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mardi 28 avril 2020

Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (cinquième partie).




  
La Bhagavad-Gita.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici un extrait du livre :

« La voie de la méditation n'est pas un chemin facile. Le premier choc de la surprise vient lorsque nous réalisons combien notre esprit est réellement indiscipliné, comment il refuse d'obéir aux injonctions de notre volonté. Après avoir essayé, pendant quinze minutes, de compter seulement nos expirations, sans penser à rien d'autre, nous réalisons que si notre corps refusait si peu que ce soit de coopérer avec notre volonté, comme le fait notre esprit, nous ne sortirions pas vivants d'un passage clouté. Nous trouvons notre pensée occupée à toutes sortes d'autres choses que le simple objet que nous venons de décider de considérer. Sainte Thérèse d'Avila compara un jour l'esprit de l'homme à « un cheval indompté qui va partout sauf là où on lui demande d'aller ».

Platon aussi examina ce problème. Il comparait l'esprit de l'homme à un navire où l'équipage s'est mutiné et a enfermé le capitaine et le pilote. Les matelots ont le sentiment d'une intégrale liberté et dirigent le vaisseau selon leurs humeurs du moment. Un premier marin prend la barre durant une courte période, puis un autre, et le voilier suit une route erratique et hasardeuse, dès lors que les matelots ne sont pas capables de se mettre d'accord sur un cap, et que, même s'ils s'en donnaient un, ils ne sauraient le tenir. La tâche d'un être humain, écrit Platon, est de mater la mutinerie, et de relâcher capitaine et pilote de telle sorte qu'ils aient la liberté de choisir un cap et de gouverner (travailler) de façon consistante et cohérente en sa direction. La véritable liberté n'apparaît que lorsque l'on est libéré des caprices du moment.

On trouve une analogie curieusement similaire dans la Bhagavad-Gita, long poème portant une sérieuse attention à la méditation et au mysticisme, écrit en Inde entre le V°ème et le II ème siècle avant notre ère.

« De même que le vent détourne un navire
de sa course sur les eaux,
de même les vents changeants des sens
font dériver l'esprit de l'homme
et détournent de leur course ses meilleurs jugements.
Lorsqu'un homme peut immobiliser ses sens,
je l'appelle illuminé. »

Réduire la mutinerie dont parle Platon exige un travail long, rigoureux, consistant. Les matelots emploient de multiples stratagèmes pour tourner la discipline. Alors que nous travaillons sérieusement la méditation, il se peut que nous nous trouvions en train de somnoler, de nous ennuyer, de penser à toutes sortes d'autres choses, de résoudre un vieux problème, ou Dieu sait quoi encore, puisque le « cheval indompté » de sainte Thérèse fait tout ce qui est en son pouvoir pour se dérober à la discipline de notre esprit. Cela peut aller jusqu'à la sensation d'être inondé par une intense lumière blanche, et l'étrange sentiment que l'on a atteint l'« illumination » et découvert la vérité ultime de toutes choses. Thomas Merton, qui s'y connaissait en méditation, écrivait, à propos de ce type d'expérience, et de l'attitude qu'elle implique :

« Certaines personnes se persuadent que la vie mystique doit ressembler à un opéra wagnérien. Des événements extraordinaires surviennent sans cesse. Le tonnerre et les éclairs annoncent chaque nouveau mouvement de l'esprit. Les cieux s'ouvrent, et l'âme s'échappe du corps dans l'éclat splendide d'une lumière surnaturelle. C'est à ce moment qu'intervient le face à face avec Dieu, au milieu d'un immense tourbillon d'anges en train de voler, de chanter, et de sonner de la trompette. Alors prend place un éloquent échange de vues entre l'âme et Dieu, sous la forme d'un duo d'opéra qui ne dure pas moins de sept heures, car sept est un nombre mystique. Tout cela est ponctué par des tremblements de terre, des éclipses du soleil et de la lune, et l'explosion de bombes surnaturelles. Enfin, après un bref avant-goût musical de la fin du monde et du Jugement dernier, l'âme réintègre le corps en une pirouette gracieuse, et le mystique, lorsqu'il revient à lui, se découvre entouré par un cercle attentif et fervent de coreligionnaires, parmi lesquels un ou deux prennent subrepticement des notes en vue du procès de canonisation. »

Merton examine ici un cliché culturel majeur concernant la pratique de la méditation et le développement intérieur. Il s'agit de la croyance selon laquelle tout ce qui survient le fait de façon soudaine, et qu'il convient d'écarter, pour en essayer une autre, une discipline de méditation qui ne produirait pas de tels effets. Ce type de croyance donne les « athlètes spirituels » si répandus aujourd'hui parmi les gens intéressés par la méditation. Ils expriment leur manque de discipline en passant, de façon répétée, d'une méthode à une autre, selon l'inspiration du moment, et ils croient réduire la mutinerie dans leur vaisseau intérieur alors même qu'ils en encouragent la victoire. Pour en revenir à notre comparaison avec la gymnastique, on ne s'attend pas à ce qu'un travail continu avec les haltères n'ait aucun effet sur le corps jusqu'au jour où, d'un seul coup, les muscles sortent, le ventre rentre, et on a l'air de Tarzan ou de Raquel Welch. On prévoit plutôt que le processus de changement dans la direction souhaitée sera long, lent, et généralement imperceptible. Il en est de même dans la méditation.

L'une des raisons que l'on donne à ce manque de discipline et à cette dérive d'une mode à l'autre est la relation que donnent les livres sur le Zen de la façon dont sont couronnés les efforts des étudiants qui ont suffisamment travaillé la technique des koans. Soudain, dit-on, ils comprennent le koan, dans la sueur et le tremblement. Le maître leur annonce alors qu'ils ont trouvé la réponse, et résolu le problème posé par ce type particulier de méditation, pour l'avoir suffisamment pratiqué. De cela, le lecteur souvent (et parfois l'étudiant du Zen) donne l'interprétation suivante : ils ont « atteint l'illumination ». Et l'on referme le livre avec un profond soupir d'envie et d'espoir. Mais, si, au lieu de refermer le livre, on tourne la page, on remarquera que l'étudiant reçoit alors un nouveau koan sur lequel travailler, et qu'il continue à pratiquer la méditation. On ne parle plus d'« illumination », le travail continue.

Le cardinal Newman écrivit qu'il n'y a pas réellement de conversion soudaine, mais que parfois, à l'issue d'un long travail, on réalise soudainement ce que l'on est déjà (en bouddhisme, c’est la doctrine du Tathagatagarbha, l’Eveil originel) (pour les gnostiques, des étincelles ou graines de l'Être divin (éons) sont emprisonnées dans les corps humains. Réveillé par la connaissance (gnose), l'élément divin de l'humanité peut retourner vers ce qui est sa place normale, le royaume céleste transcendant).  »

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Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !



lundi 25 février 2019

Vie, œuvres et idées de Maître Dôgen (1200-1253), le fondateur du zen Soto au Japon.




Maître Dôgen. 

Disciple de plusieurs maîtres chinois et maître de Ejo, il implanta le zen Soto au Japon et fonda le temple Eiheiji. Son œuvre maîtresse est le Shobogenzo (Le Trésor de l'œil de la Vraie Loi). Ses principales autres œuvres sont : le Eihei koroku (Extensive Record de Dōgen), le Eihei shingi (Règles de pureté Eihei) dont le premier chapitre est le Tenzo kyokun (Les instructions au cuisinier), le Fukanzazengi (Pour la diffusion universelle des principes du zazen), le Gakudojojinshu (Conseils pour étudier le chemin), le Shobogenzo zuimonki (Trésor du véritable œil du dharma: récit des choses entendues), ainsi que les poèmes du Sansho doei (Versets sur le chemin de Sansho).


Quelques précisions sur ses œuvres principales,



—        Le Fukanzazengi, « Recommandations générales sur les règles du zazen », écrit dès 1227, où il rectifie certaines idées selon lui erronées sur la méditation, et qui est devenu l'objet d'une récitation quotidienne lors des méditations du soir dans les monastères.

—        Le Gakudojinshu, « Recueil des points à observer dans l'étude de la voie », écrit en 1234 pour guider ses étudiants le long de la voie.

—        Et surtout son chef-d’œuvre, le volumineux et difficile Shôbôgenzô, « Le Trésor de l'œil du vrai Dharma » qui est en fait une compilation de ses écrits et de ses sermons pendant les vingt dernières années de sa vie, auquel on peut adjoindre le Shôbôgenzô zuimonki, série d'enseignements oraux de Dôgen recueillis et mis en forme par son disciple Ejô.

 

Biographie :



Eihei Dôgen fut, semble-t-il, orphelin de père à deux ans et de mère à sept ans. Adopté par un oncle, il s'enfuit à douze ans chez un autre de ses oncles vivant au pied du mont Hiei. En 1213, il entre au monastère du Hieizan, puis séjourne peut-être au monastère de Miidera de l'école Tendai à tendance ésotérique (Mikkyô).

Selon l'interprétation traditionnelle, son questionnement — « Pourquoi, si notre nature essentielle est la bodhi, pourquoi tous les bouddhas doivent-ils lutter durement avant d’atteindre le plein Éveil ? » - le mène au Kennin-ji fondé par Eisai (Yôsai), monastère tendai où ce dernier a introduit le courant Rinzai. Eisai étant mort en 1215, Dôgen suit les enseignements d'un de ses disciples, Myôzen (1184-1225), pendant neuf ans. 

En 1223, il l'accompagne en Chine, séjourne un temps au monastère Tiantongsi sous la direction de Musai Zenji, puis poursuit sa quête avant de revenir en ce même monastère, où il devient en 1225 le disciple du nouvel abbé, Tiantong Rujing (1163-1228), un maître de l'école Caodông. Dôgen connaît un profond Éveil et reçoit la transmission. De retour au Japon en 1227, il s'installe d'abord au Kennin-ji, à Kyôto, avant de déménager en 1230 dans un temple désaffecté, l'Anyôin. En 1234, il rencontre Ejô, son principal disciple, qui lui succédera plus tard.

Vers 1237, il fonde le temple de Kôshô-ji, non loin de Kyôto, où il va enseigner durant dix ans. C'est le premier monastère zen au Japon. L'afflux des auditeurs diversement motivés, la proximité du Hieizan hostile au Zen, le décidèrent sans doute à se retirer dans un ermitage de montagne à Echizen. Bientôt, grâce aux dons et à la protection d'Hatano Yoshishige, le représentant du shôgun à Kyôto, l'ermitage se transforma en un grand monastère, 1 'Eihei-ji, devenu depuis le siège de l'école Soto. En 1253, Dôgen Zenji remet à Ejô ses fonctions d'abbé de l'Eihei-ji et meurt quelques semaines plus tard à Kyôto.



L’enseignement de Dôgen repose essentiellement sur trois points principaux :

1.- La pratique sans but ni objet (mushotoku)
2.- L’abandon du corps et de l’esprit (shin jin datsu raku)
3.- La pratique est elle-même satori (shu sho ichi nyo)


Maître Deshimaru a synthétisé sept principes du zen selon Maître Dôgen. Voici ses commentaires :

1) Zazen et satori (illumination) sont unité.
Shu sho ichi nyo

Shu (la pratique de zazen), c’est retourner à l’origine. Le corps et l’esprit retrouvent leur condition normale. Le vrai sens est s’éveiller, remarquer, prendre conscience, comprendre la vérité. Lorsque l’esprit est clair, Sho, le satori (illumination), peut jaillir à partir de pensées mauvaises ou bonnes. Je répète toujours que, durant zazen, il faut aller de pensée en non-pensée, de non-pensée en pensée. Telle est la conscience hishiryo (L’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique.)
Zazen lui-même est pratique-réalisation.
Shu, la pratique de zazen, touche non seulement votre propre personne mais aussi les autres. Faire zazen pour les autres. Durant zazen, vous devenez unité avec vos voisins. Tel est le véritable bouddhisme Mahayana. Zazen lui-même est Bouddha.
Pour Dôgen, la culture ou pratique (« shu ») ne mène pas à l'Éveil et l’Eveil n'est pas le couronnement de la pratique. En pratiquant on est éveillé et, dans l'Éveil, il n'y a que pratique. Ce principe servira par la suite de justification au caractère ritualiste du Zen Soto. L'important, selon lui, était la méditation assise, ou zazen, en tant que voie immédiate : « Vénérer les statues ou les reliques [du Bouddha] assure aux hommes et aux dieux leur part de bonheur [...], mais c'est une erreur de penser que l’on obtient l'Éveil par ces moyens. Un pratiquant bouddhiste suit les enseignements de manière à parvenir immédiatement à l'état de bouddha et, pour y parvenir, il lui suffit de se conformer aux enseignements, de pratiquer zazen. La méditation assise est, à ce jour, dans les monastères, la pratique réelle conforme aux enseignements. Rappelez-vous-en » (Shôbôgenzô zuimonki).


2) Tous les êtres et Bouddha sont unité.
Sho butsu ichi nyo

Sho, tous les êtres vivants, toutes les existences vivantes.
Le kanji sho signifie vivant ; butsu : Bouddha ; ichi nyo : sont unité. Les êtres sensibles et Bouddha sont identiques, nous-mêmes et Bouddha sommes semblables.
La religion de Dôgen diffère du bouddhisme et de toutes les religions, selon lesquelles Dieu et nous sommes complètement différents, séparés et en dualité.
Les êtres sensibles et Bouddha sont unité.
Qui fait zazen ? Bien sûr, c’est moi. Qui êtes-vous ? À la fin, il n’y a pas de noumène. Toutes les existences sont sans noumène. Elles deviennent ku (vide). Ku, ici et maintenant, devient les phénomènes. C’est mujo (l’impermanence), tout change sans cesse. L’on devient parfois Bouddha, parfois un ivrogne, un obsédé sexuel, un fou, un prisonnier. On est tour à tour stupide et intelligent.
Dans la philosophie et la religion européennes, le dualisme règne pour l’éternité. Dieu et le démon ne peuvent être en unité. Dans le bouddhisme, Bouddha et le démon peuvent être amis et être en unité.

3.- Zazen est la plus grande vérité.
Shoden no buppo
Shoden, la vraie transmission. Le vrai bouddhisme est seulement zazen.
Le vrai bouddhisme transmis passe par la pratique de zazen, sinon ce n'est que de l'imagination. Tous les maîtres de la transmission l'ont certifié. Shoden no buppo est le monde de la vérité. On sépare souvent le monde de la vérité et celui des phénomènes. Mais :
Shiki soku ze ku,
Ku soku ze shiki.
Les phénomènes sont la vacuité,
La vacuité est les phénomènes.
Le Zen existe seulement de Bouddha en Bouddha, de Patriarche en Patriarche, à travers zazen. Le corps et l'esprit sont unité et reliés à tout le cosmos. Il n'y a pas de séparation. Tout le cosmos est le véritable corps-esprit. Il faut le comprendre à partir du corps, à travers zazen.
Qu'est-ce qu'étudier la Voie, le Zen ? Faire zazen, shikantaza, au-delà de la conscience personnelle. Lorsqu'on pratique zazen, à ce moment-là, le corps-esprit devient le cosmos lui-même, et vice versa. Telle est la véritable essence du Zen, le véritable shoden no buppo, l’essence du zen, l’essence des religions.

4.- Le samadhi de zazen.
Jijuyu zanmai

Jijuyu veut dire accepter, recevoir par soi-même ; zanmai (le samadhi). Le samadhi est reçu par soi-même, seul. On peut seul en recueillir la joie. Les autres ne peuvent pas le comprendre. Le samadhi du zen, c’est hishiryo (L’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique). C’est un point très important par rapport aux autres religions où cette notion n’existe pas. Hishiryo est le vrai samadhi, l’authentique joie. Si l’on fait zazen, à ce moment-là, on peut atteindre le vrai kaku soku.
Qu’est-ce que kaku soku ? (c’est le maître Keizan Jôkin qui a inventé cette expression.) Parfois, il est difficile de donner une traduction juste. Maître Kodo Sawaki parlait souvent de kaku soku. Kaku est très important. Kaku, l’intuition. Soku, toucher. Comprendre par le toucher, le sentir, l’être.
Je dis toujours, si vous pratiquez zazen, votre zazen lui-même est Dieu ou Bouddha. Inutile de penser : « Je dois me connecter avec le cosmos. » Durant zazen, ce lien s’établit automatiquement à travers le corps et l’esprit, même si des pensées personnelles apparaissent. En faisant zazen, vous pouvez devenir jijuyu zanmai. En vous rasant, en revêtant le kesa (robe des moines et des nonnes composée de plusieurs bandes de tissu rectangulaires. Drapé sur l’épaule gauche, le kesa se porte sur le kolomo noir) et le kolomo (nom donné au vêtement du moine et de la nonne zen. Il s'agit d'un kimono à manches longues, le plus souvent en coton), en pratiquant zazen, vous suivez le véritable Dharma et devenez jijuyu zanmai.
Jijuyu zanmai. Abandonner l’ego, suivre l’ordre cosmique. Ainsi, la vie prend une valeur véritable. Si l’ego et le cosmos sont en harmonie, on ne tombe pas malade et le corps devient fort comme celui d’un lion ou d’un tigre. Les gens qui attrapent froid sont comme des grenouilles. Elles n’ont pas assez de force sous le nombril. Je remarque que durant zazen, chacun de vous est très malin. Vos postures se développent. Vous devenez des saints. Mais en sortant du dojo, on revient vite à la condition anormale et on tombe dans le monde des phénomènes, du social, du vulgaire. Si la direction de l’esprit est erronée, même si vous continuez zazen jusqu’à votre mort, ce n’est pas efficace.

5.- L’enseignement et la pratique sont unité.
Kyo gyo sho itto

Kyo gyo sho itto. Kyo, enseignement ; gyo, pratique ; sho (comme dans shu sho), satori, sagesse, compréhension ; itto (analogue à ichi nyo), unité. Enseignement, pratique, satori n’existent pas séparément et ne sont qu’une seule et même chose.
Dans les religions, on retrouve presque toujours cette notion de trinité. Le christianisme s’appuie sur la Bible, le bouddhisme sur les sutras. La Bible et les sutras sont kyo. Mais l’essentiel est la pratique, gyo. La littérature, les romans sont uniquement faits pour être lus. Si on devait les réaliser, cela deviendrait démoniaque. Tandis que si on suit la Bible ou les sutras, on ne commet pas d’erreur et on peut devenir une personne sainte. Sho, le satori, apparaît.
Kyo gyo sho itto, pratique, sagesse, satori ne sont pas séparés. Il n’y a pas d’intervalle entre kyo, gyo et sho, pas de différence. Il n’y a pas de satori, sho, sans kyo gyo. Il n’y a pas de kyo, gyo, sans sho. Ils sont unité. Sans cette unité, il n’y a pas de religion. Malheureusement, les religions les séparent souvent.

6.- Au-delà de Bouddha.
Butsu kojo no homon

Bien que Bouddha soit l’idéal de notre démarche dans la vie quotidienne, il ne faut pas y être trop attaché. Il faut être au-delà de Bouddha. Trop d’attachement fait qu’on le sépare de soi et ainsi devient-il un objet extérieur. Nous devons devenir Bouddha lui-même qui existe dans notre corps et notre esprit.
Dans presque toutes les religions, Dieu ou Bouddha est un objet de foi auquel les gens sont trop attachés. Une telle attitude dénote un esprit erroné. Dans la conscience et le cerveau se crée alors un dualisme entre soi et l’objet de la foi. L’unité est rompue. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas respecter Bouddha, mais il ne faut pas en dépendre. Agir avec un esprit mushotoku, sans but ni profit, est l’attitude la plus exacte.
Ici et maintenant, nous devons trouver Dieu ou Bouddha en nous-mêmes, devenir Bouddha. La statue de Bouddha, même placée dans le dojo, n’est qu’une sculpture. N’y soyez pas trop attachés. Lorsque je rentre dans le dojo et que je fais sanpai (suite de trois prosternations devant Bouddha en total abandon du corps et de l’esprit), je m’incline certes devant la statue de Bouddha, mais surtout pour vous qui êtes devenus des bouddhas vivants. Par les sanpai, une unité se crée entre tous les disciples et la force cosmique. Lorsque le disciple étale son zagu (pièce d’étoffe que l’on déplie devant soi pour faire sanpai. Grâce au zagu le kesa ne touche pas le sol.) et qu’il touche celui du maître, c’est le symbole de i shin den shin (d’esprit à esprit, de mon cœur à ton cœur), de la communication parfaite, de l’unité entre maître et disciple.
Butsu kojo no homon, au-delà de Bouddha est la porte du Dharma. Il ne faut pas être limité par Dieu ou Bouddha ni par les sutras, la Bible ou les préceptes. La vraie liberté existe dans notre esprit, au-delà de Dieu ou de Bouddha. Telle est la vraie religion.

7.- Corps et esprit sont unité.
Shin jin ichi nyo

C’est un point très important. Le corps et l’esprit ne sont pas séparés, contrairement à ce qu’avait dit Descartes, influençant la médecine jusqu’à nos jours. Les médecins n’étudient que le corps, mais la plupart des maladies proviennent de l’esprit. Les docteurs l’ignorent et n’étudient que les organes.
La pratique de zazen est semblable à l’image du cheval de course : « Pas d’homme sur la selle pendant la course. Sous la selle, pas de cheval. » C’est un koan. Il n’y a pas de cheval sous cette selle. Il n’y a pas non plus de cavalier. Le jockey, le cavalier comprend qu’il doit diriger le cheval avec les rênes et les pieds. Il doit aussi comprendre l’esprit du cheval. La selle, c’est zazen. En pratiquant zazen, on peut réaliser la conscience hishiryo (l’au-delà de la pensée, penser du tréfonds de la non-pensée. Penser sans penser, sentir sans sentir. La conscience hishiryo apparaît quand la conscience personnelle suit l’ordre cosmique). Hi signifie au-delà. Il est semblable à ku, l’infini. Dans le zen Soto, l’ultime secret est shin jin ichi nyo. Le corps et l’esprit sont unité, ichi nyo.

Dôgen s'est élevé contre la théorie de mappô selon laquelle on ne peut plus guère pratiquer par soi-même, la prière et la foi dans la force des bouddhas étant le seul recours des êtres. Il est au contraire possible, selon lui, de raviver le « vrai Dharma » (JAP. shôbô) en cette ère de mappô, d'où le  titre qu'il donnera d'ailleurs à son œuvre principale, « Trésor de l'œil du vrai Dharma » (JAP. Shôbôgenzo). Par ailleurs, Dôgen insista sur la nécessité de la bodhicitta et de la discipline morale dans la pratique. Il préconisa la prise des dix grands préceptes tirés du Brahmâjâlasutra comme étant « parfaits et com-plets ». Il instaura aussi l'usage des règles de comportement communautaire fixées à la suite de Baizhang, justifiant le travail quotidien des moines et le maintien de la chasteté dans les monastères.

Contrairement aux tenants du Chan chinois qui déclarent le Chan ineffable, il souligne l'importance des mots et du langage dans la transmission. S'il préconise shikantaza, « juste s'asseoir », Dôgen n'en néglige pas pour autant l'importance  de l'étude : «Écouter le Dharma touche et transforme l'esprit comme la conscience. Le zazen, quant à lui, unifie la pratique et la réalisation. C'est ainsi qu'on entre dans la voie du Bouddha » (Gakudojinshu).

Quelques références :

1) Un article en ligne d’Erik Pigani sur le site du journal « Psychologies »

2) Un article dans un petit livret joint au journal « Psychologies » n°394, février 2019, « 10 maîtres de vie indispensables, tome II », « Maître Dôgen, le fondateur du zen » par Erik Pigani.

3) Histoire du zen Soto par l’Association Zen Internationale

4) Les sept principes de Dôgen commentés par Maître Deshimaru

5) Des réponses de maître Dôgen

6) Un livre sur maître Dôgen de Jacques Brosse


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.



dimanche 24 février 2019

Borges et le bouddhisme : étude de l’ouvrage " Qu’est-ce que le bouddhisme ? " par Jorge Luis Borges et Alicia Jurado (1976) (septième partie : le bouddhisme zen, troisième sous-partie).




Ikebana.



Cet article est la suite de celui-ci. 
  
Le Zen a influé et continue d'influer sur la vie quotidienne des communautés qui le professent. Les divers arts — l'architecture, la poésie, le dessin, la peinture, la calligraphie — témoignent de cette influence. Omettre délibérément et s'en tenir à suggérer en sont les caractéristiques essentielles ; rappelons-nous les dessins laconiques et les brèves strophes des tanka et des haïkus. Voici quelques exemples de ces derniers :

Plus fugace que l'éclat d'une feuille emportée par le vent, cette chose, la vie.

L'épouse sans enfants, avec quelle tendresse ne touche-t-elle pas les poupées du magasin?

Prunier sur la berge : l'eau emporte-t-elle vraiment tes fleurs reflétées ?

Sur les marches du temple, je tends vers la lune d'automne mon vrai visage.

De même, le difficile apprentissage dans l'art du maniement de l'épée et de l'arc n'est pas non plus une fin en soi, mais un exercice spirituel : le maître décoche la flèche dans l'obscurité et atteint le cœur de la cible, mais cela est moins important que la discipline mentale qui a précédé l'exploit.

L'ikebana, dont le sens littéral est l'immersion de plantes vivantes dans l'eau, coïncide avec l'introduction du bouddhisme ; cette pratique fut, à l'origine, rituelle et monastique, et elle se généralisa par la suite. Il n'y a pas de maison japonaise où l'on ne dispose des fleurs ou des branches dans le tokonoma, niche murale qui tient lieu de sanctuaire et qu'on montre toujours aux hôtes de passage. La pratique de l'ikebana exige une grande concentration d'esprit, non seulement au moment du choix des fleurs, mais encore dans la disposition des éléments qui le composent, et qui doit suivre le schéma, toujours asymétrique, formé par les trois lignes qui symbolisent le ciel, la terre et l'homme. La réussite esthétique vient par surcroît ; ce qui est fondamental, c'est le sentiment religieux de celui qui a créé et de celui qui contemple l'œuvre. Il est fréquent qu'on s'incline devant la composition, avant et après l'avoir admirée.

Les jardins du Japon sont célèbres ; beaucoup sont conçus comme des tableaux, ils ne sont habituellement pas très grands et l'on cherche dans leur composition à imiter la nature, en évitant la symétrie et les couleurs vives. L'eau, si elle fait défaut, est simulée par du sable; les rochers et les arbustes aux formes harmonieuses y abondent. Le plus célèbre des jardins de ce type est celui de Ryoan-Ji, à Kyoto; il mesure trente mètres de long sur dix de large et comporte quinze rochers, des grands et des petits, disposés en cinq groupes diversement ordonnés et asymétriquement distribués. Il date du début du XVI ème siècle et on le considère comme la quintessence de l'art zen.

Caractéristique du Zen est aussi la cérémonie du thé, qui se déroule dans des pavillons destinés à cette fin ou dans des demeures familiales. Le caractère religieux de ce rite se reconnaît à la digne lenteur de l'officiant, à la parcimonie des propos échangés, à l'attitude respectueuse des commensaux, à la beauté et à la propreté des objets utilisés. Dans le Zen, l'exécution des actes les plus ordinaires peut être accompagnée d'un sentiment religieux et doit rendre notre vie plus belle.

  
La suite donc sur le bouddhisme zen une prochaine fois comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


samedi 23 février 2019

Borges et le bouddhisme : étude de l’ouvrage " Qu’est-ce que le bouddhisme ? " par Jorge Luis Borges et Alicia Jurado (1976) (sixième partie : le bouddhisme zen, deuxième sous-partie).




Un moine zen.


Cet article est la suite de celui-ci. 


Pour provoquer le satori certains maîtres remplacent le koan par des moyens plus violents. A une demande de son disciple au sujet du voyage de Bodhidharma, Ma-Tsu l'envoie au sol d'un coup de pied. Le néophyte se met à rire et s'écrie : « Innombrables sont les vérités enseignées par les Bouddhas. Il n'y en a plus une seule maintenant que je ne comprenne avec toutes les autres. » D'autres maîtres avaient recours au cri, à la gifle ou à diverses autres formes de violence physique. Il y a des exemples moins excessifs. Te-Shan, avant sa révélation, avait choisi pour maître Ch'ung-Hsin. Il alla loger dans son monastère ; un soir qu'il méditait assis, Ch'ung-Hsin lui demanda : « Pourquoi n'entres-tu pas? » Te-Shan répondit : « Il fait sombre. » Le maître revint avec une bougie allumée et quand le disciple voulut la prendre, il la souffla ; Te-Shan comprit immédiatement la Vérité.

Si on compare la mystique chrétienne ou islamique à celle du bouddhisme, on notera entre elles les affinités suivantes : a) le mépris des schémas rationnels lorsqu'ils ne sont que des moyens ; personne ne pense que les nombreux volumes de la Somme Théologique puissent être l'équivalent de l'expérience de la Vérité; b) la perception intuitive, différente de celle que peuvent fournir les sens ; c) la connaissance absolue, qui nous donne une certitude complète, que l'exercice de la logique ne peut réfuter ; celui qui la possède peut se passer de prémisses et de conclusions. Une fois maître de la vérité, le mystique s'aperçoit que l'opposition des contraires se fond d'une certaine façon dans une réalité supérieure; il est donc aussi au-delà des valeurs de la morale courante. Quand saint Augustin écrivit : « Aime et fais ce qu'il te plaît », peut-être voulut-il dire que l'homme qui est parvenu à l'amour divin est incapable de mal agir ; d) l'annihilation du Moi. Notre vie passée est absorbée dans le grand Tout; la paix et le soulagement en sont la récompense immédiate ; e) la vision du multiple univers transformé en une unité ; f) une sensation de félicité complète.

Si nous considérons maintenant les traits qui les différencient, nous voyons que le bouddhisme se passe de toute relation personnelle avec un dieu, car c'est une doctrine essentiellement athée où il n'y a ni croyant ni déité. A l'inverse de ce qui marque le judaïsme et ses dérivations, le christianisme et l'islamisme, on note également l'absence de ces concepts pathétiques de faute, de repentir et de pardon. On n'atteint pas le satori par l'adoration, la crainte, la foi, l'amour de Dieu ou la pénitence ; il s'agit ici d'une discipline qui ne vise que la paix et élimine les émotions. Le maître Te-Shan ne pria jamais, ne demanda jamais le pardon de ses fautes, ne vénéra jamais l'image du Bouddha, ne lut jamais les écritures et ne brûla jamais d'encens. De tels actes étaient, à son avis, d'inutiles formalités; seule l'intéressait l'incessante et l'intense quête mystique.

Tai-Hui compare le satori à un incendie sur le point de nous consumer, ou bien à une épée nue qui peut nous tuer. L'univers entier est un koan vivant et menaçant que nous devons résoudre et dont la solution implique celle de tous les autres. Inversement, chacune des parties contient le tout (c'est ce qui se passe avec les nombres transcendants étudiés par Cantor, dont chaque série a le même nombre que le total) ; il suffit d'en comprendre une pour comprendre l'univers.

La compréhension intellectuelle de la doctrine du Bouddha n'est pas importante ; l'essentiel est une illumination intime, qui semble correspondre à l'extase. Souvenons-nous de la parabole hindoue du voyageur qui parcourt en été un désert et qui, croisant un autre voyageur, lui dit qu'il est mort de fatigue et de soif, et qu'il est à la recherche d'une source. L'autre lui indique le chemin. Cette indication n'apaisera pas sa soif et ne soulagera pas sa fatigue ; il faut pour cela que le voyageur parvienne lui-même à la source. Le désert est la naissance et la mort; le premier voyageur est tout être vivant; le second est le Bouddha; la source est le Nirvana. Comme tous les mystiques, le bouddhiste met en doute la valeur du langage et des raisonnements. Rappelons la parabole de la flèche, exposée par Gautama lui-même ; le Zen a repris cette tradition et fait passer le satori avant les rites, l'érudition et la discussion philosophique. Le satori est donc le principe et la fin du Zen; on l'a comparé à une fleur qui s'ouvre et s'épanouit d'un seul coup.



La suite donc sur le bouddhisme zen une prochaine fois comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


samedi 12 janvier 2019

Les bases du bouddhisme zen (première partie).




Taisen Deshimaru. 
  
Cet article est la suite de celui-ci. 

Il est inspiré par le livre La pratique du zen de Taisen Deshimaru. 

La pratique de zazen est le secret du Zen. Pratiqué quotidiennement, il est très efficace pour l'élargissement de la conscience et le développement de l'intuition. Zazen ne dégage pas seulement une grande énergie, c'est une posture d'éveil. Pendant sa pratique, il ne faut pas chercher à atteindre quoi que ce soit. Sans objet, il est seulement concentration sur la posture, la respiration et l'attitude de l'esprit.

La posture

Assis au centre du zafu (coussin rond), on croise les jambes en lotus ou en demi-lotus. Si l'on rencontre une impossibilité, et qu'on croise simplement les jambes sans mettre un pied sur la cuisse, il convient néanmoins d'appuyer fortement sur le sol avec les genoux. Dans la position du lotus, les pieds pressent sur chaque cuisse des zones comprenant des points d'acupuncture importants correspondant aux méridiens du foie, de la vésicule et du rein. Autrefois, les samouraïs stimulaient automatiquement ces centres d'énergie par la pression de leurs cuisses sur le cheval.

Le bassin basculé en avant au niveau de la cinquième lombaire, la colonne vertébrale bien cambrée, le dos droit, on pousse la terre avec les genoux et le ciel avec la tête. Menton rentré, et par là même nuque redressée, ventre détendu, nez à la verticale du nombril, on est comme un arc tendu dont la flèche serait l'esprit.

Une fois en position, on met les poings fermés (en serrant le pouce) sur les cuisses près des genoux, et l'on balance le dos bien droit, à gauche et à droite, sept ou huit fois en réduisant peu à peu le mouvement jusqu'à trouver la verticale d'équilibre. Alors on salue (gassho), c'est-à-dire que l'on joint les mains devant soi, paume contre paume, à hauteur d'épaule, les bras pliés restant bien horizontaux.

Il ne reste plus qu'à poser la main gauche dans la main droite, paumes vers le ciel, contre l'abdomen ; les pouces en contact par leur extrémité, maintenus horizontaux par une légère tension, ne dessinent ni montagne ni vallée. Les épaules tombent naturellement, comme effacées et rejetées en arrière. Le regard se pose de lui-même à environ un mètre de distance. Il est en fait porté vers l'intérieur. Les yeux, mi-clos, ne regardent rien.

La respiration

La respiration joue un rôle primordial. Si l'on est concentré sur une expiration douce, longue et profonde, l'attention rassemblée sur la posture, l'inspiration viendra naturellement. L'air est rejeté lentement et silencieusement, tandis que la poussée due à l'expiration descend puissamment dans le ventre. On « pousse sur les intestins », provoquant ainsi un salutaire massage des organes internes. Les maîtres comparent le souffle Zen au mugissement de la vache ou à l'expiration du bébé qui crie aussitôt né. Ce souffle c'est le « om », la semence, c'est le pneuma, source de la vie.

L'attitude de l’esprit

La respiration juste ne peut surgir que d'une posture correcte. De même, l'attitude de l'esprit découle naturellement d'une profonde concentration sur la posture physique et la respiration. Qui a du souffle vit longtemps, intensément, paisiblement. L'exercice du souffle juste permet de neutraliser les chocs nerveux, de maîtriser instincts et passions, de contrôler l'activité mentale.

La circulation cérébrale est notablement améliorée. Le cortex se repose, et le flux conscient des pensées est arrêté, tandis que le sang afflue vers les couches profondes. Mieux irriguées, elles s'éveillent d'un demi-sommeil, et leur activité donne une impression de bien-être, de sérénité, de calme, proche du sommeil profond, mais en plein éveil. Le système nerveux est détendu, le cerveau « primitif » en pleine activité. On est réceptif, attentif, au plus haut point, à travers chacune des cellules du corps. On pense avec le corps, inconsciemment, toute dualité, toute contradiction dépassées, sans user d'énergie. 

Les peuples dits primitifs ont conservé un cerveau profond très actif. En développant notre type de civilisation, nous avons éduqué, affiné, complexifié l'intellect, et perdu la force, l'intuition, la sagesse liées au noyau interne du cerveau. C'est bien pourquoi le Zen est un trésor inestimable pour l'homme d'aujourd'hui, celui, du moins, qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Par la pratique régulière de zazen, chance lui est donnée de devenir un homme nouveau en retournant à l'origine de la vie. Il peut accéder à la condition normale du corps et de l'esprit (qui sont un) en saisissant l'existence à sa racine.

Assis en zazen, on laisse les images, les pensées, les formations mentales, surgissant de l'inconscient, passer comme nuages dans le ciel — sans s'y opposer, sans s'y accrocher. Comme des ombres devant un miroir, les émanations du subconscient passent, repassent et s'évanouissent. Et l'en arrive à l'inconscient profond, sans pensée, au-delà de toute pensée (hishiryo), vraie pureté. Le Zen est très simple, et en même temps bien difficile à comprendre. C'est affaire d'effort et de répétition — comme la vie. Assis sans affaires, sans but ni esprit de profit, si votre posture, votre respiration et l'attitude de votre esprit sont en harmonie, vous comprenez le vrai Zen, vous saisissez la nature de Bouddha.

La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


vendredi 11 janvier 2019

Conte zen : le chat.




Rappelez-vous le Chat Zen.

Cet article est la suite de celui-ci.

Jadis, il y avait un chat qui dormait tout le jour et ne capturait jamais de souris. Personne n'avait jamais vu ce chat prendre une souris. Et d'ailleurs, il n'y avait pas de souris dans la maison où était ce chat.

Un pratiquant du Zen lui demanda pourquoi il en était ainsi. Le chat ne répondit pas.

Il l'interrogea encore trois ou quatre fois, puis tous les jours, mais il ne reçut aucune réponse.

Et, tout à coup, la lumière se fit dans son esprit :

Ceux qui savent ne parlent pas.
Et ceux qui ne savent pas parlent toujours.

En vérité, le chat, en cet état, ne pensait plus. Il avait perdu conscience de soi-même.

Bien sûr, ce chat, c’est nous : c’est moi, c’est vous. Comme lui, nous ne pensons plus, nous avons perdu conscience de nous-mêmes. Et le bouddhisme et les grandes spiritualités ont beaucoup de mal à nous le faire comprendre pour que nous changions notre vie..

La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


lundi 17 décembre 2018

Borges et le bouddhisme : étude de l’ouvrage " Qu’est-ce que le bouddhisme ? " par Jorge Luis Borges et Alicia Jurado (1976) (cinquième partie : le bouddhisme zen, première sous-partie)




Comment applaudit une seule main.


Cet article est la suite de celui-ci.


Comme on le sait, le bouddhisme prit racine au Népal et passa ensuite en Indochine et en Chiné grâce à différents missionnaires dont le plus célèbre fut Bodhidharma, le Premier Patriarche, au début du VI ème siècle de notre ère. On raconte que Shen-Kuan, disciple et successeur du Patriarche, ne comprit pas d'abord une doctrine dont la révélation lui était refusée par ce dernier. Pour témoigner de la sincérité de sa foi, Shen-Kuan se coupa le bras gauche ; Bodhidharma, rompant un silence de plusieurs années, lui demanda ce qu'il désirait. Shen-Kuan lui répondit : « Il n'y a pas de tranquillité dans mon esprit; fais-moi la grâce de l'apaiser. » Bodhidharma lui dit : » Montre-moi ton esprit et je te donnerai la paix », à quoi le disciple répondit : « Quand je cherche mon esprit, je ne le trouve pas. — Bien, dit Bodhidharma, te voilà en paix. » Shen-Kuan, alors, eut une soudaine révélation : il comprit la Vérité.

Cette anecdote, peut-être la moins obscure de celles que nous citerons, serait le premier exemple d'intuition instantanée qu'on appelle au Japon satori ; elle équivaut à ce que nous sentons en trouvant soudain la réponse à une énigme, la drôlerie d'une plaisanterie ou la solution d'un problème.

Une des sectes chinoises fut celle de Ch'an (méditation), qui passa au VI ème siècle au Japon, où elle prit le nom de Zen.

Nos habitudes mentales obéissent aux concepts de sujet et d'objet, de cause et d'effet, de probable et d'improbable et à d'autres schémas d'ordre logique qui nous paraissent évidents; une méditation, qui peut durer de longues années, nous délivre de ces schémas et nous prépare à cette illumination soudaine : le satori.

Mettre en doute le langage, les sensations, la réalité de son propre passé et de celui d'autrui, et même l'existence du Bouddha, sont quelques-unes des disciplines que doit s'imposer l'adepte. Dans certains monastères, les images du Maître servent à alimenter le feu; les écritures saintes ont une fin des plus malpropres. Tout ceci peut être rapproché de la sentence biblique : « La lettre tue, mais l'esprit vivifie « (Cor. 3-8).

Pour provoquer le satori, la méthode la plus courante est l'emploi du koan, qui consiste à poser une question et lui faire une réponse qui s'écarte des lois de la logique.

L'exemple classique est attribué à divers maîtres. A l'un d'eux on demanda : « Qu'est-ce que le Bouddha? »; il répondit : « Trois livres de lin. » Les commentateurs font remarquer que la réponse n'est pas symbolique. On demanda à un autre : « Pourquoi le Premier Patriarche vint-il de l'ouest? »; la réponse fut : « Le cyprès dans le jardin. »

Les disciples de Po-Chang furent si nombreux qu'il dut fonder un autre monastère. Pour trouver qui mettre à la tête, il les réunit tous, leur montra une cruche et leur dit : « Sans employer le mot cruche, dites-moi ce que c'est. » Le prieur répondit : « Ce n'est pas un morceau de bois. » Le cuisinier, qui regagnait sa cuisine, donna un coup de pied dans la cruche et passa son chemin. C'est à lui que Po-Chang confia le monastère.

Plus intéressante sans doute est l'histoire de Toyo, qui à l'âge de douze ans, voulut recevoir l'enseignement du maître Mokurai. Celui-ci commence par le renvoyer étant donné son jeune âge; l'enfant insiste et Mokurai lui dit : « Tu peux entendre le bruit de deux mains qui applaudissent. Montre-moi maintenant comment applaudit une seule main. » Toyo se retira dans sa chambre et, tout en méditant, il entend la musique de ses voisines les geishas. « J'ai trouvé! » pensa-t-il. Le lendemain, quand son maître l'interroge, Toyo lui chante la musique des geishas. « Non, lui dit le maître, ce n'est pas là le bruit d'une main. » Toyo cherche un endroit plus tranquille et il entend de l'eau qui s'égoutte. « J'ai trouvé! » pense-t-il. Le lendemain, il imite devant Mokurai le bruit de l'eau; Mokurai lui dit : « Ceci ressemble au bruit de l'eau, mais non à l'applaudissement d'une main. Essaye une fois encore. »

Mokurai écoute et refuse le sifflement du vent, le cri de la chouette, le chant des grillons et bien d'autres bruits. Pendant une année, Toyo réfléchit à ce que peut être le bruit d'une seule main qui applaudit. Il finit par aller trouver son maître et lui dit : « Je suis fatigué d'écouter et d'imiter et j'en suis arrivé au son qui n'a pas de son. » Le maître lui répond : « Tu as trouvé. »

La suite donc sur le bouddhisme zen au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.

dimanche 9 décembre 2018

Compte rendu de la conférence, « Zazen et pleine conscience (Mindfulness). Entre terre et ciel » animée par Alexis Desouches le samedi 8 décembre au Dojo Zen de Paris.




Alexis Desouches.



Ancien avocat, médiateur et consultant, Alexis Desouches pratique zazen depuis l'an 2000. Il a reçu cette année l'ordination de bodhisattva. Formé auprès du Centre pour la mindfulness de la Faculté de Médecine de l'Université du Massachussetts, il est notamment instructeur du programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Restriction) de réduction du stress fondé sur la pleine conscience conçu par le Docteur Jon Kabat-Zinn.

Alexis Desouches est fondateur de la société de conseil Kamilex. Passionné par les méthodes d’amélioration continue et de performance propres à l’esprit startup, il accompagne des entrepreneurs francophones dans la création et le développement de leurs organisations. 

Il est membre actif de l'Association pour le Développement de la Mindfulness (ADM), membre co-fondateur de l'association « Mindfulness Solidaire » qui partage la pratique de la mindfulness avec les personnes en grande précarité et les détenus  ainsi que du think tank (groupe de réflexion) citoyen « Initiative Mindfulness France » qui vise à informer et à sensibiliser le monde politique et les décideurs publics sur les bienfaits que peut apporter la mindfulness dans la société, et plus particulièrement dans le domaine de la santé, de l'éducation,  du travail et de la justice.

Alexis Desouches a aussi conçu le programme d’approfondissement de la pleine conscience de l’application de méditation pour smartphones « Petit Bambou ».

Il dédie cette conférence au maître zen Bernie Glassman, militant de la paix dans le monde, qui vient de nous quitter le 4 novembre de cette année. 

Le conférencier nous confie qu’il voulait appeler sa conférence « Zen et pleine conscience » et qu’on lui a suggéré « Zazen et pleine conscience ». Loin de s'opposer, zazen et mindfulness s'éclairent mutuellement.

Alexis Desouches demande aux participants ce que signifie le mot « zazen » pour eux.

Zazen, c’est s’asseoir sans but, sans esprit de profit.

C’est prendre conscience des limites de notre vie, des filtres de notre esprit (jugements, croyances).

Comme disait le maître zen Dôgen : « Se connaître soi-même, c’est s’oublier. S’oublier soi-même, c’est s’ouvrir à toutes choses. »

Comme l’écrivait Shunryu Suzuki dans « Esprit zen,esprit neuf », « La pratique du zazen est l’expression directe de notre vraie nature. Au sens strict pour un être humain, il n’y a pas d’autre pratique que cette pratique ; il n’y a pas d’autre manière de vivre que cette manière de vivre. »

Alexis Desouches explique ensuite les origines bouddhistes de la méditation de pleine conscience (mindfulness). Mindfulness est la traduction donnée dès 1881 par T. W. Rhys Davids, célèbre spécialiste anglais de la langue Pali, du terme sati (smirti en Sanscrit), étymologiquement relié à la notion de mémoire, de souvenir. Souvent associé au terme sampajanna (en Pali), entendu comme une expérience directe, claire, profonde et constante de l'impermanence des phénomènes, sati est une exhortation à nous souvenir, à prêter attention, avec discernement, à ce que nous vivons. 

Dans son « Grand discours sur l'établissement de l'attention» (Maha Sati-patthana Sutta), le Bouddha a donné une importance particulière à cette posture attentionnelle, à cette attention juste (sama sati), faisant de celle-ci la pierre angulaire des sept autres pratiques composant l'Octuple Noble Sentier, la dernière des Quatre Nobles Vérités dans lesquelles il a condensé son enseignement : l'existence universelle de la souffrance (dukkha), les origines de cette souffrance, sa cessation possible, et le chemin menant à cette extinction.

La mindfulness (pleine conscience), telle que la pratique et l’enseigne Alexis Desouches, est le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction), qu'a créé un scientifique reconnu Jon Kabat-Zinn (il existe une autre méthode la MBCT, Mindfulness  based cognitive therapy : voir à ce sujet le livre de Christine Mirabel-Sarron "Mener une démarche de pleine conscience, Approche MBCT").

En 1979, celui-ci, professeur en biologie moléculaire au Massachusetts Institute of Technology (MIT), pratiquant à la fois le zen, le yoga, l'aïkido, et la méditation Vipassana, eut l'intuition, conçut et développa au sein de la Faculté de Médecine de l'Université du Massachusetts, le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) de réduction du stress fondé sur la pleine conscience. Il résume la pleine conscience dans cette phrase : « Prêter de manière intentionnelle attention au moment présent, sans jugement ».

Quel est le contenu de ce programme ?

Ancré dans le courant de la médecine intégrative, qui envisage le corps et l'esprit comme formant un tout, fondé sur un entraînement systématique et intensif à la Mindfulness, le programme MBSR est enseigné de manière collective (jusqu'à 20 personnes), sur une période de 8 semaines à raison d'une session d'information, de 8 sessions hebdomadaires de 2H30, et d'une journée d'intégration en silence, soit 31 heures d'enseignement. Le programme est structuré sous la forme d'un parcours destiné à soutenir la santé des participants, soulager la détresse et la souffrance liées à la grande variété des défis, des pathologies médicales ou psychologiques auxquelles ils doivent faire face dans leurs vies. La pratique intensive de la Mindfulness et des sept attitudes qui en constituent les piliers majeurs (le non-jugement, la patience, l'esprit du débutant, la confiance, l’effort sans effort, l'acceptation et le lâcher-prise), donne aux participants la possibilité d'entrer différemment en relation avec une douleur, un stimulus ou une expérience quelconque, afin d'être en mesure d'apporter à chaque situation une réponse adaptée au lieu d'y réagir de façon automatique. 

Les sessions du programme proposent un ensemble d'outils et de techniques fondés sur la Mindfulness, simples à mettre en œuvre (scan corporel, méditation assise, couchée, debout et en mouvement), des exercices d'étirement issus du Hatha Yoga, des pratiques informelles de Mindfulness issues de la vie quotidienne, comme manger en pleine conscience, mais aussi des partages d'expérience en groupe, des dialogues exploratoires ainsi que des apports théoriques et pédagogiques (physiologie, psychologie du stress, communication, neurosciences ...). Enfin, des cahiers d'exercice et des méditations guidées sont mis à disposition des participants sous format numérique, pour qu'ils puissent pratiquer, tous les jours, en autonomie, entre deux sessions.

Le conférencier développe ensuite les sept attitudes pratiquées dans les stages de MBSR : le non-jugement, la patience, l'esprit du débutant, la confiance, l’effort sans effort, l'acceptation et le lâcher-prise

1) Le non-jugement
Il ne faut pas juger les situations surtout en terme de dualité : l’agréable et le désagréable, ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas pour ensuite rejeter le désagréable et ce qu’on n’aime pas.

2) La patience
Le stage de MBSR dure huit semaines.

3) L'esprit du débutant
Les stagiaires pratiquent la posture du témoin. Ils essaient de découvrir les choses comme s’ils les voyaient pour la première fois. Alexis Desouches donne la référence pour ce qui est du zen au livre du maître Shunryu Susuki « Esprit zen, esprit neuf ».

4) La confiance

5) L’effort sans effort,
Dans le zazen, il y à la fois but et absence de but. On laisse de côté les objectifs. On a une attitude ouverte, sans choix, et l’on repère nos automatismes émotionnels. Cela constitue une présence ouverte, douce. On s’aperçoit que les pensées nous arrivent sans qu’on les choisisse.

6) L'acceptation
Dans le zazen, on accepte les choses telles qu’elles sont.

7) Le lâcher-prise


Conclusion :

Le fait de laisser les participants s'approprier, à leur rythme, les outils de la pleine conscience, ici envisagée comme une pratique universelle n'ayant nullement besoin de se référer explicitement à ses anciennes racines éthiques, en explorant le fonctionnement de leur esprit et les liens existant entre la qualité de l'attention, l'expérience de la souffrance et l'amélioration de leur santé, constitue une expérience profondément transformatrice, qui se déploie bien au-delà de 8 semaines. Il s'agit là d'une occasion unique pour les participants de guérir de bien des maux, de prendre soin d'eux, des autres et du monde. 

En cela, le programme MBSR entre pleinement en résonnance avec l'étymologie latine du mot méditation (meditari, dérivé de mederi) qui signifie, lui aussi, pendre soin.


Voilà. C’est tout pour aujourd’hui. Amitiés à tous