mercredi 15 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (septième partie) (Humour et parodie).



  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, son sens de l’humour et de la parodie excellent à décrire des situations analogues à celle que nous vivons en ce moment. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  HUMOUR ET PARODIE

Manchette s’est expliqué à ce sujet. De propos délibéré, il a choisi le roman policier pour pouvoir faire passer son message de critique sociale et contourner les défenses de la bourgeoisie. Cependant, son propos risquait vite de devenir austère pour le lecteur moyen, surtout, comme nous l’avons vu, du fait de l’utilisation d’un style impassible et sans rhétorique. Manchette emploie donc une arme universelle, ce qui n’a pas toujours été assez souligné, l’humour ! 

Pour cela, il s’attaque d’abord à des valeurs fortes, l’Art, les sphères du pouvoir, la police, pour montrer le ridicule de leur idéologie ou leur univers pitoyable. Il pratique un humour froid et décalé par rapport à sa propre narration et aux codes du roman policier, codes que le lecteur amateur connaît parfaitement. Cela crée entre l’auteur et celui-ci un esprit de connivence, une complicité, sorte de jeu intellectuel qui fait partie du plaisir de la lecture dans l’œuvre de Manchette.


Le ridicule : jeu de massacre sur les valeurs établies

Dès Laissez bronzer les cadavres !, Manchette s’en prend par le biais de l’humour à tout ce qui est considéré comme sacré ou intouchable dans la société.

D’abord l’Art. Luce, artiste-peintre sur le retour, a des théories complètement abracadabrantes sur la création et la peinture qui font sourire le lecteur. Celles-ci sont une dégénérescence des principes de l’art abstrait. Ainsi quand Gros réalise un tableau en tirant au pistolet, Luce lui dit:
« C’est la spontanéité qui fait la valeur d’une création.
— Quoi? demanda Gros.
— Tire, tire ; t’occupe pas de ce que je raconte. Tire. » (p. 8)

Les intellectuels, d’une façon générale, sont tournés en dérision à la fois du fait de leur prétention et du vide de leur pensée :
« S’il avait été intelligent, il aurait eu quelque chose de stirnerien, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il n’était pas intelligent. » (L’Affaire N’Gustro, p. 7)
« L’homme, dit le colonel Jumbo qui a étudié Hegel quand il allait à la Sorbonne ; l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il détruit l’être. » (L’Affaire N’Gustro, p. 63)
Théories fumeuses, verbiages, citations plaquées dans la conversation, stéréotypes mentaux, tel est le lot de l’intelligentsia dans la plupart des romans.

De même Manchette se moque des hautes sphères du pouvoir, de la bourgeoisie et de sa prétention ennuyeuse dans Nada en la personne de la femme de l’ambassadeur Pointdexter.
« [...] on s’accordait à la trouver belle et racée dans le milieu des peine-à-jouir. Elle s’ennuyait beaucoup tout le temps depuis plus de quarante ans. Ils formaient un couple distingué. Ils faisaient chambre à part. Ils faisaient caca deux fois par jour. » (chap. 11)

La police aussi est allègrement ridiculisée par l’humour corrosif de l’auteur. La sagacité du gendarme Roux lui fait dire au sujet des hommes qui ont commis le hold-up:
« Ils sont loin, si vous voulez mon avis, conclut-il. » (p. 56)

Seul l’idiot du village est un admirateur des gendarmes :
« La profusion des uniformes le ravissait. Il bavait de plaisir. » (p. 248)

Même les truands sont mis à mal en des passages hilarants. Luce demande à Rhino si le métier de gangster est d’un bon rapport:
« Combien gagnez-vous par an ? demanda Luce.
— Il y a des frais, dit sèchement Rhino. » (p. 238)

Un humour décalé

Si l’humour de Manchette fonctionne si bien, c’est aussi qu’il est employé de façon imperturbable (sans commentaires comme le reste) et de façon décalée. L’auteur se moque de lui-même, de son propre roman, du genre qu’il investit, de ses scènes et de ses personnages stéréotypés.

Laissez bronzer les cadavres ! est bourré de ces clins d’œil narratifs. Ainsi la chemise de Gros est tachée par le sang d’un animal et il a droit à cette fine remarque (alors qu’il vient d’assassiner des gens dans un hold-up) :
« Cela vous va bien, dit Luce. » (p. 35)

De même quand il s’agit de tuer un animal:
« Je ne saurais pas les tuer, dit Luce.
— Moi, je saurais.
— J’imagine. Cela vous irait très bien. » (p. 36)

Cette forme d’humour culmine dans La Position du tireur couché, le dernier roman policier de Manchette, sans doute aussi le plus décalé et le plus parodique. Le titre même est un clin d’œil. Terrier, devenu minable serveur de brasserie, abandonné par celle qu’il a toujours aimée, Anne Freux, harcelé par les jeunes gens du village quand il s’adonne à l’alcool, ne trouve la paix que dans le sommeil quand il prend inconsciemment « la position du tireur couché ». Cette scène finale, qui donne son titre au livre, procédé qu’appréciait particulièrement Chandler (cf. Le Grand sommeil), est aussi un aboutissement dans l’art du clin d’œil au lecteur.

Tout au long du roman des indices avaient été donnés de cette autodérision, de cette distance par rapport au genre lui-même :

« Vous lisez trop de romans policiers, dit Terrier en riant. » (à un chauffeur de taxi qui lui dit qu’on les suit.) (chap. 13)

Distance vis-à-vis des personnages également, comme dans la superbe scène avec le réceptionniste où celui-ci décrit à Terrier avec une précision clinique tout ce qu’il a vu sur vingt-cinq lignes à la fa¬çon d’un personnage de Conan Doyle et conclut ainsi :
« Je ne sais pas quoi dire. [...]
Je crains de ne pas me rappeler grand-chose d’autre, en fait. Je ne suis pas très observateur et je n’ai pas fait très attention. » (chap. 9)

Jeux sur les mots

Il y a parfois dans les romans de Manchette de superbes calembours qui, noyés dans le roman, pourraient passer inaperçus (« La nuit blanche a fourbu le nègre. » L’Affaire N’Gustro, p. 205) ou alors des comparaisons hilarantes (« Il avait l’air aussi artiste qu’un régiment étranger de parachutistes. » Morgue pleine, chap. 19).

L’auteur sait aussi user à la perfection du comique de répétition et certaines scènes ne sont pas sans rappeler Molière. Ainsi, Gérard Sergent, qui est au courant des activités de semi-prostitution de sa sœur répète à plusieurs reprises cette réplique à Tarpon : « elle est restée pure. » (Morgue pleine, chap. 9)

Tous ces procédés font naître chez le lecteur attentif une jubilation encore accrue par la découverte qu’il fait d’un monde totalement personnel.»


   

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


mardi 14 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (sixième partie) (La folie comme ultime refuge).



   

Un oman de Jean-Patrick Manchette sur la folie. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la folie comme ultime refuge est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA FOLIE COMME ULTIME REFUGE

Les critiques ne l’ont pas assez souligné, il est un thème omniprésent dans l’œuvre de Manchette, c’est celui de la folie. On le retrouve largement développé ou parfois abordé de façon allusive dans l’ensemble des romans policiers qu’il écrivit de 1971 à 1982. Elle apparaît comme l’ultime refuge face à la société impitoyable et corrompue que nous décrit l’auteur. 

Et parfois les fous sont plus sensés et plus efficaces que les personnages vivant dans un monde dit normal, comme la Julie Ballanger de O dingos, ô châteaux ! Dans L’Année du polar, interviewé par Michel Lebrun, Manchette avouera que le défaut pour lequel il a le plus d’indulgence est le délire !

Cependant, rétrospectivement, cette thématique récurrente prend une autre dimension quand on sait qu’à partir de 1977, Manchette commence à connaître différents troubles mentaux. Ce sera d’abord l’agoraphobie, puis à partir de 1982, conséquence ou cause de sa panne d’inspiration romanesque, une sorte de dépression généralisée. Finalement Manchette souffrira de phobies aiguës. 

Le cancer dont il est atteint à partir de 1989 finira de le déstabiliser mentalement et il fera plusieurs séjours comme interné volontaire dans un service psychiatrique. On peut alors se demander si cette thématique, partout présente dans ses romans, n’était pas représentative de la crainte qu’il avait lui-même de sombrer un jour dans cette folie qu’il décrit avec un réalisme si criant, dernière porte de sortie pour tout individu normalement constitué dans notre société d’aliénation généralisée.

Dès son premier roman Laissez bronzer les cadavres !, pourtant un exercice de style pas véritablement personnel écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid, apparaît un personnage de fou : l’idiot du village. Arrivant après le carnage, il est fasciné par les uniformes des policiers ! Mais ce n’est pour l’instant qu’une apparition dans une scène anecdotique. De même dans L’Affaire N’Gustro, Butron n’est pas un dément mais seulement un homme révolté, n’ayant plus de limites morales. Un seul passage évoque une sorte de folie meurtrière, lorsqu’il se jette avec une incroyable violence sur un homme qui a agressé N’Gustro et lui casse le nez à coups de crosse de revolver.

Le thème, qui n’est donc apparu qu’en filigrane dans les deux premiers romans, devient sujet central dans O dingos, ô châteaux ! Julie Ballanger a passé cinq ans dans un asile psychiatrique. Du fait de son habitude des médicaments calmants, les truands, qui veulent enlever le garçon dont elle a la garde, le pupille du milliardaire Michel Hartog, ne parviennent pas à l’endormir avec des somnifères. De même son comportement hors normes, différent, lui permettra d’échapper à ses poursuivants.

Mais à partir de Nada, les personnages de fous deviendront totalement négatifs et surtout destructeurs pour leur entourage. Dans ce roman, il ne nous est pas dit ce qui a fait basculer la femme de Meyer, le serveur de café membre du commando, dans la maladie mentale. C’est plus que vraisemblablement une des raisons de l’engagement de celui-ci dans le mouvement anarchiste et la violence révolutionnaire : échapper à un enfer conjugal. Les faits et les propos rapportés par Manchette sont particulièrement épouvantables, d’autant que comme d’habitude, selon la méthode béhavioriste, l’auteur s’abstient de tout commentaire.

«Après le déjeuner, Meyer eut une discussion avec sa femme, qui se termina comme d’habitude : Annie essaya de l’étrangler. » (chap. 4)

« Tu peux crever, ordure, lui répondit Annie. Sale Juif, ajouta-t-elle. Je te déteste. Je vais aller à Belleville me faire foutre par des Africains. Je vais me faire baiser insista-t-elle assez violemment. » (chap. 4)

« Son dessin représentait deux bâtiments situés dans le désert, mais séparés l’un de l’autre par un torrent de boue et de merde qui coulait épouvantablement. » (chap. 26)

Morgue pleine aussi nous présente un personnage de dément. Gérard Sergent, le frère de la victime, est en réalité l’assassin. Il déteste la société car sa mère était une femme facile qui trompait son mari et vivait de prostitution. Sa sœur est la fille d’un soldat américain. Il n’a pas supporté de la voir partir à Paris pour tourner des films érotiques et elle aussi vendre ses charmes. Il l’aimait et la désirait en même temps. Venu lui rendre visite, il s’est jeté sur elle pour la violer et, pris d’un accès d’impuissance, l’a tuée.

Ce thème hyperpessimiste est encore accentué par une notion de fatalité sociale dans deux des derniers romans de Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest et La Position du tireur couché. La folie est vécue comme irrémédiable: déterminée par le milieu de l’individu et son hérédité, elle réapparaît immanquablement même, si le temps d’une aventure, elle avait paru totalement éradiquée. Gerfaut, le jeune cadre dynamique du Petit Bleu de la côte ouest, connaît une grave crise de dépression. La scène du début nous le montre dans un de ces accès de spleen, de folie passagère, où il fonce à toute allure, saoul et gavé de barbituriques, sur le boulevard périphérique. Mais ce qui est grave, c’est que cette scène de début est aussi scène de fin. 

Bien qu’ayant vécu de nombreuses aventures, assassiné deux hommes, connu une autre femme que son épouse, Gerfaut est toujours aussi mal dans sa peau et son esprit est toujours aussi confus. La scène décrite est symbolique : il tourne en rond sur le périphérique comme il tourne en rond dans sa tête et dans le temps.

La Position du tireur couché nous fait revivre le même type de situation et de structure. Terrier, parti de rien, est devenu tueur international et a connu de nombreuses aventures pour pouvoir retrouver sa bien-aimée. A la fin du livre, il redevient médiocre et abandonné. Surtout, en une sorte de boucle démente, il reprend le métier de serveur qui avait été celui de son père et vit les mêmes crises de folie que celui-ci, à cause d’une balle qu’il a reçue comme lui dans la tête et des brimades des jeunes gens de la ville.

Mentionnons aussi pour mémoire le personnage de Bachhaufer dans Que d’os !, l’ancien compagnon de Fanch Tanguy, un chimiste nazi qui fabrique l’héroïne pour les truands et vit dans un monde à la limite de la schizophrénie. »



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


lundi 13 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (cinquième partie) (La désinformation).




Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la désinformation est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA DÉSINFORMATION

Toutes ces magouilles, ces lacunes de la police sont rendues possibles par une désinformation générale contre laquelle peu de gens protestent. 

Dès L’Affaire N’Gustro, Manchette s’en prend violemment à la presse, notamment celle de gauche, qu’il accuse implicitement de complaisance. Jacquie Gouin, la maîtresse de Butron, est journaliste et écrit pour Le Nouvel informateur (allusion évidente au Nouvel observateur). Elle entreprend toute une série d’articles sur Butron afin d’expliquer comment un jeune homme de bonne famille en est arrivé là et a rejoint les rangs de l’extrême droite. 

Mais en fait son unique but est de vendre du papier et de se faire connaître. Les lecteurs, quant à eux, ne désirent qu’une seule chose, frissonner à la pensée de la brutalité de Butron au lieu de réfléchir et d’agir pour changer la société. Sartre, lui-même, qui est dépeint de façon transparente comme directeur de la revue Contemporanéité (Les Temps modernes) sous le nom de Hourgnon, est assimilé à un intellectuel méprisable et sans intérêt !

Dans Nada, les journaux de toute tendance sont affiliés au pouvoir et ne rendent compte que de façon déformée de l’enlèvement de l’ambassadeur. La radio transmet un communiqué du Ministère de l’Intérieur où il est question d’« acte révoltant », « châtiment exemplaire », « réprobation et mépris du peuple français ». « [...] cet attentat était l’œuvre de ceux qui, par folie et par calcul, ont décidé coûte que coûte de provoquer le désordre », telle est la conclusion du message radiophonique qui naturellement n’est ni commenté, ni critiqué par les journalistes. A la fin du roman, pour déjouer cette mécanique de censure, Treuffais, le seul survivant, téléphone à une agence de presse étrangère à laquelle il raconte sans la déformer la véritable histoire du groupe « Nada ».

Cette presse complaisante, lorsqu’elle n’est pas censurée, devient en définitive d’une qualité déplorable et Manchette se plaît à plusieurs reprises à parodier son style stéréotypé, son absence de pensée et son goût de l’extraordinaire aux dépens de la vérité de l’information, notamment dans les deux aventures d’Eugène Tarpon et plus particulièrement dans Morgue pleine :

« Starlette assassinée, disait le titre, le meurtrier pourrait être un cambrioleur (page 5). Pourquoi pas, en effet ? ai-je pensé. Un cambrioleur, ou bien le Nonce Apostolique, ou bien un familier de la victime. Ou bien Lee Harvey Oswald. Quelqu’un comme ça. » (chap. 7)

« [...] mes ravisseurs pouvaient être des sous-prolétaires maoïstes avides de se faire justice eux-mêmes (Le Parisien Libéré). » (chap. 16)

« extrait de l’hebdomadaire Détection, Le fratricide dément voulait châtrer tous ceux qui avaient obtenu les faveurs de sa sœur. » (chap. 24)

Le goût du sensationnel et du macabre aboutit à une absence de hiérarchie dans l’information. L’individu moyen n’arrive plus à savoir ce qui est véritablement important dans la société et mérite d’être retenu et analysé.

« La une était partout consacrée au champion de boxe décédé dans l’accident d’avion, ou bien à des événements politiques. » (Que d’os ! chap. 11)

Naturellement, il n’est question dans aucune revue de ce qui arrive à Tarpon et des malfrats qu’il tente de débusquer! Aucune révélation non plus sur les compromissions de la police dans l’affaire de trafic d’héroïne.

Le pastiche des articles de presse culmine en une sorte de feu d’artifice humoristique dans Le Petit Bleu de la côte ouest. Manchette énumère d’une façon imperturbable les sujets incohérents abordés dans France-soir, qui devient le symbole de la sorte de poubelle à informations que sont devenus les journaux : tiercé, détournement d’avion, disparition d’un chalutier breton, une centenaire qui vote à gauche, chien enlevé par des extraterrestres (sic !), etc. Naturellement, dans cette logorrhée, se glisse et se dissimule la nouvelle importante : « le gouvernement s’apprête à prendre des mesures brutales ».

Dans ce jeu de massacre seul est épargné le quotidien Le Monde auquel il est fait référence de manière allusive dans presque tous les romans de Manchette et dont il était lui-même un fidèle lecteur. »


  

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


dimanche 12 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (quatrième partie) (Corruption de l'état).


 

  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la corruption de l'état est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  CORRUPTION DE L’ÉTAT

Cette thématique de la corruption de l’état et de son inféodation au grand capital a fait passer pendant des années Manchette aux yeux des journalistes pour un écrivain d’extrême gauche. Il s’en défendait lui-même, non pas que ses idées ne correspondent pas à celles de nombreux révolutionnaires, mais parce qu’il se voulait avant tout un observateur objectif et précis de la société de son époque (à la façon d’un Flaubert) ainsi qu’un styliste et un auteur référentiel. Certainement pas un écrivain politique ou engagé ! 

Ce parti pris pour une idéologie spécifique aurait risqué d’altérer ses capacités d’analyse. D’ailleurs, dès l’écriture de L’Affaire N’Gustro, il fait exprès de se distancier en narrant l’histoire à la première personne et en prenant le point de vue d’un jeune fasciste. De plus, dans ce récit, en dehors du nécessaire enrobage romanesque, tous les faits décrits sont historiques. Il suffit de remplacer les noms, codés (très légèrement), et le pays pour retrouver raconté par Manchette le récit d’un scandale qui a éclaboussé le régime gaulliste. Il s’agit de l’affaire Ben Barka

Al Mahdi Ben Barka est un leader tiers-mondiste qui a tout d’abord lutté pour l’indépendance de son pays, le Maroc, obtenue en 1956. Très vite, son parti, l’Istiqlal, se sépare en deux branches, l’une de conception aristocratique qui accepte des fonctions au pouvoir, l’autre plus démocratique qui refuse les postes ministériels. Ben Barka fait partie de cette deuxième faction. Il devient rapidement très populaire mais du fait même de cette popularité, il est accusé de complot contre le roi Hassan II et doit s’exiler. Il est enlevé le 29 octobre 1965 en plein Paris à l’instigation du Ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, par les services secrets de son pays grâce à des complices français et sans doute avec la bénédiction et l’aide du régime gaulliste.

On retrouve tous ces éléments dans L’Affaire N’Gustro. Celui-ci est un leader tiers-mondiste et le ministre de l’Intérieur du Zimbabwin qui le fait assassiner s’appelle Georges Clémenceau Oufiri. Il y a dans le parti du leader populaire deux branches rivales comme dans celui de Ben Barka. Butron, qui est au courant de l’affaire, est assassiné par les services secrets du Zimbabwin. La police française maquille son crime en suicide, récupère la confession qu’il avait enregistrée sur un petit magnétophone et la détruit ainsi que les photos qu’il avait prises lors de l’enlèvement.

La France, prétendue patrie des droits de l’homme, au nom d’intérêts internationaux et capitalistes, se trouve ainsi complice de l’enlèvement d’un leader charismatique du tiers-monde. Il faut faire plaisir à Hassan II, un puissant allié, mais surtout empêcher la diffusion d’une idéologie marxiste dans les pays pauvres, qui risquerait de faire passer ceux-ci dans l’autre camp ! Le plus honteux dans cette affaire a été sa dissimulation pendant très longtemps, aussi bien par les sphères du pouvoir que par les organes de presse français.

La réputation d’auteur politique de Manchette est également due à un deuxième livre qui vient enfoncer le clou sur la corruption et la brutalité du pouvoir français. Nada est l’histoire d’un commando anarchiste qui enlève l’ambassadeur des Etats-Unis en France. Bien sûr, il y a deux morts lors de cette opération mais cela ne peut justifier à la fois l’amoralité, la violence et le non-respect de la loi par les forces de l’ordre (qui sont censées l’assurer). Le Ministre de l’Intérieur donne toute liberté au commissaire Goémond qui massacre les membres du commando. 

Même si celui-ci est ensuite désavoué par ses supérieurs, le résultat est atteint : tous les groupuscules gauchistes et anarchistes sont mis sous surveillance, l’Etat donne de lui-même une image de fermeté face à des extrémistes qui seraient une menace pour la société. En fait tous ces gens, gouvernement, police, services secrets ont en commun une haine viscérale pour le marxisme et la contestation qui pourraient remettre en question les privilèges acquis soit par eux, soit par leurs amis. Tout est mis au service de l’argent et du grand capital. Cela aboutit aussi à d’autres compromissions honteuses. La scène de l’enlèvement a été photographiée par un malfrat, un indic du SDECE (collusion entre les services secrets et le grand banditisme) ; le gouvernement, pour récupérer la pellicule, n’hésite pas à faire, en toute illégalité et dans le plus grand secret, des concessions à une branche d’extrême droite de cette organisation.

Cette haine des contestataires et l’idée qu’il faut tout faire pour les exterminer même aux dépens de la loi, est viscéralement ancrée chez les fonctionnaires de police. Le commissaire Goémond, lâché par ses supérieurs (pas par moralité mais seulement parce qu’il est embarrassant), continuera de poursuivre, pour l’assassiner, Buenaventura, un des membres du commando qui a réussi à s’échapper, simplement par haine, parce qu’il n’admet pas qu’un opposant violent à l’ordre qu’il a toujours défendu puisse rester en vie. La morale sera sauve (si l’on peut s’exprimer ainsi) puisque Buenaventura avant de mourir parviendra à le tuer.

Manchette reviendra sur cette thématique en l’amplifiant dans La Position du tireur couché. Martin Terrier est tueur à gages pour une mystérieuse organisation. Alors qu’il décide de décrocher, elle le contraint à exécuter un dernier contrat : il doit assassiner Sheikh Hakim, un représentant de l’OPEP, avec l’aide d’un certain Maubert, qui le surveille et qui est en fait un homme infiltré de la DST. Celui-ci, dans le cadre de son travail de policier, fera semblant de surveiller le cortège dans une camionnette garée sur le passage comme le lui ont ordonné ses supérieurs, tandis que Terrier, planqué dans un double fond, pourra perpétrer sans risque son attentat. Finalement celui-ci s’y refuse et se débarrasse de Maubert. Mais là aussi quels liens peut exactement avoir cet homme, un membre des forces de l’ordre, avec une multinationale du crime organisé ?

Terrier est finalement rattrapé par deux séides de ses anciens employeurs. Il rencontre son supérieur, M. Cox, et un autre membre de l’Organisation qui veulent lui faire porter la responsabilité de tous les crimes qu’il a commis, en l’accusant d’être un espion russe. Mais le tueur propose à l’autre homme une manœuvre plus subtile, mettre en cause M. Cox lui-même. Celui-ci tire une balle dans la tête de Terrier mais il ne meurt pas. Il est ensuite soigné par l’Organisation qui a décidé de s’occuper de lui. L’homme qu’il avait déjà rencontré avec Cox lui propose d’écrire ses mémoires. Finalement, le projet est abandonné. Terrier est remis en circulation sous une fausse identité, accompagné d’Anne...

Il y a dans ce récit toute la problématique et toutes les angoisses de Manchette : magouilles policières et collusion des services secrets avec le crime organisé, manigances de hauts services de l’état contre un leader du tiers-monde, trucages de papiers (d’où viennent-ils et qui les a faits : des agents corrompus et complices des services administratifs ?), désinformation (Terrier qu’on veut faire passer pour un espion russe, mémoires bidonnés : là aussi, que sait-on véritablement de ce qui se passe dans les hautes sphères de l’Etat ?). 

Toutes ces manœuvres ont comme d’habitude pour but de discréditer les pays marxistes ou d’éliminer les leaders du tiers-monde et de se débarrasser ainsi par des manipulations de ce qui pourrait s’opposer à l’ordre capitaliste international. Et pour ce faire, les puissants travaillent la main dans la main, sans respect des lois et des règles élémentaires de la démocratie. La vision qui nous est d’habitude donnée du monde par le pouvoir et les médias semble donc complètement déformée !

Moins grave mais tout aussi malhonnête est le trafic découvert par le privé Eugène Tarpon dans Que d’os ! Un laboratoire de fabrication d’héroïne se dissimule dans les locaux d’une organisation bizarre à tendance sectaire, les Skoptsys Réformés. Ici les malfrats sont couverts par un homme politique, le député Mauchemps. Chauffard, le commissaire qui s’occupait initialement de l’affaire, en a été dessaisi sans raison au profit du commissaire Madrier, simplement parce qu’il progressait trop dans l’enquête. Ici ce sont des truands internationaux qui ont des protections à la fois policières et politiques.

La conclusion de Tarpon est ironique. Naturellement on reconnaît des culpabilités mais les véritables instigateurs plus haut placés ne seront jamais punis. Georges Rose, le responsable du laboratoire, est mis en prison ainsi que le député Mauchemps qui était son employeur et avait des appuis dans la police. Les enquêtes administratives piétinent.».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (troisième partie) (Une police en dessous de tout).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


« UNE POLICE EN DESSOUS DE TOUT

Manchette n’a jamais caché dans ses interviews le peu d’estime qu’il avait pour la police française. Il s’est lui-même fait molester par celle-ci dans une manifestation et en a gardé toute sa vie une terreur des affrontements avec les forces de l’ordre. D’une façon générale, il n’a jamais compris comment quelqu’un d’intelligent pouvait faire ce métier souvent brutal et où les idées des collègues sont parfois très proches de celles de l’extrême droite. Ces présupposés de l’auteur réapparaissent à la fois dans ses intrigues et dans les opinions émises par ses personnages. On peut y distinguer trois thèmes principaux : la police est bête, la police est brutale, la police est raciste ! Et ce n’est donc pas sans raison que la plupart des protagonistes affichent un total mépris pour cette institution.

Dès son premier roman Laissez bronzer les cadavres ! Manchette frappe fort. Il nous décrit un duo de motards particulièrement ridicule : l’un, Lambert, est un jeune homme zélé mais bête et borné, l’autre, Roux, plus âgé, est devenu paresseux et sans illusions. Tout au long du roman, Lambert sera surpris par les mœurs de la communauté gérée par Luce. Son univers personnel est, quant à lui, régi par des stéréotypes sur la société, où chacun a sa place à tenir et où l’ordre doit régner (« L’idée que les riches boivent, fait suffisamment étrange, le mettait mal à l’aise. »). 

Au cours de ses aventures, il ressassera sans arrêt des clichés stupides :
« L’argent ne fait pas le bonheur, pensa le policier ; l’oisiveté est la mère de tous les vices. Ils se conduisent comme des bicots. Les extrêmes se touchent, pensa-t-il. » (p. 108)

Entré dans la chapelle du village, il a un comportement complètement imbécile, indiquant une religiosité primitive rappelant le « Got mit uns » (Dieu avec nous) des nazis :
« [...] Faites que je leur en mette plein les tripes, Sainte Mère de Dieu, je jure de devenir un bon chrétien. Amen. » (p. 228)
« Marie, donnez-moi la force. » (p. 228)

Le roman Nada débute lui aussi en ridiculisant la police par la fameuse lettre du gendarme Georges Poustacrouille à sa mère. Celui-ci lui raconte l’assaut de la fermette, où s’était réfugié le commando anarchiste, par les forces de l’ordre. Manchette se délecte dans ce morceau de bravoure, ajoutant graphiquement des ratures, accumulant les fautes de français et les lieux communs sur la société. L’anecdote du camembert à musique offert pour les galons du Maréchal des logis Sanchez atteint des sommets dans le parodique. 

Cependant au-delà de l’humour sous-jacent, ce qui est grave, c’est que du fait de sa stupidité Georges Poustacrouille est totalement aux ordres de ses chefs et qu’il ne regrette rien au sujet de cet assaut qui a été un véritable massacre, où les anarchistes ont été exterminés sans même avoir la possibilité de se rendre.

La violence est aussi une des caractéristiques de cette police qui n’hésite pas à employer les méthodes les plus brutales. Certes, le Henri Butron de L’Affaire N’Gustro n’est pas un petit saint mais au cours d’une scène d’une rare sauvagerie, il se fait copieusement passer à tabac par les fonctionnaires d’un poste de police.

L’aboutissement et le symbole de cette police à la fois brutale et sans déontologie est le personnage du commissaire Goémond. Cet individu apparaît par deux fois dans l’œuvre de Manchette, d’abord dans L’Affaire N’Gustro ensuite dans Nada. Dans ce dernier roman, il torture Treuffais le jeune professeur de philosophie du groupe « Nada » qui n’a pas voulu participer à l’enlèvement afin de lui faire avouer où se trouve la planque de ses amis (chap. 22). Sur ce, un autre policier arrive qui lui demande : « Vous avez essayé de lui tordre les couilles ? ». Sans commentaire !

L’apothéose de ce sadisme et de cette immoralité se situe lors de l’assaut où il abat impitoyablement tous les survivants :
« Je me rends, dit Cash en toussant et en levant les mains au-dessus de sa tête.
Goémond lui tira une balle dans la poitrine. La fille fut précipitée en arrière par le choc. Elle tomba sur le dos au milieu de la salle commune.
— Toi, dit Goémond au gendarme, t’oublieras ça. Songe à ta retraite. » (chap. 32)

Le troisième travers de la police selon Manchette est d’être raciste. Poustacrouille évoque les « romanichels » avec horreur dans la lettre qu’il envoie à sa mère. Foran, le gendarme, ancien collègue de Tarpon dans Morgue pleine, recrute du personnel « exclusivement français » pour surveiller les usines. Les allusions sont nombreuses à une police xénophobe dans toute l’œuvre, et pour son dernier roman La Position du tireur couché, Manchette fait resurgir ce vieux travers policier. Terrier est chargé d’assassiner Sheikh Hakim, un représentant de l’OPEP, avec l’aide de Maubert, un homme de la DST, qui prononce le mot « bougnoul » en désignant leur victime.

Bêtise, violence, racisme, cette triple dégénérescence entraîne un rejet viscéral des forces de l’ordre par la plupart des personnages de Manchette. 

Certes Luce dans Laissez bronzer les cadavres ! n’est pas une personne particulièrement recommandable mais elle est quand même représentative de l’intelligentsia et de la bourgeoisie de l’époque. Ses propos sur la police sont particulièrement durs :
«J’adore emmerder les flics, indiqua-t-elle. » (p. 83)
« Je n’aime pas les flics, dit Luce. Je n’aime pas la société. Je ne m’aime pas. [...] Je ne pense pas que vous soyez intelligent puisque vous êtes flic. Je pense que vous devriez crever. » (p. 167)
Elle n’éprouve aucune pitié quand elle voit mourir le gendarme Roux et se contente de se resservir à boire. De même Max Bernier, l’écrivain déchu, plaisantera devant les dépouilles à la fois des braqueurs et des policiers en criant « Laissez bronzer les cadavres ! »

D’une manière générale, Manchette et ses personnages n’aiment pas la police, pas seulement parce qu’elle est bête et inefficace mais surtout parce qu’elle est corrompue. C’est là un thème nouveau (ou peu traité jusque-là) dans le roman noir français : la collusion de la police avec des politiciens véreux et d’extrême droite ou bien avec le grand capital pour dissimuler des magouilles suspectes.».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.