mercredi 26 août 2015

Christianisme et réincarnation (première partie)


André Couture, un universitaire reconnu qui travaille sur la réincarnation




J’ai toujours été intéressé par la comparaison entre les religions, sans doute un souvenir du temps de mon enfance où je lisais avec passion la collection « Contes et légendes » de Fernand Nathan ! Comme je vous l’ai dit précédemment, j’ai adoré les livres de Frédéric Lenoir et Odon Vallet, respectivement Socrate, Jésus, Bouddha et Jésus et Bouddha. Pour couronner le tout, je suis allé par curiosité à la conférence d’un astrologue indien Stephen Quong  (Umananda) le dimanche 17 mai : « Astrologie védique et réincarnation ». Je suis passionné en général par la philosophie orientale mais je pensais en sortir totalement indemne de toute nouvelle idée : l’astrologie m’a toujours un peu rebuté, l’hindouisme n’était connu de moi que par le biais du bouddhisme (c’est-à-dire peu) et je n’avais jamais vraiment cogité sur les rapports entre le christianisme et la réincarnation. Eh bien, je ne sais pas si Stephen Quong m’a hypnotisé, je ne sais pas comment il a procédé, mais j’ai changé d’avis sur les trois sujets dans la même soirée.

Aujourd’hui, je vais seulement parler de la notion de réincarnation, telle qu’on peut la voir dans les Evangiles, si l’on y est quelque peu attentif. Et ce n’est pas un seul passage que je citerai, ce qui pourrait passer pour un caprice du hasard, une inattention, mais quatre (là on peut vraiment se poser des questions !). Comme d'habitude, pour des raisons de confort sur Internet, je diviserai cet article en deux parties.

Stephen Quong explique au début de sa conférence que, jusqu’au sixième siècle après Jésus-Christ, jusqu’au concile de Constantinople, un des dogmes des Chrétiens était la réincarnation. Les prêtres ont alors eu peur parce qu’ils ont pensé que les gens prendraient plusieurs vies pour se convertir et s’améliorer.

1) Le premier passage qui me paraît criant d’évidence est celui dit de l’entretien avec Nicodème dans l’Evangile selon Saint Jean, chapitre trois, verset 1 et suivants :
« Mais il y eut un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des Juifs, qui vint, lui, auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui. Jésus lui répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. »
Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? »
Jésus répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit.
Ne t’étonne pas que je t’aie dit : « Il faut que vous naissiez de nouveau. »
Le vent souffle ou il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va.
Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’esprit. »
Nicodème lui dit : « Comment cela peut-il se faire ? »
Jésus lui répondit : « Tu es le docteur d’Israël, et tu ne sais pas ses choses ! En vérité, en vérité, je te le dis, nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu ; et vous ne recevez pas notre témoignage.»

2) Encore un exemple que je trouve particulièrement frappant dans l’Evangile selon saint Matthieu, chapitre 16, versets 13 à 19, (La foule prend Jésus pour un prophète ressuscité, Elie, Jérémie, Jean le Baptiste ou d’autres) :
« Jésus arrive dans la région de Césarée-de-Philippe, et demande à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils lui répondent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur demande : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Alors Simon-Pierre prend la parole : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Jésus lui répond : « Heureux es-tu, Simon, fils de Yonas : c’est mon Père qui est aux cieux qui te l’a révélé. Et moi, je te le déclare : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux.»


Voilà. La suite au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries américaines contemporaines. Dans la deuxième partie, je citerai principalement l’anecdote de l’aveugle-né mais aussi je développerai d’autres remarques inspirées pour beaucoup par Frédéric Lenoir. Amicales salutations.

lundi 24 août 2015

Le discours du Bouddha aux Kalamas, extrait d'un grand texte philosophique



La fleur de lotus, symbole du bouddhisme




Chers amis,

J'effectue une petite pause dans mon étude du livre de Benoit Stevens sur la communauté bouddhiste Triratna pour vous présenter un texte bouddhiste qui résume de manière adéquate mes opinions sur différents domaines privés et sociétaux. Pour moi, ce texte est le plus beau, le plus simple, le plus direct des innombrables écrits bouddhistes. Je le trouve, bien qu’écrit il y a plus de 2000 ans, d’une incroyable modernité. 

Extrait du Discours de Bouddha aux Kalamas (Anguttara Nikaya III, 65 dans Sutta Pitaka)

« [Les Kalamas] s’étant assis à l’écart sur un côté s’adressèrent au Bouddha et dirent : « Vénérable Gotama, il y a des contemplatifs et des prêtres qui arrivent à Kesaputta. Ils exposent et exaltent leurs propres doctrines, mais ils condamnent et méprisent les doctrines des autres. Puis d’autres contemplatifs et d’autres prêtres arrivent ensuite à Kesaputta. Eux aussi exposent et exaltent leur propre doctrine, et ils méprisent, critiquent et vilipendent les doctrines des autres. Vénérable, il y a des doutes, il y a une perplexité chez nous à propos de ces diverses opinions religieuses. Parmi ces contemplatifs et ces prêtres, qui dit la vérité et qui dit des mensonges ?

Le Bouddha s’adressa aux Kalamas et dit : « Il est normal, Kalamas, que vous ayez des doutes et que vous soyez dans la perplexité, car le doute est né chez vous avec raison.

« Kalamas, ne vous laissez pas guider par ce que vous avez entendu dire, ni par les traditions. Ne vous laissez pas guider par l’autorité des textes religieux, ni par la simple logique ou les allégations, ni par les apparences, ni par la spéculation sur des opinions, ni par des vraisemblances probables, ni par la pensée : « Ce religieux est notre maître spirituel ». »

« Cependant, lorsque vous savez par vous-mêmes que certaines choses ne sont pas justes, qu’elles sont blâmables, condamnées par les sages et que, lorsqu’on les met en pratique, elles conduisent au mal et au malheur, abandonnez-les ! »


Voilà. Pour moi, l’essentiel est dit. La suite au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries américaines contemporaines. Amicales salutations.

lundi 3 août 2015

Compte rendu du livre "La communauté bouddhiste Triratna, un bouddhisme occidental" de Bernard Stevens (première partie)


Une étude très intéressante de Bernard Stevens sur la communauté bouddhiste Triratna



Arrivé à ce point du blog, je me suis posé la question de l’opportunité de le continuer. Des amies/amis très sympathiques m’ont envoyé des messages d’encouragement qui m’ont poussé à persévérer et je les en remercie chaleureusement.

Cependant, j’ai toujours en moi ces questions fondamentales : est-ce que je suis la personne bien placée pour parler du thème du bouddhisme ? Est-ce que ce que j’écris sert à quelque chose ? Est-ce que j’écris est clair et profitable pour ceux qui me lisent ? Un ami du centre bouddhiste Triratna m’a justement sur ce thème raconté une anecdote éclairante : « La jungle est en feu. Tous les animaux s’enfuient et un guépard en s’enfuyant aperçoit un petit colibri, le bec rempli d’eau, qui retourne vers la jungle. Il lui dit : Mais que fais-tu donc ? Le petit colibri répond : « Je fais ma part. C’est tout. » »
Comme le petit colibri, je vais essayer de faire ma part, du mieux que je peux.

Poursuivant dans ce qui a été mon expérience du bouddhisme, je désirerais vous parler d’un livre que je trouve très intéressant sur la communauté bouddhiste Triratna, communauté qui m’a personnellement beaucoup apporté. Cette étude a été écrite par Bernard Stevens, un philosophe et traducteur belge, qui ne fait pas partie de l’Ordre (ceux qui s’engagent comme moines ou nonnes) mais est un simple sympathisant ; cet essai s’appelle La communauté bouddhiste Triratna : un bouddhisme occidental. Le livre est composé de trois parties : 1) La vie de Sangharakshita, 2) L’enseignement, 3) Un nouvel ordre bouddhiste, avec d’abord une forte introduction. Dans celle-ci, Bernard Stevens explique que la Communauté bouddhiste Triratna (son premier nom est Ordre bouddhiste occidental) a été fondée en 1967 par Sangharakshita – un moine anglais (Dennis Lingwood) qui a été ordonné en Inde selon le rite Theravada (petit véhicule) avant de connaître plusieurs initiations dans la tradition Vajrayana (tibétaine). Comme il n’était véritablement lié à aucune des écoles bouddhistes traditionnelles, il a pu non seulement revenir aux racines du bouddhisme, les discours du bouddha, mais aussi emprunter à chaque école des éléments pour adapter le bouddhisme à notre monde occidental.

Voilà ! C’est tout pour aujourd’hui. Rappelez-vous que je ne vous parle que de « ma » conception du bouddhisme. Ce que je propose n’est que des informations à prendre ou à laisser. A vous, si vous le désirez, de vous faire votre propre bouddhisme.


La suite au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou les séries américaines actuelles. Amicales salutations !

lundi 27 juillet 2015

Le Bouddhisme et l‘Occident (deuxième partie)


 Une passionnante étude sociologique de Frédéric Lenoir


Après avoir constaté la très forte incursion actuelle du bouddhisme en Occident dans un premier article, il faut essayer maintenant d’en comprendre la genèse.

Frédéric Lenoir a en 1992 entamé une enquête sociologique sur le sujet qui lui a permis d’effectuer sa thèse de doctorat (l’enquête est parue sous le titre Le bouddhisme en France). A noter que ses données portent essentiellement sur le bouddhisme tibétain et le bouddhisme zen. Au contact d’adeptes, il a constaté que, très souvent, beaucoup d’eux faisaient allusion à un livre qui les avait convertis, Le Troisième Œil de Lobsang Rampa. Publié en 1956 en Grande Bretagne et en 1957 en France, cet ouvrage se présentait comme l’autobiographie d’un moine tibétain et suscita un enthousiasme extraordinaire en Occident. Cependant, il s’agit d’une incroyable falsification, un faux banal, où les lamas tibétains sont doués de pouvoirs psychiques exceptionnels, capables de quitter leur corps par la pensée, de lire l’aura, etc. Des enquêtes conduites en 1958 ont montré que Lobsang Rampa, de son vrai nom Cyril Henry Hoskin, était un installateur d'équipements chirurgicaux au chômage et qu'il n'était jamais allé au Tibet ni ne parlait le tibétain !

On peut montrer que cette idée de lamas aux pouvoirs magiques provient initialement d’un groupe pseudo-ésotériste, la Société Théosophique, fondée en 1875 par le colonel Olcott et Helena Blavatsky. Justifiant toute leur doctrine par des enseignements occultes transmis par l’intermédiaire d’énigmatiques « maîtres tibétains », les théosophes fondèrent le mythe moderne d’un Tibet magique (allez voir pour votre édification les nombreux tomes de La doctrine secrète d'Helena Blavatsky).

Les autres développements en Europe du bouddhisme dans la philosophie de Schopenhauer ou dans celle de Nietzche au dix-neuvième siècle, ou dans des romans du vingtième siècle comme Siddhartha de Hermann Hesse, la percée récente du Zen et du bouddhisme tibétain, tout cela est évoqué de façon passionnante par Frédéric Lenoir. Donc, un conseil, achetez ou empruntez La rencontre du bouddhisme et de l’Occident et Le Bouddhisme en France. Ce sont des lectures capitales.

Cependant, s’il est très intéressant de suivre d’une manière historique comment la représentation du bouddhisme en Occident a évolué, cela n’est pas suffisant. Frédéric Lenoir énumère les différentes expressions utilisées pour le désigner (toutes fausses ou approximatives) : « Christianisme dégénéré, nihilisme désespérant, catholicisme d’Orient, rationalisme, mystique athée, religion superstitieuse, philosophie, sagesse ésotérique, humanisme moderne, sagesse laïque, etc. »

Ces définitions sont absurdes et font référence à la perception que nous avons du bouddhisme et non à un bouddhisme authentique. La question brûlante est alors de savoir comment trouver ce bouddhisme authentique, ce qui devient alors extrêmement problématique. 

La vie et les enseignements essentiels du Bouddha sont en effet connus par des traditions tardives (les textes les plus anciens en notre possession ont été rédigés plusieurs siècles après la mort de Siddharta Gautama) et sont interprétés de manière fort différente selon les aires culturelles dans lesquelles le bouddhisme s’est répandu au fil des temps.

La discussion sur un bouddhisme « authentique » est encore rendue plus difficile par la nature même de cette religion : le bouddhisme, premièrement, ne prétend pas s’appuyer sur une révélation divine et deuxièmement ne possède aucune institution gardienne de l’orthodoxie du dogme. Il faut donc faire confiance à certaines croyances fondamentales comme les quatre nobles vérités et le noble sentier octuple, puis à son expérience et à sa raison individuelle comme validation de ces croyances. Autrement dit, chaque disciple du Bouddha est théoriquement libre de se réapproprier et de formuler à sa manière ses enseignements. Il y a sur ce sujet un sutta (sermon du Bouddha) le Kalama Sutta dont j’ai déjà parlé dans ce blog et que, à mon avis, il faut absolument avoir lu pour comprendre la profondeur de la pensée du Bouddha. Personnellement, je recommande aussi le site canonpali.org sur les textes du bouddhisme du petit véhicule originellement écrits en langue pali qui est d'une richesse exceptionnelle.

Comme je vous l’avais expliqué précédemment, j’ai d’abord  lu le plus possible sur le sujet, pendant des dizaines d’années, puis j’ai choisi de suivre les cours du Centre Bouddhiste Triratna de Paris qui m’ont passionné. A présent, je vais le plus souvent possible aux soirées de la Sangha le mercredi. Le centre bouddhiste Triratna de Paris fait partie d’une communauté internationale, la communauté bouddhiste Triratna fondée par un moine anglais, Sangharakshita (Dennis Lingwood). Une étude  très documentée dont je vais vous parler dans un prochain article a été écrite sur celle-ci par Bernard Stevens, un philosophe et traducteur belge.


Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. La suite au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons. Amicales salutations

dimanche 26 juillet 2015

Le Bouddhisme et l'Occident (première partie)


Une passionnante étude de Frédéric Lenoir


Arrivé à ce point du blog, j’avais en tête plusieurs idées d’articles différentes mais je ne savais pas par laquelle commencer. J’avais lu un texte remarquable de Frédéric Lenoir La rencontre du bouddhisme et de l’occident qui, couplé avec son ouvrage Le Bouddhisme en France, a fait l’objet de sa thèse de doctorat du 8 octobre 1999 à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). J’ai aussi toujours été passionné par la notion de relativisme interreligieux (dont fut accusée (!) Mère Theresa), qui me semble aujourd’hui bien représentée par deux livres Jésus et Bouddha, destins croisés du christianisme et du bouddhisme d’Odon Vallet et Socrate, Jésus, Bouddha, trois maîtres de vie de Frédéric Lenoir. J’avais aussi relu La tentation de Saint-Antoine de Gustave Flaubert où il y a un magnifique passage sur le Bouddha. Entre-temps, j’étais allé à des conférences d’un astrologue indien Stephen Quong qui m’avaient interpellé et avaient changé ma vision à la fois sur l’hindouisme et l’astrologie.

Tout cela fait beaucoup et dans des domaines différents. J’ai donc décidé de commencer par l’essai de Frédéric Lenoir La rencontre du bouddhisme et de l’occident qui me semble le plus raisonnable au regard de notre pensée occidentale. Il montre d’une façon passionnante comment le bouddhisme, religion complètement inconnue en Occident il y a plusieurs siècles, y est devenue une pensée déterminante.

Son introduction est très intéressante et il cite Nietzche, le grand pourfendeur du Christianisme : « Le christianisme approche de l’épuisement, écrit-il au dix-neuvième siècle (!). On se contente d’un christianisme opiacé parce qu’on n’a ni la force de chercher, de combattre, d’oser, et de vouloir être seul, ni la force nécessaire au pascalisme, à ce mépris du soi ratiocineur, à la croyance en l’indignité humaine, à l’angoisse du « peut-être condamné ». Mais un christianisme qui doit surtout apaiser des nerfs malades n’a absolument pas besoin de cette terrible solution d’un « Dieu en croix ». C’est pourquoi en silence, le bouddhisme progresse partout en Europe. »

Un siècle après cette ultime apostrophe du prophète de la « mort de Dieu », les signes de cette progression sont multiples. Au cours de ces trente dernières années, on est passé, dans la plupart des pays occidentaux, de l’intérêt intellectuel d’une élite à un véritable engouement et à une pratique de la méditation qui concerne des centaines de milliers d’individus. Il existe aujourd’hui plusieurs milliers de dojos zen et de grands centres ou monastères tibétains en Europe et aux Etats-Unis, sans compter les nombreux groupes de méditation rattachés à divers courants et écoles. On assiste également depuis peu à l’apparition d’une génération de bouddhistes occidentaux prenant en charge la responsabilité matérielle et spirituelle des centres, ainsi qu’à l’émergence d’un monachisme bouddhiste occidental.

En marge de ce phénomène typiquement religieux, qui semble constituer une véritable pénétration du bouddhisme asiatique en Occident, on assiste depuis une quinzaine d’années à une effervescence médiatique autour du bouddhisme, tout particulièrement de la figure emblématique du dalaï-lama, qui obtint le prix Nobel de la paix en 1989. Richard Gere, l’acteur préféré des Américaines, fait figure de grand ambassadeur du bouddhisme dans le monde du show-biz et après Little Bouddha de Bernardo Bertolucci (1993), ce sont Jean-Jacques Annaud (Sept ans d’aventures au Tibet, 1998) et Martin Scorsese (Kundun, 1998) qui réalisent des super-productions inspirées par le drame du Tibet et la vie du chef spirituel et temporel des Tibétains. Le livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché, publié en 1993, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires et a été traduit en vingt-six langues. En France, les entretiens entre Jean-Claude Carrière et le Dalaï-lama, La Force du bouddhisme, ont dépassé les 100 000  exemplaires et ceux du moine tibétain Matthieu Ricard avec son père Jean-François Revel les 200 000 exemplaires. L’Art du bonheur, du Dalaï-lama, 1999, a dépassé les 100 000 exemplaires.

Face à un tel phénomène, nous pouvons nous poser de nombreuses questions.
C’est ce que nous verrons dans un prochain article. Amicales salutations

lundi 20 juillet 2015

Borges et le bouddhisme, synthèse bibliographique (deuxième partie)



Comme je l'ai mentionné en première partie, cet ouvrage "Inquisiciones"n'a jamais été traduit en français.


Voici la deuxième partie de ma synthèse bibliographique sur Borges et le bouddhisme.

5) « La personalidad y el buddha »
Sur (Sud), octobre-décembre 1950, numéros, 192-193-194
Cet article n’a jamais été traduit en français.

Borges y évoque la comparaison déjà faite en 1890 par Edmund Hardy entre Bouddha et Jésus, l’hypothèse d’un Bouddha mythe solaire par Emile Senart. On y trouve beaucoup d’éléments de sa vie mythique repris ensuite dans la biographie légendaire de Qu’est-ce que le bouddhisme ? (les dieux, après ses années de privation dans la montagne, croient qu’il est mort ; les armées de Mara le bombardent de montagnes de feu qui se transforment, par la force de son amour, en palais de fleurs).

Borges y parle du Milindapañha, les questions de Milinda, un petit traité du Canon Pali qui relate l'entretien entre le roi Indo-grec Ménandre (Milinda) et le moine bouddhiste Nagasena, originaire du Cachemire. Le texte aurait été écrit au début de notre ère. Sous forme de questions et réponses, il y est évoqué les grands problèmes de la religion bouddhiste : réalité de l’individu, existence de l’âme, métempsycose, karma, samsara, nirvana. On y trouve notamment la parabole du char du roi (livre 2, chapitre 1). Le char est composé d’un timon, d’un essieu, de roues, d’une caisse, d’une hampe mais il est impossible de définir le char, ce n’est qu’un mot, il n’y a pas de char. De même Nagasena est en relation avec ses cheveux, ses poils, sa cervelle, ses sensations, ses constructions psychiques, sa conscience mais ils ne sont pas Nagasena. Sous le nom Nagasena, personne ne se trouve. De même qu’on dit « char » pour un assemblage d’éléments, de même où se trouve un certain groupement, on s’accorde à dire « être vivant ».

Puis Borges y évoque à nouveau le Visuddhimagga (déjà cité), un des premiers traités bouddhistes, La voie de la pureté, qui déclare que tout homme est une illusion.

Il décrit ensuite les idées du moine Nagajurna, fondateur du Grand Véhicule, qui a été le grand spécialiste du principe de la vacuité. La pensée de celui-ci est extrême. Il a créé l’école Madhyamaka qui se base sur son livre La voie du milieu. À la suite du Bouddha, les Madhyamaka mettent en cause l'existence intrinsèque des phénomènes, en général, et de soi-même, en particulier. Ils professent donc la vacuité, Sunyata, de tous les phénomènes sans exception. C'est l'objet du chapitre 15 de La voie du milieu, qui est le chapitre central de l'ouvrage. Nagarjuna y déclare, par exemple:

« Dire « il y a » c'est prendre les choses comme éternelles, dire « il n'y a pas » c'est ne voir que leur anéantissement. C'est pourquoi l'homme clairvoyant ne s'attachera ni à l'idée d'être ni à l'idée de non-être. »

Borges adore cette métaphysique qui peut paraître à la fois désespérante et déconcertante. Il se régale aussi du fait que les littératures de l’Inde semblent, à la différence des nôtres, n’avoir pas d’auteurs. « Il est commun, dit-il de les attribuer à des écoles déterminées, des familles ou des communautés de moines, ou même à des êtres mythiques. »

Synthèse de conférences données au Collège Libre d’études supérieures.
Ce livre est déjà développé dans mes articles précédents.

7) Le Bouddhisme in Sept nuits (1980) in Œuvres complètes, tome 2, 1999, La pléiade, in Conférences.
C’est une des sept conférences donnée au Teatro Coliseo de Buenos Aires. Elle a été lue le 6 juillet 1977. Elle a été reprise dans le volume Conférences.

Je ne vous donnerai que quelques pistes. Il faut que vous lisiez le texte de Borges. L’écrivain argentin constate que le bouddhisme est une religion de tolérance : « Il n’a jamais eu recours au fer ou au feu, il n’a jamais pensé que le fer et le feu étaient des moyens de persuasion. […] Un bon bouddhiste peut être luthérien, méthodiste, presbytérien, calviniste, shintoïste, taoïste ou catholique, il peut en toute liberté faire du prosélytisme pour l’islam ou la religion juive. Toutefois, il n’est pas permis à un chrétien, à un juif ou à un musulman d’être bouddhiste. »

D’une discussion que Borges a avec un ami bouddhiste, il ressort qu’il n’est même pas important de croire à l’existence historique du Bouddha. Celui-ci lui dit que « croire à l’existence historique du Bouddha ou s’y intéresser, c’est un peu comme confondre l’étude des mathématiques avec la biographie de Pythagore ou de Newton ». L’important, c’est d’adhérer à la Doctrine du Bouddha.
Borges aborde le problème du karma, de la réincarnation, puis celui du moi, exactement comme dans « Futilité du culte du moi ». En voici un extrait significatif :

« Une des désillusions majeures est celle du moi. En cela le bouddhisme est d’accord avec Hume, avec Schopenhauer et avec notre Macedonio Fernandez. Il n’y a pas un sujet pensant mais une série d’états mentaux. Si je dis « je pense », je commets une erreur car je suppose un sujet constant puis l’œuvre de ce sujet, qui est la pensée. Il n’y a rien de tel. Il faudrait dire, note Hume, non pas « je pense » mais « il est pensé » comme on dit « il pleut ». En disant « il pleut » nous ne pensons pas que la pluie exerce une action, non, il se passe quelque chose. »

La conclusion est exemplaire :
« Mes propos d’aujourd’hui sont fragmentaires. Il eût été absurde que je vous expose une doctrine à laquelle j’ai consacré de si nombreuses années – et qu’à vrai dire j’ai peu comprise – comme on exhibe une pièce de musée. Pour moi le bouddhisme n’est rien de tel : c’est une voie de salut. Non pas pour moi seulement mais pour des millions d’hommes. C’est la religion la plus répandue dans le monde et, en vous l’exposant ce soir, je pense l’avoir traitée avec tout le respect qu’elle mérite. »

Je ne sais pas quelle était la situation des religions à l’époque de Borges mais actuellement le bouddhisme est la quatrième religion, après le christianisme, l’Islam et l’hindouisme ( !).

La suite donc au prochain numéro comme dans les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle ou dans les séries télévisées américaines actuelles. Amicales salutations.


dimanche 19 juillet 2015

Borges et le bouddhisme : synthèse bibliographique (première partie)

Les œuvres pas tout à fait complètes de Jorge Luis Borges

Pour clore cette série d’articles sur Borges et le bouddhisme, j’en reviens à deux points déterminants. Ce n’est pas par hasard si l’écrivain argentin publie son livre en 1976 Qu’est-ce que le bouddhisme ?. Il est passionné de philosophie, de métaphysique, de religion et le bouddhisme, pour diverses raisons, est la religion qui le captive, qui l’intrigue le plus, qui lui paraît la plus proche de la vérité. Comme je vais le montrer, il l’abordera à sept reprises dans sa vie d’écrivain (sans parler des moments où il effleure le sujet comme dans « Le temps circulaire » d’Histoire de l’éternité). Mais surtout ce n’est pas une chose négligeable que cette religion soit abordée par un des plus grands intellectuels de notre temps. Je rappelle que Borges a été cité dans The Western Canon d’Harold Bloom, un des critiques importants actuellement, comme étant un des dix-sept auteurs faisant partie du canon occidental (avec notamment Cervantes et Shakespeare…). Je tiens à mentionner aussi qu’il a été présumé plusieurs fois pour le prix Nobel mais qu’il ne l’a pas obtenu, apparemment pour cause de pensée excessivement anti-conformiste.

Pour que le lecteur ait une grande clarté de l’itinéraire de Borges par rapport au bouddhisme, je mentionnerai de manière chronologique les sept moments où il a abordé cette religion. C’est important parce qu’un des textes n’est pas traduit en français, « La personalidad y el buddha » et un autre « Futilité du culte du moi » n’est accessible que dans les œuvres complètes de la collection « La Pléïade » de Gallimard.

Toujours pour des raisons de commodité de lecture sur Internet, je publierai cette synthèse en deux parties.

1) « La naderia de la personalidad », publiée dans le journal Proa en 1922 puis dans son premier recueil d’essais en 1925 (Inquisiciones) non traduit en français. On trouve le texte avec un mauvais titre dans le tome 1 des Œuvres complètes de La Pléïade : « Futilité du culte du moi » (Il faudrait traduire « Néant de la personnalité » ou « Négation de la personnalité »). Ce texte est bien sûr inspiré par la doctrine bouddhiste du non-soi (anatman).

Borges nous dit : « Je pense pouvoir prouver que la personnalité est une méprise occasionnée par la présomption et l’habitude mais dépourvue de fondements métaphysiques et de réalité propre »
Il enchaîne ensuite : « Le moi n’existe pas. […]
Moi, en écrivant, je ne suis qu’une certitude qui recherche les mots les plus aptes à gagner ton attention. Ce propos, ainsi que quelques sensations musculaires et la vue des claires frondaisons devant ma fenêtre, constituent mon moi actuel. »
La phrase « Le moi n’existe pas » est ensuite répétée quatre fois avec chaque fois des arguments sur l’inexistence du moi.
« Personne, s’il y pense bien, n’acceptera que le moi puisse se fonder sur la somme conjecturale et irréalisable de nos différents états d’âme. »
Il parle de son maître à penser, l’écrivain Torres Villaroel, qui s’aperçut qu’il était semblable aux autres, c’est-à-dire qu’il n’était rien, ou qu’il n’était tout juste qu’une confuse clameur qui persistait dans le temps et fatiguait l’espace.

Dans une partie qui a été supprimée (volontairement ou involontairement) en français, Borges cite le livre de Georg Grimm Die Lehre des Buddha (La leçon de Bouddha) de 1917. Celui-ci explique que les Indiens font ce raisonnement : je ne suis pas la réalité visuelle que mes yeux embrassent, je ne suis pas les sons que j’écoute ; de même je ne suis pas les odeurs, le sens du toucher. Je ne suis pas non plus mon corps. Je ne suis pas non plus le désir, ni la pensée. Je ne peux pas non plus être certain que ma conscience existe. Alors que suis-je ?

2) Enquêtes, 1945, « De quelqu’un à personne».
Dans cet article sur la personne de Dieu, Borges inclut cette note incroyable : « La courbe se répète dans le bouddhisme. Les premiers textes racontent que le Bouddha, au pied du figuier, contemple l’enchaînement infini de toutes les causes et effets de l’univers, les incarnations passées et futures de chaque être ; les derniers textes rédigés plusieurs siècles après, soutiennent que rien n’est réel, que toute connaissance est fictive, et que s’il y avait autant de Ganges qu’il y a de grains de sable dans le Gange, et encore autant de Ganges que de grains de sables dans ces nouveaux Ganges, le nombre final de grains de sable serait plus petit que le nombre de choses que le Bouddha ignore. »

3) Enquêtes, 1945, « Formes d’une légende».
Borges nous montre que la légende où le Bouddha découvre soudainement, à la suite, un vieillard, un malade et un mort figure dans cinq textes différents. D’abord bien sûr dans le récit de la vie de Bouddha, mais aussi dans un traité, le Majjhimani Kaya au numéro 130, à l’intérieur du Sutta Pitaka, sous le nom « Discours sur les messagers de la mort » : cinq messagers secrets sont envoyés par les dieux : un petit enfant, un vieillard, un paralytique, un criminel dans les tortures et un mort ; ils nous avertissent que notre destin est de naître, décliner, tomber malades, subir un juste châtiment et mourir. Le Juge des Ombres, Yama, demande au pécheur s’il n’a pas vu les messagers ; le pécheur reconnaît qu’il les a vus, mais n’a pas déchiffré leurs messages ; les sbires de Yama l’enferment alors dans une maison pleine de flammes. (une histoire incroyablement morale !)

Borges s’amuse beaucoup de ce qui est arrivé par la suite. Du fait du livre d’un moine chrétien du VII e siècle, Barlaam et Josaphat, Bouddha a été canonisé. Le moine a en fait repris la légende du Bouddha d’après un livre bouddhiste le Lalitavistara (dont je vais parler par la suite). Voici l’histoire : Josaphat est fils d’un roi de l’Inde ; les astrologues prédisent qu’il règnera sur un plus grand royaume qui est celui du ciel ; le roi l’enferme dans un palais, mais Josaphat découvre la malheureuse condition des hommes sous les espèces d’un aveugle, d’un lépreux et d’un moribond, et finalement est converti à la foi par l’ermite Barlaam. Le cardinal César Baronius a compris Josaphat dans son édition revue du martyrologue romain.

Une autre référence dans un livre bouddhiste : au troisième livre de l’épopée sanscrite, le Bouddha-charita, une œuvre d’Ashvagosha, qui est la première biographie complète du Bouddha, il est dit que les dieux créèrent le mort et qu’aucun homme ne le vit tandis qu’on l’emportait, sauf le cocher et le prince.
Le Lalitavistara Sutra (Soutra de la multitude d’actions merveilleuses) va plus loin. Dans cet ouvrage, le Bouddha est décrit comme un être sublime qui accomplit des prodiges surnaturels : les « actions merveilleuses » sont ses interventions miraculeuses. Voici ce qu’écrit Borges avec un certain humour : « De cette compilation de prose et de vers, écrite en un sanscrit impur, il est d’usage de parler avec quelque malignité ; l’histoire du Rédempteur s’y enfle jusqu’à l’oppression, jusqu’au vertige. Le Bouddha, entouré de douze mille moines et trente mille Bodhisattvas révèle aux dieux le texte de l’œuvre ; du haut du quatrième ciel, il a fixé l’époque, le continent, le royaume et la caste où il doit renaître pour mourir une dernière fois ; quatre-vingt mille timbales accompagnent les paroles de son discours et dans le corps de sa mère, il y a la force de dix mille éléphants. Le Bouddha, dans l’étrange poème, dirige chaque étape de son destin ; il fait en sorte que les divinités projettent les quatre figures symboliques, et, quand il interroge le cocher, il sait déjà quelles sont ces figures et ce qu’elles signifient. » Pour la suite de l’analyse (passionnante), achetez ou empruntez Autres inquisitions.
La conclusion de Borges est surprenante :
« La chronologie de l’Hindoustan est incertaine ; mon érudition l’est beaucoup plus : Koeppen et Hermann Beckh sont peut-être aussi faillibles que le compilateur qui risque cette note ; je ne serais pas surpris que mon histoire de la légende fût légendaire, faite de vérité substantielle et d’erreurs accidentelles. »

4) Enquêtes, 1945, « Nouvelle réfutation du temps ».

Borges y cite « le char du roi grec dans le Milindapañha » (voir paragraphe 5).
Il parle aussi d’un traité bouddhiste le Visuddhimagga (Chemin de la pureté), qui, selon lui, emploie la même image sur le temps que Schopenhauer : « A strictement parler, la vie d’un être dure ce que dure une idée. Comme une roue de voiture, en tournant, touche la terre en un seul point, la vie dure ce que dure une seule idée. » D’autres textes bouddhistes disent que le monde s’anéantit et ressuscite six mille-cinq-cents millions de fois par jour et que tout homme est une illusion, vertigineusement construite par une série d’hommes instantanés et solitaires. « L’homme d’un moment passé, nous fait observer Le chemin de la pureté, a vécu, mais ne vit ni ne vivra ; l’homme du moment futur vivra, mais n’a vécu ni ne vit ; l’homme du moment présent vit, mais n’a vécu ni ne vivra. »

C’est fini pour cette première partie. La suite au prochain numéro. Amicales salutations.