lundi 22 mai 2017

Compte rendu de "L'art et la science de se souvenir de tout" de Joshua Foer (seizième partie).



 

 Le livre en anglais.

Récemment est paru en livre de poche L’art et la science de se souvenir de tout qui est en fait le même livre que l’ouvrage en grand format Aventures au cœur de la mémoire (tous les deux la traduction de Moonwalking with Einstein). 

Aventures au cœur de la mémoire est un livre référence dans le monde de la mémoire. Il y est question de l’histoire de la mémoire et de la mnémotechnie, de la naissance des Mémoriades, les Championnats du monde de mémoire, en 1991, mais surtout de la manière dont un journaliste indépendant, Joshua Foer, est devenu champion de mémoire des États-Unis en 2006 alors qu’il ne savait même pas ce qu’était une technique de mémorisation un an auparavant ! Cet article est la suite de celui-ci.

Joshua Foer décrit cette scène dans le chapitre 11 « Le championnat de mémorisation des Etats-Unis »: «  L'intitulé de l'épreuve, « Trois fautes et adieu la fête », était clair : les deux premiers concurrents qui auraient oublié trois informations seraient éliminés. Après nous avoir laissés tranquilles quelques minutes — pour que la courbe de l'oubli opère sa magie —, les cinq invités revinrent sur scène et se mirent à nous interroger. D'abord, nous dûmes citer le nom de la quatrième invitée, une jeune femme blonde qui portait une casquette de base-ball. Chester, premier de la rangée et premier à devoir répondre, le connaissait : Susan Lana Jones. Mais juste après, Maurice fut incapable de livrer sa date de naissance — et je me demandai s'il n'avait pas bluffé quand il avait affirmé avoir eu une bonne nuit de sommeil. Une faute pour Maurice. 

Moi, heureusement, je connaissais cette date de naissance que je récupérai dans le lavabo en marbre de mon palais moderniste : 10 décembre 1975. Ram connaissait son lieu de résidence : North Miami Beach, en Floride, code postal 33180. Mais Chester ne se souvenait pas de son numéro de téléphone. Une faute pour Chester. Et Maurice non plus. Deux fautes pour Maurice. Une caméra zooma sur mon visage. À mon tour d'énumérer les dix chiffres de ce numéro, plus le poste. Je regardai droit dans l'objectif pour dire : « Je n'ai même pas essayé de mémoriser son téléphone. » Ma stratégie avait consisté à me concentrer sur toutes les autres informations... en espérant que quelqu'un d'autre écoperait de ces chiffres. Josh : une faute.

Le jeu continua ainsi, jusqu'à ce que Maurice soit incapable d'évoquer un seul des trois passe-temps de la femme. À croire qu'il avait fait la sieste pendant que les invités nous lisaient leurs petits topos. Trois fautes pour Maurice. Il était éliminé.

Chester, Ram et moi restâmes à nos places et continuâmes de débiter pendant un moment les détails des biographies que nous avions mémorisées. Enfin, Chester dut réciter le téléphone professionnel de l'un des invités, avec le code régional et les trois chiffres de son poste. À ce moment-là, il avait déjà deux fautes à son ardoise.

Il grimaça et baissa les yeux. « Pourquoi c'est toujours moi qui tombe sur les numéros de téléphone ? marmonna-t-il. C'est dingue. »

Voilà. C’est tout pour aujourd’hui. Amitiés  à tous.

dimanche 21 mai 2017

Compte rendu de "L'art et la science de se souvenir de tout" de Joshua Foer (quinzième partie).




Mnémosyne, la déesse de la mémoire et ses neufs filles, les Muses.



Récemment est paru en livre de poche L’art et la science de se souvenir de tout qui est en fait le même livre que l’ouvrage en grand format Aventures au cœur de la mémoire (tous les deux la traduction de Moonwalking with Einstein). 

Aventures au cœur de la mémoire est un livre référence dans le monde de la mémoire. Il y est question de l’histoire de la mémoire et de la mnémotechnie, de la naissance des Mémoriades, les Championnats du monde de mémoire, en 1991, mais surtout de la manière dont un journaliste indépendant, Joshua Foer, est devenu champion de mémoire des États-Unis en 2006 alors qu’il ne savait même pas ce qu’était une technique de mémorisation un an auparavant ! Cet article est la suite de celui-ci.

Joshua Foer décrit cette scène dans le chapitre 11 « Le championnat de mémorisation des Etats-Unis »: « Après nos quinze minutes de mémorisation, donc, nous nous avançâmes tour à tour au centre de l’estrade pour clamer les mots de la liste dans leur ordre d’apparition : « sarcasme », « icône », « lasso » et ainsi de suite. Erin Luley, après avoir mémorisé le matin même davantage de vers de poésie qu’aucun athlète mental américain ne l’avait jamais fait, craqua au vingt-septième mot.

Je savais très bien, comme les quatre autres sans doute, que ce mot était « engourdi », mais elle ne le voyait pas. Elle se laissa retomber dans son fauteuil, secouant la tête. Neuf mots plus loin, Paul Mellor confondit « opération » et « opérateur » — une erreur classique. La plupart des participants à cette brillante performance, en particulier les producteurs d'HDNet qui en assuraient la retransmission télévisée, s'étaient préparés à une guerre d'usure dévastatrice — mais pas avant le centième mot au minimum ! 

Nous avions du mal à comprendre comment l'épreuve pouvait s'être conclue si vite. Même les mnémonistes débutants qui viennent tout juste de découvrir les principes du palais de mémoire sont en général capables de mémoriser au moins trente ou quarante mots dès la première tentative. Je songeai qu'Erin et Paul avaient mal jugé leurs adversaires et tenté d'en faire trop. Grâce à cette faute directe, en tout cas, Ram, Chester, Maurice et moi restions dans la course. Ce qui signifiait que je n'étais plus qu'à une « fête » de la finale du Championnat des États-Unis de mémorisation.

Une grande brune en robe d'été monta sur l'estrade et se présenta : « Salut, je m'appelle Diana Marie Anderson. Je suis née le 22 décembre 1967 à Ithaca, ville de l'État de New York dont le code postal est 14850. Mon téléphone professionnel — mais s'il vous plaît, ne m'appelez pas, hi-hi-hi —, c'est le 929-244-6735, poste 14. J'ai un animal domestique, une chienne labrador sable qui s'appelle Karma. J'ai aussi quelques passe-temps préférés : aller au cinéma, faire du vélo et tricoter. J'aimerais avoir une voiture de collection, la Ford T de 1927. Un repas idéal, pour moi, c'est une pizza, des Dragibus et de la glace à la menthe. »

Ram, Chester, Maurice et moi l'écoutâmes les yeux fermés, peignant à toute vitesse des images dans nos palais de mémoire. Pour la date de naissance de Diana, le 22/12/67, je vis une nonne (22) qui pêchait le thon (12) tout en buvant un milk-shake (67) et plaçai cette image dans une baignoire à pieds de lion de la salle de bains de mon palais victorien. Pour son lieu de naissance et son code postal, je me dirigeai vers la penderie et imaginai un stand de tir (14) quelque part dans les célèbres gorges d'Ithaca, tenu par deux très jolies filles (850). Et la scène continua sur cette lancée, quatre autres invités se succédant sur l’estrade pour nous lire leurs biographies.»

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !

vendredi 19 mai 2017

Histoire de la mnémotechnie (troisième partie, dix-septième siècle, les continuateurs de Schenckel).





L'art de la mémoire de Marius d'Assigny.

J’ai déjà évoqué dans une conférence l’histoire de la mnémotechnie dans l’Antiquité, au Moyen Âge et pendant la Renaissance, mais je voudrais rajouter certaines précisions sur l’histoire de la mnémotechnie durant le dix-septième siècle après le succès de la méthode de Schenckel. Cet article est la suite de celui-ci.
 
Lambert Schenckel, fils d'un apothicaire de Bois-le-Duc, publie en 1610 son Gazophylacium artis memoriae, où il explique sa méthode, une méthode très compliquée. Le Magazin des sciences ou le vrai art de mémoire  publié à Paris en 1623 par Le Cuirot est en fait une traduction de cet ouvrage de Schenckel.

Quoi qu'il en soit, la célébrité que s'acquit Schenckel fut un aiguillon nouveau pour les inventeurs de systèmes mnémoniques. On vit paraître, à peu d'années d'intervalle, le Simonides redivivus d'Adam Bruxius à Leipzig en 1610, l'Ars memoriae de Ravellinus à Francfort en 1617, la Mnémonique de John Willis en 1618 à Londres et un Ars memoriae localis de Torrentius en 1620 à Leipzig.

Nous ne nous arrêterons pas à l' Ars memoriae composé en 1651 par Herdson, qui ne fit que copier Willis, au Traité de la mémoire artificielle ou l’Art de Raymond Lulle (Lyon, 1654) de Jean Belot, à l'Ars magna sciendi (Amsterdam, 1669) de Kircher, ni même au Divin art de mémoire de John Shaw, où se retrouvent les anciens systèmes légèrement modifiés, mais nous devons mentionner la Pratique de mémoire artificielle (Paris, 1719-23) de Claude Buffler, qui a resserré dans des vers techniques les principaux évènements de l'histoire et surtout L'Art de le mémoire de Marius d'Assigny (Londres, 1697) qui renferme d'excellentes observations, ainsi que des recettes pour fortifier la mémoire.

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.

Histoire de la mnémotechnie, (deuxième partie, La Renaissance).


Merci à l'historien de la magie  Fanch Guillemin qui m'a fait découvrir le  Congestorium artificiosae memoriae de Romberch de Kyrspe et qui m'en a fait cadeau !

J’ai déjà évoqué dans une conférence l’histoire de la mnémotechnie dans l’Antiquité et au Moyen Âge mais je voudrais rajouter certaines précisions sur l’histoire de la mnémotechnie pendant la période de la Renaissance. Cet article est la suite de celui-ci

Le Congestorium artificiosae memoriae  de Romberch de Kyrspe, qui vivait vers 1533, tente une synthèse des sources antiques et médiévales mais propose aussi de nouvelles applications comme retenir l'ordre des cartes à jouer pendant une partie de cartes. On y trouve plusieurs alphabets, dont l'un est emprunté aux différentes parties du corps humain. Guillaume Grataroli de Bergame revient, au contraire, au système topologique des anciens, dans son ouvrage intitulé Le Castel de mémoire, composé en 1554. Ce traité a été traduit en français par Estienne Coppé et publié à Lyon en 1586.

En 1591, cinq ans plus tard paraît à Francfort le livre de Giordano Bruno, De imaginum, signorum et idearum compositione (avec une partie dédiée à la mémoire). Un autre Italien, le prêtre Maraforti, publie, en 1602, un Ars memoriae, où il copie le système de Romberch, tout en le simplifiant beaucoup. La même année, est imprimé à Naples l'Ars reminiscendi de Baptiste Porta qui invente un alphabet tiré des différentes postures du corps humain. Son système a moins de succès que celui de Lambert Schenckel, fils d'un apothicaire de Bois-le-Duc, qui publie en 1610 son Gazophylacium artis memoriae, où il explique sa méthode, une méthode très complexe. Le Magazin des sciences ou le vrai art de mémoire  édité à Paris en 1623 par Le Cuirot est en fait une traduction de cet ouvrage de Schenckel.

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !



jeudi 18 mai 2017

Histoire de la mnémotechnie (première partie).



Raymond Lulle.


J’ai déjà évoqué dans une conférence l’histoire de la mnémotechnie dans l’Antiquité mais je voudrais rajouter certaines précisions sur l’histoire de la mnémotechnie dans la période suivante, le Moyen Âge.

On sait que les scolastiques, continuateurs d’Aristote, (Albert le Grand et son disciple Saint Thomas d’Aquin au XIII ème siècle) faisaient usage de tables mnémotechniques et le Grand art (1272) de Raymond Lulle contient des tables synoptiques fondées sur les principes de cet art qui prit, à cette époque, le nom d'Ars Lulliana. Cependant, si la mnémotechnie ne fut pas entièrement négligée dans le Moyen Âge, elle fit peu de progrès jusqu'au XIV ème siècle.

Ce fut Thomas Bradwardine, chancelier de l'université d'Oxford et confesseur d'Édouard III, qui conçut le premier chez les modernes, l'idée de construire un système mnémotechnique sur les principes des anciens. Son Ars memorativa (1325) n'a jamais été livré à l'impression  mais on a publié l'Ars memorativa de Publicius qui, pour soulager la mémoire, rattache les idées non seulement aux lieux mais encore à des images. Cet ouvrage, qui vit vraisemblablement le jour vers 1482, fut une source d'inspiration importante pour tous ceux qui, après lui, s'occupèrent de mnémotechnie.

De ceux-ci fut Pierre de Ravenne, professeur de droit-canon à Padoue ; dans son Foenix publié en 1491, il recommande, comme excellent moyen mnémotechnique, un alphabet où les lettres sont remplacées par de belles jeunes filles, en assurant qu'il l'avait employé lui-même avec le plus grand succès (vous pouvez voir sa biographie dans cet article de mon blog).

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.