plein d'amour et de gentillesse, mais il semble que ce qu'il fait pour l'être aimé provient principalement de la crainte d'être rejeté. De même, nous allons voir quelquefois « nos chers amis » avec des sentiments de dégoût et d'hostilité. Vous avez peut-être remarqué (chez les autres) que toutes les surcompensations sont le contraire de la tendance originale. La modestie maladive (obsession) recouvre une certaine avarice et la suffisance cache un manque de sûreté de soi.

Imaginez ce que serait la situation si vous ne vous étiez pas levé ce matin. Que se passerait-il dans certains cas si, pour une fois, vous disiez « non » au lieu de « oui ». Si vous étiez dix centimètres plus grand ? Ou si vous aviez dix kilos de moins ? Si vous étiez un homme au lieu d'une femme, ou vice versa ?

Tout crédit est un débit, un transfert de quelque chose. Les livres de comptes de la nature sont à double entrée. Toute addition est, quelque part, une soustraction. La nourriture que nous tirons du sol appauvrit la terre, et en négligeant cette contradiction évidente, l'homme a laissé derrière lui des terres dévastées et improductives. Alors, pensez à quelque chose que vous avez acquis et considérez qu'il a été perdu pour quelqu’un d'autre. Et si vous ne l'aviez pas ? Et s'il s'agit de quelque chose que vous n'avez pas obtenu, qu'en serait-il si vous l'aviez ?

Les réactions à cette expérience peuvent se classer en gros en deux catégories. Pour la majorité, c'est un soulagement vis-à-vis de la première expérience sur la réalité et une occasion d'« utiliser son imagination ». Pour d'autres, c'est « un exercice stupide qui ne fait qu'embrouiller les choses alors qu'on sait que ce n'est jamais comme ça », ou une interruption indésirable de la politique éprouvée et vraie de « ne pas réveiller le chat qui dort ». Par exemple :

« . .. De toute façon, j'ai passé trop d'années avec des opinions indéfinies et dénuées de passion ; tout ce que je peux dire, c'est que je me sentais comme une âme perdue. Avec l'expérience, j'ai commencé à avoir mes propres opinions, fondées sur l'empirisme et, pour la première fois, j'ai commencé à sentir que ma vie prenait un sens. En d'autres termes, je suis devenu « bourré de préjugés ». Très bien Je pense que cela vaut mieux que de se sentir une amibe. Il me semble plus important de considérer l'exactitude des décisions que prend un individu plutôt que d'exiger un état chronique d'analyse. Qu'est-ce qui est exact ? Évidemment, ce qui est considéré comme éminemment intelligent par la société, un consensus d'opinions. La société possède-t-elle le monopole de la vérité ? Probablement que non, mais on ne peut pas se séparer trop radicalement du consensus. Après tout, malgré le manque de fonds et le surpeuplement des hôpitaux, il n'existe pas tellement de comportements bizarres qu'on peut adopter sans se retrouver enfermé. »

Pouvons-nous nous aventurer à deviner les prémisses qui sous-tendent un tel raisonnement ? Dans le meilleur des cas, cela implique qu'il vaut mieux s'aligner soigneusement sur un comportement conventionnel si on ne veut pas finir dans un hôpital psychiatrique. C'est vrai, un comportement bizarre peut mener à l'internement — et la pensée est une forme de comportement. Mais est-ce raisonnable de voir ce qu'on vous a demandé de faire dans cette expérience comme un exercice dangereux pouvant vous mener au bord du gouffre ? Peut-être pouvons-nous avancer que cet homme se sent obligé d'évoquer des épouvantails assez terrifiants pour se forcer à marcher droit ?

Certaines personnes se compliquent la tâche en essayant de trouver l'opposé exact d'une chose dans tous les détails. Par exemple :

« Je suis en train de taper à la machine. Quel est le contraire ? Maintenant, je suis bloqué. Quel est le contraire de taper à la machine ? Ne pas taper ? Mais ce n'est qu'une négation, vide de sens. J'essaie alors différentes situations qui peuvent être opposées au fait de taper à la machine. Mais je n'en trouve aucune qui soit satisfaisante. Est-ce que faire du canoé est le contraire de taper à la machine ? Est-ce conduire un orchestre ? En vérité, ce n'est pas taper à la machine, mais ce ne sont pas non plus des actions contraires. »

Quand il s'agit d'activités ou de structures extrêmement différenciées, il n'y a aucune raison de supposer qu'en regardant autour de soi, on va trouver une autre activité ou structure qui sera exactement le contraire. Mais pour en rester à l'exemple de taper à la machine, que faites-vous dans ce cas '? Vous mettez des mots sur du papier. Quel est le contraire ? Les enlever, c'est-à-dire les effacer. Ou encore, que tapez-vous ? Peut-être une lettre pour accepter un travail. Quel est le contraire ? Une lettre de démission. Ou, pour changer le contexte, le contraire de taper à la machine, c'est avoir quelqu'un qui tape pour vous. Que la validité des contraires dépende d'un contexte approprié est un sujet sur lequel nous reviendrons plus tard.
Pour certains, c'est le sommet de l'absurdité de supposer que l'altération de la position ou de l'ordre des lettres dans une ligne de mots puisse poser un problème. Examinez plutôt le cas suivant :

« En renversant certains détails comme le « p » et le « q », par exemple, j'ai découvert que cela m'inquiétait. J'ai eu la même réaction que lorsque je vois quelqu'un ouvrir une boîte de conserve ou un paquet de cigarettes à l'envers. Pour moi, les choses doivent être précisément comme elles devraient être. C'est-à-dire chacune à leur place. Quand je me couche le soir, je ne peux pas m'endormir si je sais qu'un tiroir est ouvert ou que la porte du placard n'est pas fermée. C'est quelque chose qui n'est pas correct, quelque chose qui ne doit pas être. »

Un autre étudiant a eu des difficultés encore plus grandes en essayant de renverser les lettres :

« Quand je renverse les lettres, je deviens nerveux. Mon cœur bat plus vite, mes yeux larmoient. Comme j'étais en train de regarder les mots d'une page en essayant d'imaginer de quoi ils auraient l'air s'ils étaient inversés, j'ai pensé que c'était peut-être l'effort de concentration qui me faisait mal aux yeux. Alors j'ai essayé de les écrire à l'envers puis de les regarder — mais après cela, mes yeux pleuraient tellement que je ne pouvais même plus voir ! C'est incroyable ! Que nous faites-vous avec ces expériences ? »

Il arrive que l'on interprète si mal le « pré-engagement créateur » qu'on le prenne pour un état d'indécision chronique, plutôt qu'une phase d'orientation vers diverses possibilités et réalités, ou même, après avoir essayé sans succès un plan d'action, un retour au point zéro pour se réorienter vers d'autres possibilités. Un étudiant écrit : « L'attitude qui consiste à voir les deux côtés d'une chose conduit finalement à s'éloigner de la réalité. » Peut-être veut-il faire allusion à l'attitude qui consiste à opposer deux arguments pour éviter de prendre une décision. Si c'est le cas, nous sommes d'accord avec lui pour dire que cela implique « un éloignement de la réalité ». Mais nous dirons que c'est le besoin de s'éloigner de la réalité qui donne naissance à ce stratagème, plutôt que le contraire.

En essayant de renverser une situation importante de sa vie, un étudiant écrit ce qui suit :

«          La situation réelle est la suivante ; ma fiancée doit bientôt revenir d'Europe après y avoir passé près de neuf mois. Quand elle sera là, nous allons nous marier. J'ai vraiment le sentiment d'en mourir d'envie.
«          Si j'essaie d'imaginer des « désirs et inclinations » opposés, j'arrive à quelque chose de ce genre : je n'ai pas envie qu'elle revienne, je ne l'aime pas. Je préfère sortir avec des tas de filles pendant encore quelques années. Maintenant que j'ai écrit cela, je vois qu'il y a un peu de vrai dans ce que je viens de dire.
·           Ce qui m'amène à critiquer ce que vous avez dit sur les nombres qui algébriquement tendent vers zéro puis augmentent à nouveau, négativement cette fois. C'est une façon rudement compliquée de dire quelque chose sans importance. De plus, c'est faux, parce que la vérité d'une situation s'étend sur toute la gamme. Ce n'est jamais totalement positif ou totalement négatif et, dans ce cas, ce que vous dites est trompeur. Encore une fois, peut-être seulement pour moi. »

Nous pouvons utiliser l'extrait ci-dessus pour illustrer certains points. Le premier paragraphe expose la position officielle du jeune homme en ce qui concerne son futur mariage — dans ce cas, totalement enthousiaste. Puis, dans le processus même d'exprimer la situation opposée, il a reconnu qu'il possédait aussi des sentiments contradictoires, là où auparavant il n'en soupçonnait aucun. En lisant un peu entre les lignes, on peut en déduire qu'il nous en a voulu de l'avoir mené à cette vision inattendue, car il a attaqué aussitôt certaines de nos déclarations. Finalement, ayant exprimé correctement son agression — c'est-à-dire directement, à ceux qui l'ont éveillée en lui —, il peut à la fin, l'atmosphère étant dégagée, reconnaître que peut-être ses objections sont extrêmement personnelles.

Un autre étudiant, qui allait être père, a remarqué, en se livrant à cette expérience, que le petit « crédit » qui allait arriver pouvait aussi occasionner certains débits :

« Ma femme et moi pensons créer une famille et je suis ravi à l'idée d'avoir un enfant. En essayant de me figurer une situation où je ne pourrais supporter cette perspective, j'ai réfléchi — et j'ai été surpris de voir avec quelle rapidité ces idées se sont présentées à moi ! — la perte de la liberté, les ennuis au milieu de la nuit, les frais médicaux et tous les autres inconvénients possibles que la venue de l'enfant pouvait entraîner. J'ai compris, à ce moment-là, la vérité de votre déclaration : Il n'y a pas de crédit sans débit. »

  
Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.