dimanche 17 juin 2018

Compte rendu du livre « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans » de Fritz Perls (douzième partie).



Fritz Perls.


Je viens de lire un livre que j’ai trouvé à la fois formidablement bien écrit, original et passionnant. Je voudrais vous en faire part à travers quelques articles de ce blog. Il s’agit de « Ma Gestalt-thérapie, une poubelle-vue-du-dehors-et-du-dedans » de Fritz Perls.

 Cet article est la suite de celui-ci.

Je suis toujours aussi peu disposé à revenir en arrière et à parler de Vienne en 1927. D'où me vient une telle phobie ? Y a-t-il quelque chose de particulier dont j'aie honte ? Je suis revenu à plusieurs reprises à Vienne depuis dix ans. J'aime le théâtre, l'opéra, les cafés, la bonne chère.

Le brouillard commence à se lever. Malgré leur réputation, die Wiener Mäderln, les demoiselles viennoises, ne m'attiraient pas spécialement. Je n'ai jamais eu d'aventures sentimentales à Vienne. Il n'y avait là pas grand-chose en dehors des extrêmes du puritanisme bourgeois et de la prostitution. Et la liberté sexuelle que j'avais si bien connue à Berlin et à Francfort était absente.

Je pris un poste d'assistant à l'hôpital psychiatrique où Wagner-Jauregg, célèbre pour son traitement de la syphilis cérébrale par la malaria, et Paul Schilder étaient mes patrons. Schilder était intelligent et avait une compréhension parfaite des relations de structure et de fonction de l'organisme. Pendant ses cours, je me sentais mal à l'aise. Sa voix de fausset et ses gesticulations me crispaient. Et pourtant il y avait chez lui quelque chose d'aimable et d'honnête. Un autre psychanalyste qui fit sur moi grosse impression fut Paul Federn, surtout une phrase qu'il prononça au cours d'une conférence. Imaginez un digne patriarche en train de dire : Man kann gar nicht genug vögeln (« Pas moyen de baiser tout son saoul »), et cela dans un milieu où l'on n'estimait en général que la masturbation intellectuelle.

Quand je le rencontrai plus tard à New York, nous eûmes beaucoup de discussions sur la nature du Moi. Il considérait le Moi comme une réalité ; pour moi le « Je » est simplement un symbole d’identification. Ce que cela veut dire, je n'ai pas envie d'en parler maintenant.

J'avais comme directeurs Hélène Deutsch et Hirschman, qui était un homme facile à vivre et chaleureux. Lorsque je lui demandai un jour ce qu'il pensait des différentes écoles para-freudiennes qui fleurissaient, il me répondit : « Elles font toutes de l'argent. » Hélène Deutsch, d'autre part, me semblait très belle et très froide. Un jour je lui fis un cadeau et, en guise de remerciement, elle me gratifia d'une interprétation.

Le Maître était là, quelque part à l'arrière-plan ; le rencontrer aurait été trop présomptueux. Je n'avais pas encore mérité un tel privilège.

En 1936, je crus que ça y était. N'étais-je pas à l'origine de la création d'un de ses instituts et n'avais-je pas fait 6 500 kilomètres pour venir à son congrès ? (Ça me démange d'écrire Son congrès.)
Je pris rendez-vous, je fus reçu par une femme d'un certain âge (sa sœur, je crois) et attendis. Puis une porte s'ouvrit sur environ deux pieds de large, et le Maître apparut à mes yeux. Je trouvais curieux qu'il ne quittât pas l'embrasure de la porte, mais à ce moment-là je ne savais rien de ses phobies.

« Je suis venu d’Afrique du Sud faire une communication au Congrès et vous voir. »
« Ah bon, et quand repartez-vous ? » dit-il. Je ne me souviens plus du reste de la conversation, qui dura peut-être quatre minutes. J'étais atterré et déçu.

Un de ses fils fut délégué pour m'emmener dîner. Nous mangeâmes de l'oie rôtie, mon plat favori.
Je m'attendais à être « blessé » au vif, mais j'étais seulement abasourdi. Puis lentement, les phrases classiques me vinrent aux lèvres : « Me faire ça, à moi ! C'est comme ça que tu me récompenses de ma loyauté dans mes discussions avec Kurt Goldstein ? Eh bien, tu vas voir ! »

Même ces dernières années, avec un esprit beaucoup mieux équilibré, cette rencontre reste l'une des quatre choses principales de ma vie que je n’ai pas pu mener à bien. Je ne chante pas très juste, bien que je fasse des progrès. Je n'ai jamais sauté en parachute. Je n'ai jamais fait de plongée sous-marine (bien que j'aie découvert une école de plongée à Monterey ; et j'apprendrai peut-être encore à le faire). La dernière, mais non la moindre, c'est de n'avoir pu avoir avec Freud une rencontre d'homme à homme et lui montrer les erreurs qu'il avait commises.

Ce grand besoin a surgi brusquement, à mon étonnement, pendant une séance de thérapie digne d'un cirque, il y a quelque temps, avec un stagiaires, séance qui, comme des centaines d'autres, fut filmée en vidéo et, comme certaines, repiquée en 16 mm.

Ma rupture avec Freud et son école fut définitive quelques années plus tard, mais le fantôme n'a jamais  été complètement exorcisé.
— Repose en paix, Freud, génie têtu, saint et démon.

Voilà donc l'histoire de mes quatre déceptions de l'an de grâce 1936.

Le voyage en Europe de 1936 ne fut pas que déception, loin de là, tout le monde ne se tourna pas contre moi, même si mes partisans furent peu nombreux. Je reçus l'approbation, par exemple, d'Ernest Jones, qui m'avait proposé pour le poste en Afrique du Sud. Il manifesta même quelque enthousiasme au sujet de certaines remarques que je fis lors d'une discussion sur l'angoisse.

Après le congrès, nous passâmes quelques jours en Hongrie, à la montagne. Au cours d'une partie d'échecs, il me dit : « Comment peut-on être aussi patient ? » Compliment que je serrai précieusement dans le creux de ma poitrine.

Je ne me rappelle pas comment je revins à Johannesburg.
Probablement par bateau, puisque dans ce coin du monde il n'y avait pas encore de ligne aérienne régulière. Mon amour-propre en avait pris un coup et, en même temps, je me sentais libre. Entre les pôles de mon peu de valeur et de mon arrogance naissait quelque chose comme un noyau de confiance. Non, ce n'est pas vrai. Cette confiance était souvent là, mais non reconnue. Le plus souvent, je tenais pour établi que je savais ce que je voulais. J'avais un choc quand une intuition impressionnante et comme divine, me prenant par surprise, me laissait à ma petitesse et à mon humilité. Cela pouvait venir de l'empereur, ou d'un Freud ; être le fait d'une grande actrice, ou d'une pensée inspirée ; une action héroïque, un crime audacieux, ou une langue que je ne comprends pas provoquent chez moi l'admiration, et la prière.

Pendant le voyage, les passagers, tous étrangers et qui le restèrent pendant trois semaines, me nommèrent intendant des sports. Et le dernier jour du voyage ils me fêtèrent en chantant « Auld Lang Syne ». Je n'avais rien fait pour mériter cela. Je fus ému jusqu'à la moelle, courus à ma cabine et pleurai toutes les larmes de mon corps. Bohémien solitaire, pleurant son manque d'attaches.

C'est merveilleux de voir à quel point cela m'aide d'écrire. J’avais essayé de faire de la psychanalyse ma maison spirituelle, ma religion. Si ma réserve était grande vis-à-vis de l’approche de Goldstein, ce n’était pas par loyauté envers Freud, mais par peur d’être une fois de plus privé de soutien spirituel.


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


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