mercredi 18 janvier 2017

Extrait de mon livre "Jorge Luis Borges, une autre littérature" (troisième partie).





 Borges dans la bibliothèque dont il n'est jamais véritablement sorti


Je viens de recevoir une lettre de mon éditeur Les Belles Lettres qui me détaille le montant de mes droits d'auteur pour mon livre Jorge Luis Borges, une autre littérature. Je trouve la somme qu'il me verse minable et scandaleuse. J'ai donc décidé de publier ce livre gratuitement sur Internet. Pour les magiciens, il faut savoir que Jorge Luis Borges, auteur argentin qui a quand même failli avoir le prix Nobel, était passionné par la prestidigitation. Une nouvelle de lui dans son livre Six problèmes pour Don Isidro Parodi "Les douze signes du Zodiaque" est entièrement basée sur un principe bien connu de mentalisme (c'est à vous de trouver ! ).

UN AUTEUR MAL CONNU ?
Certes, pour la connaissance de Borges, il y a ses œuvres complètes dans la Pléiade, comme d’habitude véritable somme, avec des notes d’une érudition étonnante et une biographie pour soutenir l’analyse. Mais comme d’habitude aussi, étonnamment consensuelles, étonnamment complaisantes envers l’écrivain. Borges refuse que ses trois premiers recueils d’essais soient traduits et aussitôt, on les publie de façon lacunaire en fin de volume en les rattachant aux différentes revues dans lesquelles ils étaient initialement parus. Aucune mention non plus dans la biographie de certaines révélations scandaleuses sur la fin de la vie de l’auteur alors qu’elles ont fait l’objet d’une polémique publique entre sa sœur et María Kodama et qu’elles ont été relatées dans plusieurs biographies et largement commentées dans maints journaux.
La dimension véritable de l’œuvre de l’écrivain argentin n’est pas totalement restituée malgré ces deux volumes de 1500 pages comportant plus de mille deux cents textes. Ainsi Borges collabora à la revue Sur de 1931 à 1980, ce qui fait au total cent quatre-vingt-neuf contributions. La plupart ont été réunies dans différents recueils mais certains textes capitaux pour la compréhension de l’auteur ont été laissés de côté ! Il faudrait encore y ajouter toutes les œuvres écrites en collaboration, exclues de l’ouvrage et souvent jamais traduites. On pourrait à la rigueur comprendre que l’édition française ait laissé passer les anthologies de nouvelles policières réalisées avec Bioy Casares mais quel dommage que le superbe recueil qu’ils avaient compilé avec Silvina Ocampo sur la littérature fantastique n’ait pas été publié dans notre pays ! Et que penser de l’absence de traduction de l’unique roman de Borges écrit en collaboration avec Bioy Casares, Un modelo para la muerte (si ce n’est un chapitre publié confidentiellement en revue) ?
D’autres questions se posent. Pourquoi ne pas traduire en français les biographies récemment parues sur Borges ? Les deux derniers ouvrages dont nous disposons sont Jorge Luis Borges, biographie littéraire d’Emir Rodriguez Monegal datant de 1983 et l’album Borges de la Pléiade, travail intéressant mais qui s’avère plutôt une conventionnelle galerie de photographies autorisées. Les livres sont pléthore en espagnol et bien plus originaux que nos biographies aseptisées. D’abord en 1964 Genio y figura de Jorge Luis Borges par Alicia Jurado, une amie de longue date de l’auteur ; Borges a contraluz en 1990 par Estela Canto, un livre plus que contesté par une femme dont Jorge était très amoureux ; et enfin en 1996 Borges, esplendor y derrota de María Esther Vázquez, une biographie définitive par un écrivain qui a réalisé deux ouvrages en collaboration avec l’auteur argentin, a sans doute été son amante et a même failli se marier avec lui !
Peut-être l’édition et l’intelligentsia de notre pays ont-elles eu peur de découvrir un Borges différent de celui qu’elles avaient décrit, non pas un vieil aveugle respectueux et solitaire, mais un homme libre, à la fois plein de vie, désireux d’une connaissance et d’une littérature universelles, ouvert à toutes les influences, même les plus contestées, en contradiction totale avec les principes rationnels qui régissent un certain type de littérature et de critique françaises.
LE CRITIQUE QUI N’AIMAIT PAS LES CRITIQUES
Borges a toute sa vie fait montre d’une certaine méfiance envers la critique littéraire, et particulièrement celle de notre pays. On peut lire dans sa préface au livre de Gloria Alcorta La Prison de l’enfant ces étonnants propos qui se moquent de notre tendance à vouloir faire entrer chaque auteur dans une catégorie : « Le défaut le plus constant des lettres françaises, ou, si l’on veut, le caractère de cette littérature auquel un étranger peut le plus facilement se méprendre, est l’anxiété chronologique et historique de ses écrivains. Trop modestes pour se considérer autre chose que des moments possibles ou nécessaires d’une évolution, trop lucides pour ne pas savoir exactement ce qu’ils entreprennent, ils ne se voient jamais sub specie aeternitatis, toujours sub specie temporis vel historiae. Ils tâchent soit de continuer une tradition, soit de la contredire sciemment. La France propose ainsi l’étrange et méthodique spectacle d’une littérature faite en vue des historiens. »
Il est curieux également de constater qu’une des nouvelles les plus satiriques, les plus à charge de Borges, « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », expose la tâche absurde que s’est fixé un poète français, décrite par un narrateur admiratif et à moitié imbécile, lui aussi sans doute français, puisque l’histoire est censée avoir été écrite à Nîmes. Borges reprendra d’ailleurs cette thématique des années plus tard dans les Chroniques de Bustos Domecq avec « Hommage à César Paladion ». Les deux récits suivent le même schéma : un snob s’obstine à célébrer contre toute évidence, une personnalité littéraire qui n’est rien d’autre qu’un escroc. Pour un lecteur impartial, il est évident que Pierre Ménard est une satire de la critique contemporaine française, qui pourtant s’obstine encore à interpréter cette nouvelle à l’envers de ce que l’auteur voulait démontrer. Elle a son origine dans un texte antérieur, « La Jouissance littéraire », où Borges explique très clairement qu’il ne croit absolument pas à la possibilité d’une critique objective, une métaphore pouvant être jugée différemment suivant qu’on lui attribue tel ou tel auteur.
Borges ne croyait donc pas à la critique française, à son goût pour la classification et l’histoire. Il ne voulait pas être rangé dans une catégorie littéraire spécifique, il se considérait comme un poète, un nouvelliste, un critique, mais aussi comme un amoureux de la littérature infinie. C’est pourquoi son œuvre est éternelle et n’est réductible à aucune explication rationnelle. Cependant, par ignorance, par excès de systématisme, on a voulu le cataloguer dans la catégorie des écrivains non réalistes, difficiles à lire, voire élitistes ou encore réactionnaires. La réalité du personnage et de son œuvre est toute différente.
Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !

Quelques notions de Gestalt : dans la conscience de l’instant, l’« awareness » (troisième partie)




Un cycle en Gestalt


Cet article est la suite de celui sur la confluence et la rétroflexion dans la Gestalt thérapie.

En Gestalt, on favorise plus particulièrement l’écoute des sensations et des émotions. C’est dans ce retour à soi, à son propre corps, dans l’émergence de son ressenti que la personne peut commencer à se rencontrer vraiment. Cette écoute est appelée awareness.

Il faut retrouver une qualité de présence à soi-même, accroître la conscience de l’instant présent et favoriser cette qualité d’être qui nous rend plus vivant ? Pour cela, il est nécessaire de pratiquer l’awareness, ce mode d’être sans tension et néanmoins vigilant. Ainsi, nous accompagnons le flux énergétique de la vie qui s’écoule en nous. Ce faisant, nous constatons parfois que nous sommes absents à nous-même, comme en état de pilotage automatique.

Ou bien encore, nous réalisons combien nous perdons de temps à nous projeter dans l’avenir, en abandonnant tout ce qui constitue la saveur du moment. À d’autres moments, nous sommes surpris de réaliser combien nous pratiquons le regret, la nostalgie ou l’attachement à ce qui est déjà vécu et ne pourra plus jamais se vivre.

Le secret du bonheur et de l’épanouissement ne se trouve ni dans le futur, ni dans le passé, mais dans l’accueil instant après instant de ce mouvement de vie qui nous habite. Pratiquer cette attention à l’instant présent nous rend plus conscients de notre manière d’être en contact avec le monde, des tensions ou de la fluidité dans notre rapport à la vie.

Exercice de la prise de vue.

Pour pratiquer cet exercice d’awareness, installez-vous dans un endroit tranquille où vous ne serez pas dérangé. Vous allez prendre une sorte de prise de vue de votre vécu, de votre état dans un instant donné (1 à 3 minutes selon le confort de chacun). Vous allez être dans le même temps celui qui filme et le sujet filmé. Commencez par le plan physique. Focalisez votre conscience uniquement sur le plan corporel et sur ses manifestations. Éprouvez-vous une crispation, avez-vous une partie de votre corps plus détendue, sentez-vous le tissu de vos vêtements sur votre peau, comment vivez-vous le contact de vos pieds sur le sol ? Cette exploration doit être menée avec attention mais sans crispation, sans attente particulière. Attentif sans rien attendre. Lorsqu’on tient une caméra en mains, on ne se crispe pas sur l’interrupteur, on se relâche, d’un regard on englobe la situation, l’angle de vue qui nous intéresse, puis on filme. Cette attention à l’instant requiert une posture détendue. Il ne s’agit pas de figer l’instant présent, mais d’accompagner consciemment le processus de vie qui est en cours.

Faites de même sur le plan mental, observez les pensées qui vous traversent durant quelques instants. Ne les commentez pas, accueillez simplement ce qui est présent dans votre esprit. Voyez tranquillement le film de vos pensées se dérouler sur l’écran de votre mental.

Vous pouvez effectuer cet exercice d’awareness sur le plan émotionnel. Quand vous aurez terminé cette exploration intérieure, prenez un moment pour éprouver ce qu’elle vous a apporté. Comment avez-vous vécu cette approche de vous-même et ce contact avec ce qui vous entoure ? Qu’ont-ils révélé de nouveau ? De quoi avez-vous pris conscience ? Pensez-vous être souvent absent ou plutôt à l’écoute de vous-même ?

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.

mardi 17 janvier 2017

La "Présence", le premier concept essentiel de la Gestalt thérapie





Le magasine "Life” publie, en 1968, la photo de Perls en couverture, en titrant ainsi : « Voici un homme qui vit dans l’authenticité absolue et incarne ce qu’il professe ! » 


Friedrich Salomon Perls (qui adopta plus tard le surnom de Fritz), le créateur de la Gestalt thérapie, naît en 1893, dans un obscur quartier du ghetto juif de Berlin. C’est en 1951, après une longue pratique de psychanalyste, qu’il crée une thérapie totalement innovante, la Gestalt, dont la Programmation Neuro Linguistique, par la suite, s’inspirera très largement.

 Sa vie n’est pas un exemple d’équilibre  et de stabilité psychologique ; elle apparaît comme une longue suite d’événements chaotiques. Il connaît tour à tour les succès et les traversées du désert, et ce n’est qu’à l’âge de 75 ans qu’il acquiert enfin une renommée internationale de psychothérapeute génial et de théoricien d’une psychologie révolutionnaire.

Je vais débuter un concept qui est une des bases de la méthode de Gestalt thérapie : la présence.
Même si nous sommes tous différents, nous partageons la particularité d’être en contact et en adaptation permanents avec notre environnement. Nous vivons chacun ce processus à notre manière, selon notre histoire, notre personnalité et le contexte qui nous sont propres. Qui sommes-­nous, comment évoluons­-nous en tant qu’organisme vivant, pensant, sentant ? Comment sommes­-nous en présence avec les différents aspects de notre être ? Quelle est notre capacité d’harmonisation, d’ouverture, de fermeture, d’expansion à tout ce qui compose notre existence ? Face à ces interrogations, la Gestalt privilégie le fait d’être attentif à notre manière unique d’évoluer dans un univers spécifique. Elle encourage la prise de conscience de nos besoins et de nos aspirations en tant qu’individu.

Comment construire notre vie si nous ne sommes pas à l’écoute de nous-mêmes ? Ce que nous éprouvons de notre vécu et le sens de notre évolution ne se trouvent pas à l’extérieur de nous, mais bien dans la conscience de notre ressenti, instant après instant. Il s’agit donc de favoriser un retour vers nous­-même, notre corps, nos sensations, nos émotions, et vers toutes les formes que prend la vie pour circuler et s’exprimer en nous.

Vivre une bonne qualité de présence à soi-même implique une meilleure qualité de contact avec les autres. Certaines personnes qui entament une thérapie craignent l’égoïsme que pourrait impliquer le retour à soi. « Si je me centre trop sur moi, si je m’écoute, je vais devenir égoïste. » Elles n’ont pas encore intégré le fait que, plus elles avanceront dans la connaissance d’elles-mêmes, dans la prise de responsabilité de leurs sentiments, de leurs émotions et de leurs besoins, plus elles seront ouvertes aux autres.

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.