lundi 13 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (cinquième partie) (La désinformation).




Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la désinformation est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  LA DÉSINFORMATION

Toutes ces magouilles, ces lacunes de la police sont rendues possibles par une désinformation générale contre laquelle peu de gens protestent. 

Dès L’Affaire N’Gustro, Manchette s’en prend violemment à la presse, notamment celle de gauche, qu’il accuse implicitement de complaisance. Jacquie Gouin, la maîtresse de Butron, est journaliste et écrit pour Le Nouvel informateur (allusion évidente au Nouvel observateur). Elle entreprend toute une série d’articles sur Butron afin d’expliquer comment un jeune homme de bonne famille en est arrivé là et a rejoint les rangs de l’extrême droite. 

Mais en fait son unique but est de vendre du papier et de se faire connaître. Les lecteurs, quant à eux, ne désirent qu’une seule chose, frissonner à la pensée de la brutalité de Butron au lieu de réfléchir et d’agir pour changer la société. Sartre, lui-même, qui est dépeint de façon transparente comme directeur de la revue Contemporanéité (Les Temps modernes) sous le nom de Hourgnon, est assimilé à un intellectuel méprisable et sans intérêt !

Dans Nada, les journaux de toute tendance sont affiliés au pouvoir et ne rendent compte que de façon déformée de l’enlèvement de l’ambassadeur. La radio transmet un communiqué du Ministère de l’Intérieur où il est question d’« acte révoltant », « châtiment exemplaire », « réprobation et mépris du peuple français ». « [...] cet attentat était l’œuvre de ceux qui, par folie et par calcul, ont décidé coûte que coûte de provoquer le désordre », telle est la conclusion du message radiophonique qui naturellement n’est ni commenté, ni critiqué par les journalistes. A la fin du roman, pour déjouer cette mécanique de censure, Treuffais, le seul survivant, téléphone à une agence de presse étrangère à laquelle il raconte sans la déformer la véritable histoire du groupe « Nada ».

Cette presse complaisante, lorsqu’elle n’est pas censurée, devient en définitive d’une qualité déplorable et Manchette se plaît à plusieurs reprises à parodier son style stéréotypé, son absence de pensée et son goût de l’extraordinaire aux dépens de la vérité de l’information, notamment dans les deux aventures d’Eugène Tarpon et plus particulièrement dans Morgue pleine :

« Starlette assassinée, disait le titre, le meurtrier pourrait être un cambrioleur (page 5). Pourquoi pas, en effet ? ai-je pensé. Un cambrioleur, ou bien le Nonce Apostolique, ou bien un familier de la victime. Ou bien Lee Harvey Oswald. Quelqu’un comme ça. » (chap. 7)

« [...] mes ravisseurs pouvaient être des sous-prolétaires maoïstes avides de se faire justice eux-mêmes (Le Parisien Libéré). » (chap. 16)

« extrait de l’hebdomadaire Détection, Le fratricide dément voulait châtrer tous ceux qui avaient obtenu les faveurs de sa sœur. » (chap. 24)

Le goût du sensationnel et du macabre aboutit à une absence de hiérarchie dans l’information. L’individu moyen n’arrive plus à savoir ce qui est véritablement important dans la société et mérite d’être retenu et analysé.

« La une était partout consacrée au champion de boxe décédé dans l’accident d’avion, ou bien à des événements politiques. » (Que d’os ! chap. 11)

Naturellement, il n’est question dans aucune revue de ce qui arrive à Tarpon et des malfrats qu’il tente de débusquer! Aucune révélation non plus sur les compromissions de la police dans l’affaire de trafic d’héroïne.

Le pastiche des articles de presse culmine en une sorte de feu d’artifice humoristique dans Le Petit Bleu de la côte ouest. Manchette énumère d’une façon imperturbable les sujets incohérents abordés dans France-soir, qui devient le symbole de la sorte de poubelle à informations que sont devenus les journaux : tiercé, détournement d’avion, disparition d’un chalutier breton, une centenaire qui vote à gauche, chien enlevé par des extraterrestres (sic !), etc. Naturellement, dans cette logorrhée, se glisse et se dissimule la nouvelle importante : « le gouvernement s’apprête à prendre des mesures brutales ».

Dans ce jeu de massacre seul est épargné le quotidien Le Monde auquel il est fait référence de manière allusive dans presque tous les romans de Manchette et dont il était lui-même un fidèle lecteur. »


  

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


dimanche 12 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (quatrième partie) (Corruption de l'état).


 

  

Un autre roman de Jean-Patrick Manchette transposé en BD. 


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Ici, sa description de la corruption de l'état est plus vraie que nature et correspond presque totalement à la situation de la France de maintenant. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet écrivain à travers plusieurs articles de ce blog.



«  CORRUPTION DE L’ÉTAT

Cette thématique de la corruption de l’état et de son inféodation au grand capital a fait passer pendant des années Manchette aux yeux des journalistes pour un écrivain d’extrême gauche. Il s’en défendait lui-même, non pas que ses idées ne correspondent pas à celles de nombreux révolutionnaires, mais parce qu’il se voulait avant tout un observateur objectif et précis de la société de son époque (à la façon d’un Flaubert) ainsi qu’un styliste et un auteur référentiel. Certainement pas un écrivain politique ou engagé ! 

Ce parti pris pour une idéologie spécifique aurait risqué d’altérer ses capacités d’analyse. D’ailleurs, dès l’écriture de L’Affaire N’Gustro, il fait exprès de se distancier en narrant l’histoire à la première personne et en prenant le point de vue d’un jeune fasciste. De plus, dans ce récit, en dehors du nécessaire enrobage romanesque, tous les faits décrits sont historiques. Il suffit de remplacer les noms, codés (très légèrement), et le pays pour retrouver raconté par Manchette le récit d’un scandale qui a éclaboussé le régime gaulliste. Il s’agit de l’affaire Ben Barka. 

Al Mahdi Ben Barka est un leader tiers-mondiste qui a tout d’abord lutté pour l’indépendance de son pays, le Maroc, obtenue en 1956. Très vite, son parti, l’Istiqlal, se sépare en deux branches, l’une de conception aristocratique qui accepte des fonctions au pouvoir, l’autre plus démocratique qui refuse les postes ministériels. Ben Barka fait partie de cette deuxième faction. Il devient rapidement très populaire mais du fait même de cette popularité, il est accusé de complot contre le roi Hassan II et doit s’exiler. Il est enlevé le 29 octobre 1965 en plein Paris à l’instigation du Ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, par les services secrets de son pays grâce à des complices français et sans doute avec la bénédiction et l’aide du régime gaulliste.

On retrouve tous ces éléments dans L’Affaire N’Gustro. Celui-ci est un leader tiers-mondiste et le ministre de l’Intérieur du Zimbabwin qui le fait assassiner s’appelle Georges Clémenceau Oufiri. Il y a dans le parti du leader populaire deux branches rivales comme dans celui de Ben Barka. Butron, qui est au courant de l’affaire, est assassiné par les services secrets du Zimbabwin. La police française maquille son crime en suicide, récupère la confession qu’il avait enregistrée sur un petit magnétophone et la détruit ainsi que les photos qu’il avait prises lors de l’enlèvement.

La France, prétendue patrie des droits de l’homme, au nom d’intérêts internationaux et capitalistes, se trouve ainsi complice de l’enlèvement d’un leader charismatique du tiers-monde. Il faut faire plaisir à Hassan II, un puissant allié, mais surtout empêcher la diffusion d’une idéologie marxiste dans les pays pauvres, qui risquerait de faire passer ceux-ci dans l’autre camp ! Le plus honteux dans cette affaire a été sa dissimulation pendant très longtemps, aussi bien par les sphères du pouvoir que par les organes de presse français.

La réputation d’auteur politique de Manchette est également due à un deuxième livre qui vient enfoncer le clou sur la corruption et la brutalité du pouvoir français. Nada est l’histoire d’un commando anarchiste qui enlève l’ambassadeur des Etats-Unis en France. Bien sûr, il y a deux morts lors de cette opération mais cela ne peut justifier à la fois l’amoralité, la violence et le non-respect de la loi par les forces de l’ordre (qui sont censées l’assurer). Le Ministre de l’Intérieur donne toute liberté au commissaire Goémond qui massacre les membres du commando. 

Même si celui-ci est ensuite désavoué par ses supérieurs, le résultat est atteint : tous les groupuscules gauchistes et anarchistes sont mis sous surveillance, l’Etat donne de lui-même une image de fermeté face à des extrémistes qui seraient une menace pour la société. En fait tous ces gens, gouvernement, police, services secrets ont en commun une haine viscérale pour le marxisme et la contestation qui pourraient remettre en question les privilèges acquis soit par eux, soit par leurs amis. Tout est mis au service de l’argent et du grand capital. Cela aboutit aussi à d’autres compromissions honteuses. La scène de l’enlèvement a été photographiée par un malfrat, un indic du SDECE (collusion entre les services secrets et le grand banditisme) ; le gouvernement, pour récupérer la pellicule, n’hésite pas à faire, en toute illégalité et dans le plus grand secret, des concessions à une branche d’extrême droite de cette organisation.

Cette haine des contestataires et l’idée qu’il faut tout faire pour les exterminer même aux dépens de la loi, est viscéralement ancrée chez les fonctionnaires de police. Le commissaire Goémond, lâché par ses supérieurs (pas par moralité mais seulement parce qu’il est embarrassant), continuera de poursuivre, pour l’assassiner, Buenaventura, un des membres du commando qui a réussi à s’échapper, simplement par haine, parce qu’il n’admet pas qu’un opposant violent à l’ordre qu’il a toujours défendu puisse rester en vie. La morale sera sauve (si l’on peut s’exprimer ainsi) puisque Buenaventura avant de mourir parviendra à le tuer.

Manchette reviendra sur cette thématique en l’amplifiant dans La Position du tireur couché. Martin Terrier est tueur à gages pour une mystérieuse organisation. Alors qu’il décide de décrocher, elle le contraint à exécuter un dernier contrat : il doit assassiner Sheikh Hakim, un représentant de l’OPEP, avec l’aide d’un certain Maubert, qui le surveille et qui est en fait un homme infiltré de la DST. Celui-ci, dans le cadre de son travail de policier, fera semblant de surveiller le cortège dans une camionnette garée sur le passage comme le lui ont ordonné ses supérieurs, tandis que Terrier, planqué dans un double fond, pourra perpétrer sans risque son attentat. Finalement celui-ci s’y refuse et se débarrasse de Maubert. Mais là aussi quels liens peut exactement avoir cet homme, un membre des forces de l’ordre, avec une multinationale du crime organisé ?

Terrier est finalement rattrapé par deux séides de ses anciens employeurs. Il rencontre son supérieur, M. Cox, et un autre membre de l’Organisation qui veulent lui faire porter la responsabilité de tous les crimes qu’il a commis, en l’accusant d’être un espion russe. Mais le tueur propose à l’autre homme une manœuvre plus subtile, mettre en cause M. Cox lui-même. Celui-ci tire une balle dans la tête de Terrier mais il ne meurt pas. Il est ensuite soigné par l’Organisation qui a décidé de s’occuper de lui. L’homme qu’il avait déjà rencontré avec Cox lui propose d’écrire ses mémoires. Finalement, le projet est abandonné. Terrier est remis en circulation sous une fausse identité, accompagné d’Anne...

Il y a dans ce récit toute la problématique et toutes les angoisses de Manchette : magouilles policières et collusion des services secrets avec le crime organisé, manigances de hauts services de l’état contre un leader du tiers-monde, trucages de papiers (d’où viennent-ils et qui les a faits : des agents corrompus et complices des services administratifs ?), désinformation (Terrier qu’on veut faire passer pour un espion russe, mémoires bidonnés : là aussi, que sait-on véritablement de ce qui se passe dans les hautes sphères de l’Etat ?). 

Toutes ces manœuvres ont comme d’habitude pour but de discréditer les pays marxistes ou d’éliminer les leaders du tiers-monde et de se débarrasser ainsi par des manipulations de ce qui pourrait s’opposer à l’ordre capitaliste international. Et pour ce faire, les puissants travaillent la main dans la main, sans respect des lois et des règles élémentaires de la démocratie. La vision qui nous est d’habitude donnée du monde par le pouvoir et les médias semble donc complètement déformée !

Moins grave mais tout aussi malhonnête est le trafic découvert par le privé Eugène Tarpon dans Que d’os ! Un laboratoire de fabrication d’héroïne se dissimule dans les locaux d’une organisation bizarre à tendance sectaire, les Skoptsys Réformés. Ici les malfrats sont couverts par un homme politique, le député Mauchemps. Chauffard, le commissaire qui s’occupait initialement de l’affaire, en a été dessaisi sans raison au profit du commissaire Madrier, simplement parce qu’il progressait trop dans l’enquête. Ici ce sont des truands internationaux qui ont des protections à la fois policières et politiques.

La conclusion de Tarpon est ironique. Naturellement on reconnaît des culpabilités mais les véritables instigateurs plus haut placés ne seront jamais punis. Georges Rose, le responsable du laboratoire, est mis en prison ainsi que le député Mauchemps qui était son employeur et avait des appuis dans la police. Les enquêtes administratives piétinent.».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (troisième partie) (Une police en dessous de tout).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


« UNE POLICE EN DESSOUS DE TOUT

Manchette n’a jamais caché dans ses interviews le peu d’estime qu’il avait pour la police française. Il s’est lui-même fait molester par celle-ci dans une manifestation et en a gardé toute sa vie une terreur des affrontements avec les forces de l’ordre. D’une façon générale, il n’a jamais compris comment quelqu’un d’intelligent pouvait faire ce métier souvent brutal et où les idées des collègues sont parfois très proches de celles de l’extrême droite. Ces présupposés de l’auteur réapparaissent à la fois dans ses intrigues et dans les opinions émises par ses personnages. On peut y distinguer trois thèmes principaux : la police est bête, la police est brutale, la police est raciste ! Et ce n’est donc pas sans raison que la plupart des protagonistes affichent un total mépris pour cette institution.

Dès son premier roman Laissez bronzer les cadavres ! Manchette frappe fort. Il nous décrit un duo de motards particulièrement ridicule : l’un, Lambert, est un jeune homme zélé mais bête et borné, l’autre, Roux, plus âgé, est devenu paresseux et sans illusions. Tout au long du roman, Lambert sera surpris par les mœurs de la communauté gérée par Luce. Son univers personnel est, quant à lui, régi par des stéréotypes sur la société, où chacun a sa place à tenir et où l’ordre doit régner (« L’idée que les riches boivent, fait suffisamment étrange, le mettait mal à l’aise. »). 

Au cours de ses aventures, il ressassera sans arrêt des clichés stupides :
« L’argent ne fait pas le bonheur, pensa le policier ; l’oisiveté est la mère de tous les vices. Ils se conduisent comme des bicots. Les extrêmes se touchent, pensa-t-il. » (p. 108)

Entré dans la chapelle du village, il a un comportement complètement imbécile, indiquant une religiosité primitive rappelant le « Got mit uns » (Dieu avec nous) des nazis :
« [...] Faites que je leur en mette plein les tripes, Sainte Mère de Dieu, je jure de devenir un bon chrétien. Amen. » (p. 228)
« Marie, donnez-moi la force. » (p. 228)

Le roman Nada débute lui aussi en ridiculisant la police par la fameuse lettre du gendarme Georges Poustacrouille à sa mère. Celui-ci lui raconte l’assaut de la fermette, où s’était réfugié le commando anarchiste, par les forces de l’ordre. Manchette se délecte dans ce morceau de bravoure, ajoutant graphiquement des ratures, accumulant les fautes de français et les lieux communs sur la société. L’anecdote du camembert à musique offert pour les galons du Maréchal des logis Sanchez atteint des sommets dans le parodique. 

Cependant au-delà de l’humour sous-jacent, ce qui est grave, c’est que du fait de sa stupidité Georges Poustacrouille est totalement aux ordres de ses chefs et qu’il ne regrette rien au sujet de cet assaut qui a été un véritable massacre, où les anarchistes ont été exterminés sans même avoir la possibilité de se rendre.

La violence est aussi une des caractéristiques de cette police qui n’hésite pas à employer les méthodes les plus brutales. Certes, le Henri Butron de L’Affaire N’Gustro n’est pas un petit saint mais au cours d’une scène d’une rare sauvagerie, il se fait copieusement passer à tabac par les fonctionnaires d’un poste de police.

L’aboutissement et le symbole de cette police à la fois brutale et sans déontologie est le personnage du commissaire Goémond. Cet individu apparaît par deux fois dans l’œuvre de Manchette, d’abord dans L’Affaire N’Gustro ensuite dans Nada. Dans ce dernier roman, il torture Treuffais le jeune professeur de philosophie du groupe « Nada » qui n’a pas voulu participer à l’enlèvement afin de lui faire avouer où se trouve la planque de ses amis (chap. 22). Sur ce, un autre policier arrive qui lui demande : « Vous avez essayé de lui tordre les couilles ? ». Sans commentaire !

L’apothéose de ce sadisme et de cette immoralité se situe lors de l’assaut où il abat impitoyablement tous les survivants :
« Je me rends, dit Cash en toussant et en levant les mains au-dessus de sa tête.
Goémond lui tira une balle dans la poitrine. La fille fut précipitée en arrière par le choc. Elle tomba sur le dos au milieu de la salle commune.
— Toi, dit Goémond au gendarme, t’oublieras ça. Songe à ta retraite. » (chap. 32)

Le troisième travers de la police selon Manchette est d’être raciste. Poustacrouille évoque les « romanichels » avec horreur dans la lettre qu’il envoie à sa mère. Foran, le gendarme, ancien collègue de Tarpon dans Morgue pleine, recrute du personnel « exclusivement français » pour surveiller les usines. Les allusions sont nombreuses à une police xénophobe dans toute l’œuvre, et pour son dernier roman La Position du tireur couché, Manchette fait resurgir ce vieux travers policier. Terrier est chargé d’assassiner Sheikh Hakim, un représentant de l’OPEP, avec l’aide de Maubert, un homme de la DST, qui prononce le mot « bougnoul » en désignant leur victime.

Bêtise, violence, racisme, cette triple dégénérescence entraîne un rejet viscéral des forces de l’ordre par la plupart des personnages de Manchette. 

Certes Luce dans Laissez bronzer les cadavres ! n’est pas une personne particulièrement recommandable mais elle est quand même représentative de l’intelligentsia et de la bourgeoisie de l’époque. Ses propos sur la police sont particulièrement durs :
«J’adore emmerder les flics, indiqua-t-elle. » (p. 83)
« Je n’aime pas les flics, dit Luce. Je n’aime pas la société. Je ne m’aime pas. [...] Je ne pense pas que vous soyez intelligent puisque vous êtes flic. Je pense que vous devriez crever. » (p. 167)
Elle n’éprouve aucune pitié quand elle voit mourir le gendarme Roux et se contente de se resservir à boire. De même Max Bernier, l’écrivain déchu, plaisantera devant les dépouilles à la fois des braqueurs et des policiers en criant « Laissez bronzer les cadavres ! »

D’une manière générale, Manchette et ses personnages n’aiment pas la police, pas seulement parce qu’elle est bête et inefficace mais surtout parce qu’elle est corrompue. C’est là un thème nouveau (ou peu traité jusque-là) dans le roman noir français : la collusion de la police avec des politiciens véreux et d’extrême droite ou bien avec le grand capital pour dissimuler des magouilles suspectes.».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


samedi 11 avril 2020

Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (deuxième partie).



  
Un roman de Jean-Patrick Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.

« Manchette lui-même s'est interrogé dans ses chroniques pour Charlie mensuel et Polar sur la genèse de ce nouveau courant policier. Reprenant les arguments développés par les marxistes, il considère que, dans toute société, la superstructure (production littéraire, idéologie, religion, etc.) est déterminée par l'infrastructure (conditions de production et de vie matérielle). Le roman noir exprime le désarroi du peuple des Etats-Unis face à la corruption et à l'échec de toutes les tentatives révolutionnaires des années 20, donc au règne du capitalisme triomphant qui ne connaît aucun contrepoids à son pouvoir à la fois démesuré et pervers :

« Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. [...] Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.
Le polar est la grande littérature morale de notre époque. » (Charlie mensuel n°108, janvier 1978)

Le nouveau polar s’installe dans des conditions quelque peu identiques. La « Révolution » de mai 68 a échoué. Les forces capitalistes ont repris le dessus et ceux qui désiraient le grand chambardement en gardent la bouche amère. Les romans policiers noirs ne reflètent plus du tout l’état de cette société et les sentiments de la nouvelle génération; les histoires de truands et de combines louches du milieu parisien mille fois ressassées saturent le marché du polar et chloroforment le lecteur. 

Et puis,... en 1971 paraissent en Série Noire quatre livres totalement novateurs à la fois par leur écriture et par leurs thèmes : Laissez bronzer les cadavres ! et L’Affaire N’Gustro de Jean-Patrick Manchette (dont ce sont les premiers romans policiers, Laissez bronzer les cadavres ! étant écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastide), La Divine surprise d’A.D.G. (là aussi une première œuvre en Série Noire) et Luj Inferman et la Cloducque de Pierre Siniac. Les caractéristiques communes à ces quatre livres sont d’abord une écriture très travaillée mais aussi tout à fait originale. Manchette, dans Laissez bronzer les cadavres !, joue sur les focalisations, faisant à plusieurs reprises percevoir la même scène par trois personnages différents. On y trouve des allusions à Baudelaire, Leiris, Reich ou Trotsky. 

De même L’Affaire N’Gustro est construite selon un schéma complexe, comprenant des extraits de jugements des différents protagonistes, des notes prises par une jeune femme qui a vécu avec le héros, Jacquie Gouin, et la transcription d’un enregistrement sur magnétophone des souvenirs de celui-ci écouté par celui qui l’a fait assassiner, le Maréchal George Clémenceau Oufiri. La confession du héros est régulièrement interrompue soit par la description d’un coït d’un subordonné du maréchal, le général Jumbo, soit par une bagarre stupide avec celui-ci, soit même par des conversations philosophiques sur Hegel ou l’état du monde. 

Les allusions littéraires pullulent, Sartre étant mis en scène de façon à la fois explicite et parodique, et le nom du héros de La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo, apparaissant sur une boîte aux lettres ! Le style d’A.D.G. est très différent mais tout aussi inédit. Il utilise un argot fleuri et stylisé, proche de celui de Céline, beaucoup plus créatif et décapant que celui de ses prédécesseurs. Pierre Siniac, quant à lui, qui poursuit une œuvre déjà entamée depuis quelques années à la Série Noire, multiplie les jeux de mots et les références littéraires et cinématographiques.

Les thèmes aussi sont tout autres : en même temps que cette recherche sur le langage et ce goût du référentiel et de la parodie, il y a chez ces auteurs un désir violent de dénoncer une société qui est pour eux radicalement mauvaise et qui fait l’objet d’un consensus mou à la fois dans la littérature dite classique et dans le roman policier. A.D.G. porte un coup terrible à la vision respectable qu’avaient certains de ses devanciers du monde des truands et d’un prétendu code du milieu dans son roman La Divine Surprise. « J’ai approché des malfrats d’assez près... et je me suis rendu compte qu’il ne fallait surtout pas magnifier ces gens-là : ce sont pour la plupart de sombres idiots, inconséquents, stupides, qui se servent de la gloire que certains auteurs — comme Auguste Le Breton et José Giovanni — leur ont créée. » Ces propos tenus par l’auteur dans une interview au Journal de la Sologne sont très révélateurs de la mentalité nouvelle, à la fois volonté de rupture avec les institutionnels de la Série Noire et désir de coller à la réalité pour la dénoncer de manière plus pertinente. A.D.G. (dont le vrai nom est Alain Fournier) a par la suite révélé qu’il avait eu recours pour la première fois à ce pseudonyme, ayant écrit un roman et des poèmes sous d’autres noms, par mesure de prudence parce que « l’action se passait dans un milieu marseillais avec des gens qui existaient ».

De la même façon, L’Affaire N’Gustro de Manchette fait ouvertement référence à l’affaire Ben Barka. Une critique sociale virulente sous-tend donc ce réalisme exacerbé. Pour Manchette, il y a collusion entre les sphères du pouvoir, du journalisme et de la politique, les services secrets et la police. L’individu devient un pion manipulé dans un monde dont il a perdu les clés, un monde violent et sans pitié. D’ailleurs, les héros ne sont plus seulement des gangsters, mais aussi des citoyens ordinaires, paumés dans cet univers absurde : artistes déchus, jeunes sans repères, bourgeois sans moralité, paysans criminels et calculateurs, tous minables, tous au bout du rouleau. Manchette définira lui-même le polar comme un « roman d’intervention sociale très violent ».



Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Extrait de mon livre sur un auteur révolutionnaire « Jean-Patrick Manchette, parcours d’une œuvre » (première partie).



Mon livre sur Manchette


En l’an 2000, j’ai publié un livre sur un auteur « révolutionnaire », Jean-Patrick Manchette.

Face à la crise que nous connaissons aujourd’hui, ses analyses sur notre société me paraissent être totalement d’actualité. Voilà pourquoi, j’ai décidé de partager avec vous l’essentiel de mon étude sur cet auteur à travers plusieurs articles de ce blog.


Introduction

EFFERVESCENCE ÉDITORIALE ET HOMMAGES POSTHUMES

L’œuvre de Jean-Patrick Manchette, que la critique avait baptisé « le père du néo-polar », a fait l’objet d’une intense activité éditoriale ces dernières années, depuis sa mort prématurée à l’âge de 52 ans le 3 juin 1995. La Série Noire, qui avait déjà publié l’ensemble de ses romans noirs du vivant de l’auteur, a réédité en 1996 quatre de ceux-ci: L’Affaire N’Gustro, O dingos, ô châteaux!, Morgue pleine et Fatale. En 1997, elle a fait paraître un coffret « spécial Manchette » de trois livres qui comporte Nada, Le Petit Bleu de la côte ouest, La Position du tireur couché. Gallimard, dont dépend la Série Noire, réédite en outre dans sa collection « Folio policier » plusieurs romans de l’auteur. 

Les éditions Rivages, quant à elles, sous l’impulsion de François Guérif et du fils de l’écrivain, Doug Headline, ont fait paraître en 1996 dans un volume intitulé Chroniques l’ensemble de ses articles sur la littérature policière ainsi qu’un roman inachevé, La Princesse du sang. Puis vint en 1997 la publication de l’ensemble des chroniques sur le cinéma écrites pour Charlie Hebdo, Les Yeux de la momie, toujours aux Editions Rivages et en 1999 d’un volume réunissant des nouvelles, certaines inédites, la pièce Cache ta joie ! et le roman de science-fiction que l’auteur écrivit pour les enfants, Mélanie White. Le même éditeur annonce la prochaine parution d’un recueil de correspondances et peut-être du journal intime que Manchette avait tenu à partir de l’année 1963 !

Du côté des revues, l’activité n’est pas moins intense. En avril 1997, un hors série de Polar lui est consacré avec des interviews d’auteurs policiers, de cinéastes, des extraits d’un roman inédit, des articles critiques, une bibliographie, une filmographie. La célèbre publication créée par Sartre et Simone de Beauvoir, Les Temps modernes, prend pour thème de son numéro 595 le roman policier noir et l’intitule « Pas d’orchidées pour les T.M ». avec notamment une nouvelle de Jean-Hugues Oppel, L’imposition du cireur Touchet (Hommage à J.-P. Manchette), parodie transparente de La Position du tireur couché, dernier roman publié du vivant de l’auteur. Dans sa revue L’Œuf, Laurent Greusard propose en 1997 à la fois une interview de Patrick Raynal, le directeur de la Série Noire, sur sa perception de l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et la retranscription d’un ancien entretien télévisuel avec l’auteur lui-même. 

De nombreux écrivains dédient un livre au défunt : Blocus solus de Bertrand Delcour, où il est question de Guy Debord et de l’Internationale Situationniste qui avaient tant influencé Manchette dans sa jeunesse, et La Crème du crime de Michel Lebrun et Claude Mesplède, superbe anthologie de nouvelles noires et policières françaises. Le Polar français, dossier constitué par Robert Deleuse pour une publication du Ministère des Affaires Etrangères, débute par ces mots : « A Jean-Patrick Manchette, in memoriam. » 

Le summum est atteint quand notre auteur vient s’insérer à l’intérieur d’un texte fictionnel comme référence culturelle dans la nouvelle policière de Jean-Hugues Oppel « Tout le monde sait où c’est, Alésia » parue dans le recueil Paris, rive glauque des éditions Autrement : 

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons — qui a dit ça ?
Un auteur de polars, Joseph se rappelle. Jean-Patrick Manchette. Il avait raison, ô combien ! Il faut toujours écouter les auteurs de romans noirs plutôt que les néophilosophes en chemise blanche.
Et se débrouiller pour ne pas faire partie des cons. »

Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous.


Pause dans le blog avec un compte rendu de l’ouvrage «Méditer pour agir» du psychothérapeute Lawrence LeShan (quatrième partie).




Un autre ouvrage de Lawrence LeShan.



Dans le cadre de mon projet de publier un article chaque jour dans ce blog pour désennuyer les magiciens confinés, j’ai écrit sur un sujet totalement différent : la méditation (en plus abordée par un psychologue).

Lawrence LeShan est un des premiers psychologues à avoir pensé qu’il y avait des facteurs psychiques dans l’origine du cancer dans son livre « Vous pouvez lutter pour votre vie ». « Méditer pour agir » est le premier ouvrage que j’ai lu sur la méditation. Son titre m’avait fasciné : la méditation n’était pas quelque chose d’égoïste, de nombriliste. Elle pouvait aboutir à ce qui semble son contraire, l’action.

Voici un extrait du livre :

« Connaissance d'une autre face de la réalité

Un second résultat majeur, que rapportent les mystiques de tous lieux et de tous temps, et auquel tend l'entraînement de toutes les écoles mystiques, est la connaissance d'une face différente de la réalité. J'utilise ici le terme « connaissance » pour indiquer une compréhension émotionnelle aussi bien qu'intellectuelle du nouvel aspect des choses, et une participation à celui-ci.

Voici une prétention étrange et difficile à soutenir. Que veut dire le mystique lorsqu'il se réfère à une autre face de la réalité ? La réalité, n'est-ce pas ce qui est « dehors », et notre tâche n'est-elle pas de « la » comprendre ? Et, s'il est deux visions différentes, l'une ne doit-elle pas être « juste » et l'autre « fausse » ? Si le mystique déclare qu'il existe deux visions également valides, ne s'enferme-t-il pas dans une contradiction fondamentale ?

C'est là un véritable problème. D'un côté, nous savons que notre vision habituelle de la réalité est essentiellement correcte. Non seulement nous la « sentons » juste, mais nous opérons en toute efficacité à l'intérieur de cette vision, et, de la sorte, il est évident que nos jugements sur la nature de la réalité (sur lesquels nous fondons nos actions) doivent être justes.

Mais, d'un autre côté, un bon nombre de gens sérieux — parmi lesquels beaucoup des êtres que l’humanité admire profondément — ont déclaré qu'ils fondaient leur action sur une vision tout à fait différente de la façon dont marche le monde. Eux aussi disent qu'ils « savent » que cette autre vision est valide. Et, pour tout arranger, il semble qu'eux aussi atteignent leurs objectifs, et qu'ils opèrent efficacement dans le monde, sur lequel il leur arrive souvent d'exercer une forte influence. Ils déclarent, également, que leur vie est emplie de sérénité et de joie, et les observateurs extérieurs rapportent que leur comportement semble confirmer ces propos.

Le mystique ne prétend pas qu'une façon de connaître la réalité, d'être chez soi dans l'univers, est supérieure à l'autre. Il dit plutôt que pour pleinement réaliser son humanité une personne a besoin des deux  visions. Le mystique latin Plotin dit que l'homme est semblable à une créature amphibie, qui a besoin à la fois de la vie terrestre et de la vie aquatique pour réaliser pleinement son « amphibianité ». De même, le développement intégral de l'humanité exige que la personne ait deux façons d'être chez elle dans le monde — qu'on parle de « différents états de conscience » ou de « l'emploi de systèmes métaphysiques différents ». De façon curieusement similaire, le mystique indien Ramakrishna comparait l'homme à une grenouille, qui, dans son premier âge, vit, comme un têtard, dans un seul milieu. « Plus tard, cependant, écrit-il, lorsque tombe la queue de l'ignorance », il a besoin, dans son âge adulte, à la fois de la terre et des eaux pour réaliser pleinement ses potentialités.

Cette seconde façon de percevoir la réalité constitue l'un des objectifs de la méditation. Et, il est sûr que ceux qui l'ont atteinte, et qui ont travaillé à fondre les deux visions, de telle sorte que l'une soit la musique de fond de l'autre, et vice versa, peuvent déclarer que leur vie est beaucoup plus pleine et plus riche qu'auparavant, et que celle menée par la grande majorité de leurs contemporains. A coup sûr, aussi, c'est un plaisir de cohabiter sur la planète avec de tels gens.

Tels sont donc les buts de la méditation. Il s'agit bien, en quelque sorte, de « rentrer chez soi ».


Voilà. C’est tout pour le moment. Amitiés à tous !